France

Conditionner l'éligibilité à une expérience professionnelle hors du microcosme politique

Erik Neveu, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 37

Il faudrait contraindre les candidats à une élection à avoir exercé pendant au moins cinq ans un métier qui ne soit ni politique, ni accessible par parrainage politique.

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Une part de la crise de la politique doit à un cercle vicieux. Beaucoup d'élus entament très jeunes une carrière politique. Investissant le plus clair de leur temps et de leurs énergies dans des relations avec d'autres professionnels de la politique, ils et elles nourrissent un rapport déréalisé aux problèmes des citoyens ordinaires. Conditionner l'éligibilité à une expérience durable hors et loin du microcosme politique serait un utile rappel au réel.

Le mot professionnel de la politique a souvent une charge péjorative. Donnons-lui un sens factuel: bien des élus ont fait toute leur vie professionnelle dans la politique. On peut postuler à la présidence de la République sans avoir jamais travaillé ailleurs que dans ce petit monde. Les notices Wikipédia sont relues avec soin par les soutiens des hommes politiques: celle de François Fillon n'évoque que deux stages d'été de journaliste dans une carrière politique débutée à 22 ans comme assistant parlementaire; Manuel Valls, lui, devient attaché parlementaire à 24 ans, et sa notice ne laisse identifier aucune activité professionnelle hors de la politique. Plus du quart des députés actuels n'ont pas eu d'expérience de travail durable hors de la politique.

Où est le problème? Est ce que la politique, au même titre que la médecine ou la menuiserie, ne demande pas des compétences pointues que mieux vaut acquérir tôt? Suggérons ici deux pistes de réflexion: la professionnalisation précoce des carrières politiques nuit au lien élu-citoyens. Et si la politique demande des compétences, elles ne sont pas comparables à celles d'autres métiers.

La professionnalisation précoce, c'est à dire l'entrée dans des fonctions de collaborateur d'élu très tôt après la fin des études, est un processus qui privilégie des diplômés bac +5. Les causes du rétrécissement sociologique du recrutement des élus sont multiples. Mais le tapis rouge déployé devant les diplômés, ceux des grandes écoles en particulier, contribue à la disparition de fait de personnes issus des milieux populaires (ouvriers, employés, petits patrons) des fonctions politiques centrales (ministres, députés, maires de grandes villes).

Le microcosme politique produit des effets déréalisants. Contrairement à ce que peut suggérer une critique facile, l'activité politique est épuisante. Elle est marquée par une très forte conflictualité, elle dramatise sans cesse événements et affrontements, ce dont rend bien compte le film L'Exercice de l'État. Elle engendre des journées et des semaines de travail très longues, remplies de réunions, ce que rendent visibles des études récentes à partir de l'agenda des élus. À partir d'un certain niveau de responsabilité (on ne parle pas ici des maires de villages), bien plus de temps, de flux émotionnels, d'interactions se jouent entre professionnels de la politique que dans la relation aux citoyens ordinaires. L'épisode du pain au chocolat à quinze centimes d'euros de Jean-François Copé exprime une extériorité à l'expérience ordinaire qui est à la fois celle d'un grand élu et d'un milieu social très favorisé. Mais qu'on pense au projet stupéfiant de réduire l'Allocation adulte handicapés pour les drôles de privilégiés qui touchaient des intérêts sur un livret A! Projet conçu par les «technos» de Bercy? Peut-être. Mais qu'il ait pu venir en discussion en 2015 suggère à quel point l'expérience ordinaire de la misère est abstraite pour ministres et leaders parlementaires.

L'expérience d'une immersion précoce et durable dans la politique professionnelle produit aussi un appauvrissement cognitif. Contre les critiques simplistes, il faut redire que les politiques travaillent souvent beaucoup, dévorent des masses énormes de «notes» et «rapports», ce que beaucoup font avec compétence et efficacité. Ce qui est un talent peut aussi être un souci. Peut-on faire sens de l'expérience des citoyens ordinaires, peut-on sentir la chair du monde social par des «notes» dont les auteurs ont souvent un rapport distant au terrain? Et des visites de terrain préparées comme des shows (Le Monde racontait en décembre 2016 que des véhicules de police n'appartenant pas au commissariat visité par le ministre étaient garés devant celui-ci pour donner l'impression d'un matériel abondant) sont-elles bien instructives?

Mais dé-professionnaliser, ne serait-ce pas abaisser le niveau de compétence, d'efficacité? N'ouvrons surtout pas le débat sur cette «efficacité» au présent. Et répondons nettement non. Le «métier» politique, au sens noble, est de comprendre et sentir les attentes du corps social, de les traduire en propositions d'action. Cela suppose donc d'investir dans l'écoute, de se donner des capteurs qui branchent sur les palpitations du monde social, pas juste les couloirs des palais officiels. Ne faut-il pas des savoirs techniques (au ministère de la Santé...), une familiarité à la machine administrative? Si, mais qu'on cesse de la mythifier. On apprend beaucoup en quelques mois «sur le tas»; notre pays dispose d'une fonction publique efficace. Et il n'est pas insensé de chercher à réinventer des lieux de formation de dirigeants, d'entrepreneurs sociaux que furent hier les écoles syndicales, les mouvements de jeunesse catholiques ou laïcs.

Mettre le holà à une professionnalisation politique précoce et nuisible passe donc, à côté de la lutte contre les cumuls, par l'exigence d'avoir exercé un/des métiers qui ne soient ni politique, ni accessibles par parrainage politique, pendant cinq-six ans avant de se présenter au suffrage de ses concitoyens. La mesure ne fera pas de miracle mais elle augmente les chances que les élus aient été au contact des effets pratiques des lois et règlements, qu'ils et elles aient côtoyé des situations qui se nomment précarité, fins de mois difficiles. Elle peut limiter l'anesthésie d'un sentiment d'empathie qui fasse que problèmes et décisions soient pensés au regard de leur sens et de leurs effets sur des personnes concrètes et non de leur seule rationalité technique. S'il concerne le monde médiatique et non politique, rappelons le cas de Jean-Marc Sylvestre, journaliste économique et pourfendeur de l'inefficacité étatique... découvrant à la suite d'une hospitalisation lourde l'efficacité et le dévouement humain dans le système public de santé.

Et comme les vaccinations demandent des rappels, on gagnerait à compléter cette règle de dispositions qui contraignent les élus, s'ils font plusieurs mandats, à des moments de «stage» pendant lesquels un suppléant les remplacerait. Il s'agirait de s'immerger dans un milieu social, une entreprise, une antenne du secours populaire, pour observer, mieux comprendre, prendre au sérieux l'invite «vis ma vie».

Erik Neveu
Erik Neveu (1 article)
Professeur de science politique à Sciences-Po Rennes
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