Double X

Pour la création d’un musée de l’histoire du genre

Christine Bard, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 30

Il nous manque en France, ce musée qui diffuserait les recherches universitaires en sciences humaines et sociales sur le genre. Et il nous le faut: pas un «musée de La femme» mais des expositions problématisant le genre dans le temps et l’espace, dans le social et dans l’art.

En 2002, pour la première fois était formulée la demande de création d’un musée «de l’histoire des femmes» en France. Sans grand succès. A l’étranger pourtant, ce type d’institution existe: Etats-Unis, Sénégal, Vietnam, Canada, Turquie, Argentine, Mexique, Chine, ou encore Allemagne, Autriche, Danemark, Italie, Espagne, Pays-Bas... L’an dernier, le prix Simone de Beauvoir a récompensé le National Museum of Women in the arts de Washington, fondé en 1987, seul musée au monde dédié à la production artistique féminine. Il y a actuellement plus de 60 musées des femmes dans le monde ; des cybermusées naissant un peu partout. En France, c’est en 2004 que le site Musea est inauguré (Université d’Angers). Depuis, dans les musées existants, des expositions ont montré le potentiel heuristique du genre: on pense à [email protected] en 2009 et à l’exposition temporaire qui a fait l’ouverture du MUCEM à Marseille, en 2015, «Au bazar du genre. Féminin/masculin en Méditerranée». Mais pas le moindre début de réflexion sur l’intérêt d’un musée spécifique alors qu’à l’évidence, ces quelques expositions récentes ne suffisent pas à satisfaire de bien légitimes curiosités.

Les réticences sont en effet nombreuses. Au pays du républicanisme universaliste, l’idée même paraît encore saugrenue, fâcheusement séparatiste. C’est «un musée des femmes et des hommes qu’il faudrait»... «Un musée des relations humaines»«Seules les féministes convaincues seront intéressées»«On ne peut séparer l’histoire des femmes et des hommes»… et si l’on explique que le mot «genre» a l’avantage de désigner une double construction, du féminin et du masculin, on vous rétorque que l’hystérie droitière l’a définitivement envoyé en Enfer.

Mais les avantages espérés balaient, me semble-t-il, ces objections. Il est trop tard pour créer le musée des femmes qui aurait utilement accompagné l’évolution des sensibilités dans le dernier tiers du XXe siècle. Désormais, les sciences humaines et sociales problématisent la construction des identités, des représentations, des rôles. Elles tiennent compte des sexualités, secteur très vivant des recherches interdisciplinaires sur le genre. L’homosexualité a une histoire (un musée lui est dédié à Berlin) ; l’hétérosexualité aussi.

Depuis la parution très médiatisée de Histoire des femmes en Occident (1991-1992), notre historiographie, sans délaisser l’histoire des femmes, s’est élargie aux masculinités, ce dont témoigne par exemple L’Histoire de la virilité (2015) et au principe même de codification et de hiérarchie qu’est le genre. Un Institut du Genre a été créé, interdisciplinaire, tandis que des masters «Genre» fleurissent sur le territoire. C’est la transmission à un public large de ces recherches que viserait ce musée. Il deviendrait un lieu de culture scientifique, à la manière de la Cité des sciences et du Museum d’histoire naturelle. Il aiderait le monde de l’éducation à s’approprier des questions relativement nouvelles, souvent sensibles et extrêmement mal intégrées dans les programmes et les manuels.

Disons aussi franchement tout ce que ce musée ne devrait pas être: un musée de La Femme (au singulier !), un musée sur l’histoire de France revisitée par ses gloires féminines, un musée replié sur l’hexagone (on ne peut ignorer la dimension nationale/nationaliste que ce type de musée peut prendre). Tout l’intérêt est au contraire de mettre en évidence, dans le temps, les évolutions, dans l’espace, la diversité, sans négliger le repérage de schèmes permanents et quasi universels, si l’on suit l’anthropologue Françoise Héritier. Occasion de casser les catégories, ce musée peut parfaitement associer l’art –tant d’œuvres dorment dans des réserves– et le quotidien, être un musée d’histoire «de société» avec une forte dimension esthétique, et bien sûr ouvert à toutes les formes d’expression. Il faut porter à la mémoire collective une attention toute particulière. Un musée féministe? Oui, ce n’est pas un gros mot. Féministe parce qu’il ne se contenterait pas de décrire ce qui fut, ou ce qui est, mais inviterait à la réflexion sur ce qui fut ou est, sans oublier les voix minoritaires. Féministe surtout parce qu’il ouvrirait à ce qui pourrait être l’horizon d’une égalité dont nous sommes encore loin.

NB: en 2013, l’association Mnémosyne a organisé une journée d’études, «Des musées et des femmes».

Christine Bard
Christine Bard (1 article)
professeure d’histoire contemporaine
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