Double X

Bannir la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin

Éliane Viennot, mis à jour le 09.05.2017 à 16 h 53

Trente ans après le Canada, la Belgique et la Suisse, la France commence à réaliser que les progrès de l’égalité des sexes passent aussi par le langage. Ses avancées demeurent toutefois freinées par une mauvaise appréhension des problèmes– et une institution qui la tire en arrière, pour des raisons purement idéologiques.

Le fonctionnement organique du français, comme celui des autres langues romanes (et celui du latin dont elles viennent), est de parler des femmes au féminin et des hommes au masculin. Les exceptions traditionnelles à cette loi n’en sont pas vraiment: ce sont les métaphores («ce type est une andouille», «elle est son mentor»). Lorsque les images ne sont pas ou plus identifiables, les termes tendent à réintégrer le lot commun («elle est une membre active de mon équipe»). C’est ce qui serait arrivé aux mots sentinelle (de l’it. sentinella, petite hauteur) et estafette (de l’it. staffetta, issu du latin stapia, étrier), si leur désinence ne les rangeaient dans des séries de mots féminins. Cette remarque permet de rappeler une seconde loi des langues romanes: concernant les êtres animés, la distinction entre les deux genres est fonctionnelle: elle permet de savoir si la personne dont on parle est (identifiée comme) une femme ou un homme; elle doit donc s’entendre. Si le nom est identique pour les deux sexes (architecte), alors c’est l’entourage (l’article, les adjectifs…) qui signale son genre.

C’est en vertu de ces deux mécanismes que les enfants disent spontanément «la juge» ou «la prof», et que sont apparues ces dernières années des blogueuses et des youtubeuses, à côté des blogueurs et des youtubeurs. Pourquoi donc tant de polémiques à propos de quelques termes qu’il faudrait conserver au masculin, comme auteur, ou maire, ou maître de conférence? Et pourquoi ces bizarreries apparues aussi depuis quelques années, comme chercheure ou défenseure ou entraineure?

Le français a été délibérément masculinisé à partir du XVIIe siècle, par des hommes déterminés à conforter la domination masculine

La raison est simple: le français a été délibérément masculinisé à partir du XVIIe siècle, par des hommes déterminés à conforter la domination masculine (en général des académiciens– l’Académie date de 1635). Le refus de l’intrusion des femmes sur leurs plates-bandes les a conduits à condamner les termes féminins désignant les activités qu’ils estimaient leur apanage: «Il faut dire cette femme est poète, est philosophe, est médecin, est auteur, est peintre; et non poétesse, philosophesse, médecine, autrice, peintresse, etc.», écrit Andry de Boisregard (Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise, 1689). Tels sont en effet les mots qu’on utilisait –et qu’on allait utiliser longtemps encore. On voit que les excommunications étaient en ce temps-là limitées aux activités qu’on ne pouvait pas empêcher les femmes d’exercer.

À partir de la fin du XIXe siècle, elles ont gagné les professions jusqu’alors verrouillées par la détention de diplômes universitaires (auxquels les femmes n’avaient jamais eu accès), puis, à partir de 1944, les fonctions politiques et la magistrature encore monopolisées par les hommes. Les femmes parvenues à ces postes s’étant pliées à ces injonctions (et on peut les comprendre), les incohérences se sont multipliées. «N’y en a-t-il pas qui s’intitulent sur leurs cartes de visite: Maître Gisèle Martin, avocat s’insurgent les grammairiens Damourette et Pichon (Essai de grammaire de la langue française, 1927). L’Académie campant sur ses positions (d’autant qu’elle n’abrite plus aucun spécialiste, mais beaucoup de gens très à droite), des féministes du Québec sont passées à l’action dès la fin des années 1970; c’est à elles que nous devons la réactivation de termes condamnés, mais aussi une dizaine de mots créés par l’ajout d’un e à d’authentiques masculins, alors que la plupart existaient (seul se justifie ingénieure, ingénieuse étant le féminin d’ingénieux).

Ce sont en effet les termes suivant les règles ordinaires de formation et souvent retrouvés grâce aux recherches (agente, commandeuse, inventrice, lieutenante, notairesse, officière, procureuse, professeuse, rapporteuse, sergente…)[1], que nous devons privilégier; du moins si nous voulons renouer avec les lois du français, et non pas allonger la liste des exceptions qui le rendent si difficile à maîtriser (pour la plus grande satisfaction des gens qui en font un outil de distinction sociale).

Nous devons de même revenir à l’accord de proximité, qu’héritèrent du latin toutes les langues romanes: «Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle», écrit Racine dans Athalie (1691). Règle simple, intuitive, que condamnèrent les académiciens et consort au profit de l’accord avec «le genre le plus noble», au prétexte que «le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle» (Beauzée, Grammaire générale, 1767). Inutile grammaticalement, cette règle incrustée dans la tête des enfants y installe un message politique sans doute tout aussi nocif que les stéréotypes de sexe. Elle doit être mise au ban de l’école si nous voulons construire un monde où les femmes et les hommes seront égaux (accord de proximité! Conjugué avec l’ordre alphabétique – le seul acceptable).

1 — Voir la rubrique «la guerre des mots» de la SIEFAR (Société internationale pour l'étude des femmes de l'Ancien Régime). Retourner à l'article

Éliane Viennot
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