Traders, footballeurs, patrons même combat

Après les «working poor» (travailleur pauvre), la mondialisation crée les «working rich» (travailleur riche).

Droits des sportifs, bonus des traders, golden parachutes des dirigeants, millionnaires de la nouvelle économie... L'enchainement médiatique est impressionnant par son intensité et son rayonnement. L'émergence des working rich (travailleur riche) suscite une polémique de plus en plus intense, alimentée par l'incompréhension de l'opinion publique mais aussi par l'insuffisance des explications économiques. L'économie de la connaissance et de l'innovation, appelée de ses vœux par l'ensemble de classe politique, est intrinsèquement porteuse d'inégalités de revenus.

Le plus souvent, on caricature l'émergence de cette nouvelle classe sociale que constituent les working rich en l'assimilant à un symptôme des dérèglements du capitalisme dit financier. Comme si cela ravissait les grands investisseurs de surpayer des salariés sans aucune rationalité économique. La réalité est pourtant simple: il s'agit d'un rapport de forces qui s'est installé entre les activités à forte marge et des individus qui sont indispensables à la création de ces bénéfices et qui, accessoirement, transcendent une analyse classique fondée sur les incitations.

Nous assistons à une bascule radicale des modèles microéconomiques par l'effet conjugué de la mondialisation des échanges et la numérisation de pans entiers de l'économie. Se met en place sous nos yeux un système hyperdominé par les entreprises fonctionnant sur des rendements croissants. Le principe général est simple et n'a rien de choquant: on produit à coût fixe et au-delà d'un certain seuil de ventes, le chiffre d'affaires devient presque intégralement des bénéfices. Qu'Apple vende un ou des millions d'iPhone, cela ne change guère ses investissements car la valeur réside dans le génie de l'usage et du marketing.

Ces modèles existent en fait depuis assez longtemps, par exemple dans le monde des gestionnaires d'infrastructures de réseaux. La particularité du développement de ces activités aujourd'hui, c'est qu'elles prospèrent dans des sphères peu ou mal régulées et qu'elles reposent souvent sur la compétence quasi exclusive de stars qui ont la caractéristique d'être difficilement substituables par d'autres personnes.

C'est le cas du secteur financier dont une partie des métiers, notamment les compartiments spéculatifs, reposent sur un modèle à rendement croissant basé sur la volatilité. Plus les marchés varient, plus les opérateurs de marché peuvent gagner et dans ce contexte, l'opérateur financier aura intérêt à ouvrir une position de marché trente ou quarante fois supérieure à un seul trader brillant plutôt que de confier la même position à dix traders même bons.

Enfin, il faut noter aussi que si certaines de ces activités ont bonne presse dans l'opinion comme car elles correspondent à de nouveaux services très utiles voire productifs pour les usagers, d'autres se révèlent être de formidables machines de captation de valeur comme les activités spéculatives sur les produits agricoles.

Cette évolution rencontre les limites de l'analyse économique classique existante qui postule que seules les incitations jouent un rôle dans la rémunération. Or, au-delà d'un certain seuil, ce n'est pas le cas. Cela est démontré par l'inefficacité de la transparence accrue des rémunérations. Au cours des dernières années, la réglementation a fortement accru les contraintes sur la transparence de la rémunération des mandataires sociaux. Cela n'a pas empêché lesdites rémunérations de continuer à s'envoler. On peut même considérer sérieusement que la transparence a créé une émulation à la hausse des rémunérations, totalement décorrélée des incitations car celle-ci accroît le poids des working rich dans leur rapport de force et dans la négociation avec les actionnaires. On peut extrapoler ce qui va se passer quand la rémunération des meilleurs traders sera totalement publique...

Sur un plan politique, il est donc particulièrement difficile de concilier l'impératif de compétitivité qui passe par le développement de l'innovation et de la connaissance et celui de l'acceptabilité sociale. Les leviers sont en effet plutôt maigres car ils reposent pour l'essentiel sur la régulation et la fiscalité, tous deux particulièrement difficiles à mettre en œuvre dans un contexte de concurrence soutenue, y compris à l'intérieur de l'Union Européenne. Il reste la voie de la pédagogie qui, il faut le reconnaître, n'a pas été spécialement explorée, car l'inégalité des revenus demeure un sujet tabou même si elle est légitimée par la reconnaissance des talents.

Matthieu Courtecuisse, Directeur Général de Sia Conseil

Image de Une: Lors du prix de l'Arc de Triomphe à Longchamps  Charles Platiau / Reuters