Tiger Woods et le «mythe de l'homme battu»

Hanna Rosin, mis à jour le 04.12.2009 à 19 h 04

Pourquoi Tiger Woods voudrait-il épargner à sa femme, Elin Nordegren, l'image d'une femme jalouse brandissant de rage un club de golf?

Tiger Woods quitte une conférence de presse à Melbourne, REUTERS/Mick Tsikas

Tiger Woods quitte une conférence de presse à Melbourne, REUTERS/Mick Tsikas

Dans les semi-excuses qu'il a fournies dimanche dernier pour se défendre, Tiger Woods s'est donné beaucoup de mal pour faire de sa femme, Elin Nordegren, l'héroïne de sa dernière aventure. Les «rumeurs» qui prétendent qu'elle l'a frappé au visage et a brisé la fenêtre arrière de sa Cadillac Escalade sont «malveillantes» et «infondées», a-t-il expliqué dans un communiqué. Elle «a en réalité agi très courageusement quand elle a vu que j'étais blessé». Doit-on le croire?

Pourquoi Tiger Woods voudrait-il épargner à Elin Nordegren cette image de femme jalouse brandissant de rage un club de golf? Les médias ont mentionné la raison la plus évidente: ses contrats - on parle d'un milliard de dollars- dépendent de sa réputation de type «ennuyeux», comme il se décrit lui-même, un bon père de famille avec une femme et deux enfants, mais pas de maîtresse pulpeuse et portée sur l'alcool, ni d'autres attrape-tabloïds dans sa vie. Mais Tiger Woods a une autre raison, moins évidente, de mentir (si c'est effectivement ce qu'il est en train de faire). A cause des lois contre les violences conjugales en vigueur en Floride, avouer à la police que sa femme l'a, d'une manière ou d'une autre, blessé, c'est risquer de voir sortir Elin de leur belle maison les menottes aux poings - même s'il proteste.

En 1991, la Floride a suivi l'exemple de beaucoup d'autres Etats: elle a mis en place une politique pro-arrestations en matière de violences conjugales. Pendant des années, les féministes s'étaient plaint de voir la police traiter ces cas comme des affaires privées, des histoires de famille, et partir du principe que l'épouse battue n'irait jamais jusqu'au bout en engageant des poursuites. A partir des années 1990, les lois ont commencé à quasiment obliger les forces de l'ordre à agir. Selon les nouvelles règles, la police doit trouver, en cas de violences conjugales, qui est «le premier agresseur». Elle analyse les ecchymoses, la différence de force physique, etc. et procède à une arrestation. Et ce, même si l'épouse battue proteste. «Le consentement de la victime n'est pas nécessaire pour l'arrestation et les poursuites», indique la loi de Floride.

Qui a agressé en premier?

Tout cela a l'air très clair et ferme, mais il y a eu un hic imprévu. La police ne peut pas toujours déterminer qui a agressé l'autre en premier. Parfois elle arrête tout simplement les deux parties; parfois elle arrête l'une ou l'autre sur la base de preuves minimes. Dans le Washington Post Magazine, Liza Mundy a écrit en 1997 un très bon article sur une loi du même style en Virginie. Elle commence en décrivant l'arrivée d'un policier sur la scène d'une dispute entre un homme et sa femme. L'officier remarque que la poche de la chemise du mari est déchirée et décide d'en faire la «cause probable» - c'est le vocabulaire légal - pour l'arrestation obligatoire de l'épouse. «Mon dieu, mon dieu», s'écrie l'homme. «Est-ce que je peux déclarer publiquement que je ne veux pas de poursuites?» Trop tard: sa femme est menottée et emmenée à l'arrière d'une voiture de police. Les femmes sont désormais arrêtées dans environ 20% des cas de violences conjugales. Alors que de telles histoires arrivent un peu partout dans le pays, les nouvelles lois ont créé un nouveau mythe, celui de la «femme maltraitante». Et peu importe que les recherches sociologiques ne confirment pas vraiment l'importance de ce phénomène.

Si on analyse de près la déclaration de Tiger Woods, on comprend qu'il tente désespérément d'éviter que sa femme ne tombe dans cette catégorie. «Il se donne du mal pour éloigner tout doute sur le fait qu'elle aurait commis un crime», déchiffre Kimberly Tatum, professeur de droit et spécialiste de la violence conjugale à l'Université de West Florida. Dans le récit de Tiger Woods, c'est l'accident de voiture qui est la cause de ses blessures, pas sa femme. Elle se serait servie du club de golf pour le sortir de la voiture après le choc. «Elle a été la première à m'aider», a-t-il déclaré. «Tout autre affirmation est absolument fausse.» (Il a également dit que tout était «sa faute» et qu'il ne le ferait plus - il n'a toutefois pas été clair sur ce à quoi il faisait allusion. L'accident de voiture? Le fait de ne pas s'être secouru lui-même?) Jusqu'à maintenant, Tiger Woods a refusé de parler à la police. (Dans certains cas, la police peut inculper une supposée victime pour refus de coopérer, notamment quand celle-ci revient sur ses déclarations, mais c'est très rare.)

Le personnel de l'Etat de Floride essaie de se procurer le dossier médical de Tiger Woods pour voir si ses blessures collent plus avec un accident de voiture ou avec un coup de club de golf. S'il s'avère que la deuxième option est la bonne, Elin Nordegren pourrait avoir des problèmes. Le club de golf serait considéré comme une arme, et elle serait inculpée pour coups et blessures aggravés, estime Kimberly Tatum. En raison des lois sur les violences conjugales en vigueur en Floride, la police n'aurait d'autres choix que d'arrêter Elin Nordegren si elle trouve une «cause probable», et Tiger Woods n'aurait pas son mot à dire.

Panthéon

Pas de caution possible: elle serait obligée de rester en prison jusqu'à sa première comparution. Elle rejoindrait ainsi Lindsay Lohan et Paris Hilton au panthéon des photos d'identité judiciaire de stars. Elle ferait aussi son entrée au panthéon bien plus modeste des «femmes maltraitantes», aux côtés de Tawny Kitaen - cette nana qui apparaissait dans les clips du groupe de hard rock Whitesnake et qui a été accusée en 2002 de violences sur son mari de l'époque, le joueur de baseball Chuck Finley - de Tonya Harding - la patineuse sur glace qui aurait lancé un enjoliveur sur son ancien petit-ami - de Kim - l'amour fou d'Eminem - et de la femme de l'acteur Phil Hartman, qui lui a tiré dessus pendant son sommeil. Il y a aussi bien sûr la fameuse Lorena Bobbitt.

Le cas des Woods remet à l'ordre du jour l'épineux problème que posent les nouvelles lois contre la violence conjugale: une stricte égalité des sexes va souvent à l'encontre du bon sens. Impossible d'imaginer que l'on puisse parler de Tiger comme on a parlé de Rihanna, avec Elin Nordegren dans le rôle de Chris Brown. Si Tiger Woods avait poursuivi sa femme avec un club de golf et qu'elle s'en était sortie avec des bleus, même si elle l'avait trompé avec, disons, Kevin Federline, nous serions beaucoup moins complaisants. Si Elin Nordegren avait ensuite publié un communiqué pour dire que son mari l'avait courageusement sauvée, nous aurions été scandalisés. Ces réactions différentes selon le sexe font sens instinctivement, mais pas légalement parlant. La loi ne fait plus la différence.

Les associations de défense des droits des hommes ont pour leur part déjà fait de l'affaire Woods leur «cause célèbre» C'est pour elles la preuve de ce qu'elles avancent depuis longtemps sans pouvoir le justifier: les femmes peuvent être aussi violentes que les hommes. «Nous pourrions bien sûr espérer que cela attire l'attention sur les violences conjugales commises par les femmes, mais j'ai l'impression que c'est illégal de dire que les femmes aussi commettent des violences conjugales», écrit un internaute énervé sur Mensactivism.org. Ces groupes ont toujours admiré Tiger Woods pour sa relation très proche avec son père et parce qu'une fois, sa fille, Sam Alexis, a sauté des bras de sa mère pour retourner dans ceux du golfeur. Et ils ont utilisé l'égalité des sexes à leur avantage, avançant que les femmes pouvaient être tout aussi puissantes et manipulatrices que les hommes. Mais selon toute vraisemblance, ce n'est pas vrai, explique Jack Straton, spécialiste du «mythe du 'syndrome de l'homme battu'» à l'université Portland State. Bien que certaines soient certainement auteures de tels actes, les femmes ont plutôt tendance à utiliser la violence pour se défendre, ou alors impulsivement, pas comme méthode systématique de contrôle, comme le font les hommes violents. Elles peuvent gifler un homme ou lui jeter un verre d'eau, mais elles sont moins susceptibles de tomber sans le cercle de la violence conjugale - séduire, taper, demander pardon, et ce, mois après mois. Les études qui affirment le contraire tendent à mettre sur un pied d'égalité tous les actes de violence - par exemple déchirer la poche d'une chemise et pousser quelqu'un dans les escaliers.

La seule option qui s'offre désormais à Tiger, c'est de zapper l'égalité des sexes et d'opter pour la galanterie. Il a déjà dit que son accident de voiture et tout ce qui s'est passé étaient de sa faute, il pourrait poursuivre un peu et faire comme si sa femme s'était défendue - au quel cas elle serait tirée d'affaire. (Il faudrait bien sûr qu'il le fasse avec suffisamment de subtilité, sans avoir l'air lui-même menaçant, ce serait risqué pour ses contrats.) Sous la loi de Floride, Tiger Woods pourrait aussi utiliser la plus courante des portes de sortie pour ceux qui regrettent d'avoir appelé la police: dire que oui, elle l'a frappé, mas que c'était accidentel. Dans ce cas précis, il lui faudrait trouver pour le club de golf une excuse équivalente à la tristement célèbre «je me suis pris la porte».

Hannah Rosin

Image de Une: Tiger Woods quitte une conférence de presse à Melbourne, REUTERS/Mick Tsikas

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