Science & santé

Comment «autiste» est devenu le nouveau «trisomique»

Camille Jourdan, mis à jour le 13.03.2017 à 14 h 20

Le mot, utilisé à trois reprises dans le discours de François Fillon la semaine dernière, sert de plus en plus comme insulte. Au grand dam de ceux qui en souffrent réellement et de leurs proches.

«Je ne suis pas autiste.» À écouter François Fillon au journal de 20 heures le 4 mars dernier, «autiste» serait un adjectif, qui désignerait quelqu'un «dans son monde», qui n'entend rien aux remarques qui lui sont adressées. Même s'il n'a probablement voulu insulter personne, le candidat Les Républicains a contribué ainsi à la diffusion d'un sens de ce mot malheureusement de plus en plus répandu jusque dans les cours de récréation. 

«Avant, on entendait souvent “triso”, ou “trisomique” pour insulter quelqu'un, constate Olivia Cattan, présidente de l'association SOS Autisme. Aujourd'hui, c'est le mot “autiste” qui revient?» 

Une étude Ifop réalisée en 2013 montre même que 12% des Français ont déjà utilisé ce terme comme une insulte, et ce chiffre grimpe à 29% chez les 18-24 ans.

«T'es autiste, toi!». Lorsqu'on lance cette phrase à quelqu'un, on ne désigne pas à proprement parler le handicap, au sens médical du terme, qu'est l'autisme. Le mot prend ici un sens figuré, comme la plupart des mots de la langue française en développent, explique la linguiste Marie Treps:

«En prenant ce sens figuré, certains mots se chargent de couleurs négatives.»

«Autiste», une «insulte diagnostic»

Auteure de Maudits mots: la fabrique des insultes racistes (éditions Tohu Bohu), Marie Treps évoque notamment le très récemment médiatisé «Bamboula», qui désigne au départ un tambour, et a pris un sens péjoratif et raciste au fil des décennies. Par cette déclinaison de sens, certains termes deviennent des insultes. «Ça peut être le cas de n'importe quel mot», assure Laurence Rosier, professeure à l'université libre de Bruxelles (ULB), qui a exploré les injures dans son Petit traité de l'insulte (éditions Labor).

Parmi celles-ci, il y en a qui font référence à des maladies, qu'elle nomme les «insultes diagnostic». «Schizo», «hystérique», «sourd»… Elles sont nombreuses. Certaines ont changé de sens au fil des années, comme «idiot», qui désignait avant le déficient mental, mais qui n'est guère utilisé ainsi aujourd'hui. D'autres se sont banalisées jusqu'à ne plus choquer: on ne s'offusque pas de traiter quelqu'un d'«aveugle» lorsqu'il ne voit pas la réalité. Enfin, des maladies utilisées comme insultes perdent peu à peu de leur poids, comme «triso» ou «trisomique». Dans tous les cas, remarque Marie Treps, «quand le handicap se transforme en insulte, il devient une tare».

L'autisme victime de son succès

Depuis quelques années, le terme d'«autiste» comme une moquerie a fait son apparition, dans les cours de récré, mais aussi dans les médias, ou chez les hommes politiques. Le phénomène n'est cependant pas tout à fait récent. En 2006, Danièle Langloys, aujourd'hui présidente d'Autisme France, s'alarmait déjà de cette «épidémie», dénonçant les propos de Noël Mamère, Dominique Strauss-Khann ou encore Ségolène Royal, qui tour à tour avaient assigné le terme «autiste» à leurs rivaux politiques. Elle liste également de nombreuses occurrences du mot dans les journaux et magazines, où il est répété à tort et à travers.

«Autiste» jouit donc d'un véritable succès, dont ceux qui connaissent le véritable sens du mot se passeraient bien. Ce succès, il le doit à la médiatisation croissante de ce handicap depuis une quinzaine d'années. «L'autisme s'est imposé comme un réel enjeu de santé publique», observe Céline Borelle, sociologue au département SENSE d'Orange Labs. Si le diagnostic est encore loin d'être automatique, notamment en France, le dépistage s'est amélioré, passant de 1 enfant sur 2.000 en 1960 à 1 sur 150 aujourd'hui.

Grâce à des associations de parents d'enfants autistes, qui ont su relayer leur combat dans les médias, ce handicap a trouvé une place dans certaines émissions de télévision, reportages et journaux télévisés. «Il y a par exemple eu le débat retentissant sur le packing [méthode qui consiste à envelopper l'enfant autiste dans des draps froids et humides, ndlr]», rappelle-t-elle. Dans son Histoire de l'autisme, Jacques Hochmann évoque aussi les «films» (on pense forcément à Rain Man), les «romans», qui «mettent en scène des personnes autistes ou supposées telles». L'autisme a aussi droit à ses «plans», et le Gouvernement (celui de François Fillon d'ailleurs) en a fait une «grande cause nationale» en 2012.

Pas qu'une question de communication

Martelé, le mot «autiste» rentre donc de plus en plus dans le langage courant. «On assiste à une appropriation de cette catégorie médicale par le grand public, analyse Céline Borelle, et elle devient une catégorie de sens commun». Avec toute la restriction de sens que cela implique:

«En utilisant “autiste” comme un adjectif ou une insulte, on fait référence à ce qu'on connaît de ce trouble, poursuit Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS. Avec parfois une fausse interprétation de ce trouble, comme quand on parle d'un “schizo” pour qualifier quelqu'un qui aurait une double personnalité».

Ou d'autres fois en se focalisant sur un seul aspect du handicap, comme c'est le cas avec l'autisme; traiter quelqu'un d'autiste, c'est bien souvent le renvoyer à ses problèmes d'interactions avec les autres, à son isolement. L'autisme est pourtant une pathologie beaucoup plus complexe, que l'on a requalifiée d'abord en «troubles envahissants du développement» (TED), puis en «troubles du spectre autistique» (TSA), pour souligner la diversité de formes et de degrés qu'ils peuvent revêtir.

«Si la plupart des gens appréhendent facilement ce qui touche au corps en termes de maladie, c'est-à-dire comme quelque chose qui affecte l'individu, la notion-même de “maladie mentale” n'est pas évidente pour tout le monde»

Céline Borelle

Si une personne qui souffre de TSA a nécessairement des problèmes de communication, d'interactions sociales et des intérêts restreints, elle peut ou non réussir à parler, souffre parfois de déficiences intellectuelles plus ou moins sévères, ou peut également être épileptique. Mais tous ces troubles associés varient d'un autiste à l'autre. L'autisme ne se réduit donc pas à être «dans sa bulle», comme le laisse entendre l'insulte «autiste».

Pourquoi on ne dit pas «t'es cancéreux» ou «t'es séropositif» pour insulter quelqu'un

L'autisme connaît donc un «succès paradoxal», selon les termes de Céline Borelle. Pourtant, elle n'est pas la seule maladie à avoir envahi nos écrans ces dernières années: le sida, la mucoviscidose, le cancer... entre les campagnes «Protégez-vous», le Téléthon ou Octobre Rose, beaucoup de maladies sont connues, au moins grossièrement, du grand public. Pourtant, on n'insulte pas –ou alors très rarement– quelqu'un en le traitant de «cancéreux», ou de «séropositif».

«La société n'entretient pas les mêmes liens avec la maladie conçue comme "cause extérieure", que vous et moi sommes susceptibles d'avoir, et les pathologies mentales, estime Véronique Goussé, psychologue au Centre ressources austime de Rhône-AlpesLes troubles mentaux véhiculent des peurs et une mise à distance, qui remontent à très loin historiquement parlant.»

Des peurs qui s'expliquent certainement par une mauvaise compréhension de telles pathologies par le grand public: «Si la plupart des gens appréhendent facilement ce qui touche au corps en termes de maladie, c'est-à-dire comme quelque chose qui affecte l'individu, la notion-même de “maladie mentale” n'est pas évidente pour tout le monde», relève Céline Borelle:

« La frontière entre maladie mentale et trait de personnalité est floue: à partir de quel seuil un comportement peut-il être considéré comme le signe d'une pathologie psychique à soigner ou d'un handicap cognitif à compenser? L'incertitude est d'autant plus grande dans le cas de l'autisme dont la qualification fait l'objet de nombreux désaccords et qui est revendiqué par certains comme un mode d'existence à part entière, comme une façon d'être au monde qui doit être être reconnue et respectée.»

On finit alors par parler d'«autiste» pour désigner toute personne qui aurait des problèmes de communication, parce qu'on en vient à croire que c'est le sens du mot. Tandis qu'avoir un cancer, le sida ou la mucoviscidose, on sait que c'est nécessairement une maladie, et non un état d'être.

Pourtant, après de longues années de recherches, on sait depuis les années 1980 que l'autisme n'est ni «une affection psychologique, ni une maladie psychiatrique», mais une pathologie due à des troubles cognitifs et neuro-développementaux. Si la science ne sait toujours pas expliquer les causes des lésions à l'origine de ces troubles, la plupart des spécialistes de l'autisme («mais malheureusement pas tous», insiste Danielle Langloys) ont aujourd'hui cessé de culpabiliser les parents, et particulièrement les mères, comme ça a été le cas durant de nombreuses années. Mais l'autisme reste bien souvent associé à une maladie psychiatrique ou psychologique dans l'imaginaire collectif... ce qui biaise l'utilisation du mot.

L'insulte «autiste» exacerbée dans notre société

De plus, le mot «autiste» n'a pas de mal à trouver des situations où il peut être employé en ce sens. L'autisme, qui entraîne comme tous les handicaps des déficiences par rapport à des normes sociales, touche une norme particulièrement essentielle dans notre société: la communication. «L'autisme affecte une fonction première dans notre relation à l'autre: le langage», décrit Anne Gombert, maître de conférences en psychologie cognitive. En 2009, Jacques Hochmann constate ainsi:

«Dans une société où la transparence, la communication et le changement sont hautement valorisés, dans une “modernité liquide”, constituée par l'interdépendance des êtres vivants et la multiplicité des connexions qu'ils établissent entre eux, l'enfant autiste, souvent beau, sans malformations visibles, entouré de parents attentifs et de frères et sœurs au développement normal, questionne et fait scandale.»

Dans une société où il faut savoir bien parler, écouter, échanger, interagir, la personne en marge de ces codes pourra facilement –et donc souvent– être traitée d'«autiste».

Mais pour Anne Gombert, qui étudie sur le terrain la scolarisation inclusive d'enfants en situation de handicap, parler seulement d'insulte serait une erreur. «Je vois des enfants qui parlent d'“autiste” pour dire “Tu as une bonne mémoire” par exemple. Ce n'est pas forcément péjoratif, et ça montre au contraire une meilleure connaissance de ce trouble.» 

«L'essentiel des personnes autistes souffrent au contraire de déficiences intellectuelles, et ont besoin d'un soutien permanent»

Danièle Langloys

Mais même si la connotation est ici positive, elle s'attache de nouveau à un seul aspect de l'autisme, à savoir le haut potentiel intellectuel. Aspect qui en outre n'est présent que chez une infime partie des enfants atteints de TSA.

«C'est l'autisme que l'on montre souvent dans les médias, avec des figures emblématiques, remarque Danielle Langloys, mais si le grand public croit que l'autisme se résume au syndrome d'Asperger, ce n'est pas totalement positif; car l'essentiel des personnes autistes souffrent au contraire de déficiences intellectuelles, et ont besoin d'un soutien permanent. Les gens n'ont alors pas de vraies connaissances de l'autisme», ajoute la présidente d'Autisme France.

Pouvoir dire «Autiste, et alors?»

Pour elle, «la bataille de l'image de l'autisme n'est pas gagnée, contrairement à celle de la trisomie 21»:

«Le jour où on pourra dire "Autiste, et alors?", comme dans cette campagne sur la trisomie 21, ce sera déjà énorme».

Même si on entend encore par-ci par-là des «t'es triso», ou «quel mongol», ces termes ne sont quasiment plus utilisés publiquement, contrairement à «je ne suis pas autiste!». Pour Danielle Langloys, de grandes campagnes de sensibilisation sont nécessaires pour faire changer le regard des gens sur ce handicap. «Il y en a eu une ébauche en 2016, mais elle est restée limitée.» Car malgré une forte médiatisation de ce handicap, il reste encore imprégné de clichés.

Anne Gombert croit, elle, en l'inclusion scolaire pour faire évoluer les mentalités. Et Olivia Cattan, de SOS Autisme, avait demandé à ce que soit inscrit le sens insultant d'«autisme» dans le dictionnaire Larousse, pour faire prendre conscience de ce phénomène, et le combattre. «Avec la mésaventure de François Fillon, peut-être que les politiques vont faire plus attention», espère Franck Ramus. Si eux n'utilisent déjà plus ce mot comme une insulte, peut-être que les autres cours de récré prendront exemple.

Camille Jourdan
Camille Jourdan (137 articles)
Journaliste
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