France

Bertrand Dutheil de la Rochère, le Stalinien de Marine Le Pen

Ariane Bonzon, mis à jour le 17.03.2017 à 10 h 54

Issu de la vieille noblesse française, Bertrand Dutheil de la Rochère fut pendant 20 ans au Parti communiste français, puis au Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement, avant de rejoindre le Front national de Marine Le Pen dont il est l’un des conseillers. Décryptage d'un parcours atypique.  

Bertrand Dutheil de la Rochère (à gauche) avec Marine Le Pen et Florian Philippot le 18 février 2012 à Lille. AFP PHOTO/JOEL SAGET

Bertrand Dutheil de la Rochère (à gauche) avec Marine Le Pen et Florian Philippot le 18 février 2012 à Lille. AFP PHOTO/JOEL SAGET

Sa lignée remonte au XIIIème siècle. Il descend de l’une de ces très anciennes familles de l’aristocratie catholique française, pour lesquelles 1789 est une page sombre de l’histoire, et la loi de 1905 instituant la séparation de l’Église et de l’État, le fruit d’un complot franc-maçonnique et protestant.

Mais à la différence de son père, et de certains de ses frères, Bertrand Dutheil de la Rochère n’a pas embrassé la carrière militaire. Lui est devenu le «Monsieur République et Laïcité» du Front national.

Il avait pourtant débuté de l'autre côté du spectre: de 1967 à 1987, Bertrand Dutheil de la Rochère a été membre du Parti communiste français, version Georges Marchais. Aujourd’hui au Front national, il se définit encore parfois comme un «vieux stalinien» qui «déteste les trotskystes».

Naturellement, le contraste frappe entre l’appartenance à une tradition aristocratique, droitière et catholique et l’appartenance au parti communiste. Tortueux, l’itinéraire de l’homme est paradoxal. Dans la conversation, ce dernier  multiplie les références historiques mais se raidit vite si on émet un doute. Sans doute, le vice-Président du Rassemblement Bleu Marine réconcilie-t-il désormais au FN sa tradition familiale et une radicalité de rupture politique.

Du PCF aux Chevènementistes

En 1981, à la suite d’un accord politique entre le PCF et le parti socialiste, quatre ministres communistes entrent au gouvernement. L’un d’eux, Charles Fiterman, reçoit le portefeuille des transports. Bertrand Dutheil de la Rochère, étroitement lié à l’appareil du Parti, est nommé directeur de cabinet du communiste Claude Quin, président de la RATP et ancien élève de la compagnie de Jésus. A son départ, Claude Quin demande au socialiste et n°2 du Cérès, Georges Sarre, tout juste nommé secrétaire d’État aux transports, de le prendre à son tour dans son cabinet.

Bertrand Dutheil de la Rochère quitte le PCF au moment où il est agité par des «mouvements de contestations internes». Il rejoint Jean-Pierre Chevènement et son Mouvement des citoyens (MDC) dont il sera l’un des secrétaires nationaux permanents. Or à l’élection présidentielle de 1995, l’ancien communiste voulait «casser notre logique d'alliance avec la gauche» raconte le haut fonctionnaire Didier Leschi, qui fut également l’un des secrétaires nationaux permanents du MDC. Il ne supportait pas que certains d’entre nous fassent obstacle à ceux qui voulaient s’allier avec la droite Séguiniste (surnommés les "Républicains de l’autre rive" par J-P Chevènement) qui avait voté non à Maastricht Bertrand Dutheil de la Rochère poussait même au vote Chirac.

Sur ce point, le conseiller de Marine Le Pen montre une certaine constance puisqu’en décembre 2016, il appelait encore «les républicains de gauche (…) exclus de la primaire des socialistes et de leurs supplétifs» à venir rejoindre le Rassemblement Bleu marine.

Au ministère de l’intérieur, Jean-Pierre Chevènement lance des consultations préparatoires à l’institution du futur conseil du culte français musulman (CFCM). Une charte est rédigée en 2000 que les responsables des mosquées devaient signer pour pouvoir prétendre y participer.

Aujourd’hui, Bertrand Dutheil de la Rochère accuse «Chevènement [d’avoir alors] cédé en acceptant que la liberté de conscience, c’est à dire la liberté de changer de religion ne soit pas mentionnée dans la Charte». Cet argument souvent soutenu par l’extrême-droite est infondé. L’Union des organisations islamiques de France (UOIF) refusait en effet de signer la Charte si le droit de changer de religion y était inscrit mais Jean-Pierre Chevènement ne s’est pas incliné. Il a inscrit ce droit, de façon certes indirecte mais plus indélébile, à travers une référence à la Convention européenne des Droits de l’Homme. Ainsi non seulement Jean-Pierre Chevènement n’a-t-il pas «cédé» mais a-t-il au contraire rattaché la Charte à un texte de valeur supra-nationale.

La rencontre avec Florian Philippot

L'élection présidentielle de 2002 est remportée par Jacques Chirac sur Jean-Marie Le Pen par 82,21% des voix contre 17,79%. En 2003, le MDC se transforme en Mouvement républicain et citoyen (MRC). Bertrand Dutheil de la Rochère occupe un poste «au secrétariat national et [devient] secrétaire de la fédération de Paris». Mais au Congrès de 2008, la nouvelle direction du MRC manoeuvre pour le faire remplacer. La rupture définitive a lieu trois ans plus tard: «J'ai été exclu du MRC le 29 septembre 2011 quand j'ai annoncé publiquement mon soutien à Marine Le Pen» me dit-il. Il s'est «fourvoyé», commente Jean-Luc Laurent, Président du MRC: «on ne peut pas confondre nation citoyenne et nation ethnique».

Le "traitre" raconte qu'au printemps 2011 , avant son exclusion, un «journaliste en vue - dont je ne vous donnerai pas le nom sinon il serait grillé - avait organisé un diner pour me présenter au jeune directeur de campagne de Marine Le Pen». Ce dernier n'est autre que l'étoile montante du FN, Florian Philippot. Les deux hommes ne se connaissent pas. Mais ils ont un point commun: Philippot aime aussi à dire qu'il a «soutenu dans sa jeunesse la campagne de Jean-Pierre Chevènement» comme le rapporte la journaliste Marie Guichoux dans le Nouvel Observateur.

Et puis, le Front National compte un autre transfuge de la galaxie chevènementiste, un membre du cabinet de Georges Sarre à la Mairie du XIème: Michel Ciardi, «juif patriote» ainsi que le surnomme la Présidente du Front national quand elle présente son comité de soutien aux Présidentielles 2012.

«Israélite» plutôt que «juif»

Ce mot de «juif» ne fait plus partie du vocabulaire du vice-président du Rassemblement Bleu Marine. Alors que ses anciens camarades chevènementistes disent ne l'avoir jamais entendu utiliser celui d’«israélite», c'est  pourtant bien  ce vieux terme de la fin du XIXème siècle que Bertrand Dutheil de la Rochère a prononcé à  à  plusieurs reprises lors de notre entretien. Le mot était répandu dans les années 30, puis après-guerre pour désigner les Juifs de France. Une certaine droite et extrême-droite l'utilisent encore, en particulier depuis l'existence d'Israël, comme pour signifier qu'un juif n'est jamais tout à fait français, qu'il est extérieur à la nation française. 

«Le génie d’un peuple s’exprime notamment par la religion. Le génie du peuple français s’est exprimé à travers le catholicisme gallican et janséniste»

Bertrand Dutheil de la Rochère

La France n’est pas, aux yeux de Bertrand Dutheil de la Rochère, un pays «judeo-chrétien», encore moins un pays multiculturel, qui inclurait les musulmans comme composante essentielle. «Le génie d’un peuple s’exprime notamment par la religion. Le génie du peuple français s’est exprimé à travers le catholicisme gallican et janséniste» explique celui qui semble faire peu de cas de ces anti-papistes de protestants français[*]. Quoique catholique, Marion Maréchal-Le Pen appréciera dont l’entourage personnel compte des évangéliques comme son père adoptif, fils d’un pasteur pentecôtiste.

L’ombre de Georges Marchais

Conseiller régional IDF Bleu marine, et membre du comité stratégique de la campagne 2017 de Marine Le Pen, Bertrand Dutheil de la Rochère énumère les raisons principales de son engagement dans le Front national: la «priorité à l’emploi des Français, le protectionnisme intelligent, l’abandon de l’euro et l’assimilation de tous les Français dans un même peuple, la restauration de l’École comme lieu de transmission des connaissances».

Ce mélange de souverainisme et de protectionnisme économique n’est pas sans rappeler certains accents de la rhétorique d’extrême gauche que l’on peut retrouver aujourd’hui chez Jean-Luc Mélenchon ainsi qu’autrefois chez Georges Marchais qui voulait, lui, défendre les travailleurs français contre la venue massive d'immigrés.

Actif dans le processus de «normalisation» du FN pour en faire un grand parti populiste, l'aristo-ex-communiste-ex-chevènementiste-désormais-frontiste Bertrand Dutheil de la Rochère, appartient à la garde rapprochée du N°2 du FN. Or l’entourage de Marion Le Pen critique la ligne officielle, concoctée par Florian Philippot et ses hommes. Une ligne jugée trop conciliante, sur le Mariage pour tous par exemple, du «neo-chevènementisme périmé» et même une «dérive gauchiste».

«Le problème n’est pas le mariage homosexuel en mairie lui-même, déroule Bertrand Dutheil de la Rochère, mais la filiation qu’il va nécessairement entraîner. Un Français a un papa et une maman, c’est un mensonge d’État que de dire le contraire. Nous protégeons la nature, c’est pourquoi nous sommes contre la GPA et l’extension de la PMA».

Quoiqu’il en soit la Manif pour tous –dont la Présidente, Ludovine Dutheil de la Rochère, est la nièce par alliance du conseiller de Marine Le Pen– ne soutient pas le Front National mais Les Républicains. Elle était en première ligne du rassemblement de soutien à François Fillon, dimanche 5 mars au Trocadéro, à Paris.

L’Algérie, au fondement de sa réflexion sur la laïcité

Le «dossier» spécifique attribué à Bertrand Dutheil de la Rochère est prioritaire, stratégique même pour le Front National. C’est celui, marqueur, de l’islam et de la laïcité. D’où le dernier «coup de com politique» de Marine le Pen, lors de son voyage au Liban en février. Alors qu’elle avait été prévenue la veille de la nécessité de mettre un voile, la candidate du Front National s’est tout de même rendue chez le mufti de Beyrouth et a mis en scène son refus en tournant les talons illico.

Plus que le Proche-Orient, l’Algérie française occupe une place importante, fondatrice même, dans la réflexion de Bertrand Dutheil de la Rochère. Elle offre aussi une clé pour comprendre sa proximité avec Jean-Pierre Chevènement. Ce dernier ne fut ni un opposant à la guerre d'Algérie ni un partisan de l'indépendance de l'Algérie, mais soutenait l’idée d’une intégration complète de l’Algérie dans la France.

«Lorsque Pierre Joxe est redevenu ministre de l’Intérieur en 1988, il a (...) déclaré que désormais l’islam est la deuxième religion de France. Il oubliait que l’islam avait déjà été [depuis 1830] la deuxième religion de France, il est vrai, concentré dans les trois départements d’Algérie. Et ne prenait donc pas en compte les enseignements de cette période».

Or en 2016, les musulmans français sont en majorité nés, ont grandi et finiront leurs jours sur le territoire hexagonal, ce qui n'était pas le cas à l'époquie de l'Algérie française. Pour autant, Bertrand Dutheil de la Rochère juge qu'il y a des comparaisons possibles et que la France doit tirer les leçons de cette période: «l’expérience de l’islam régi par l’administration, une expérience qui a montré sa vanité». Comme s’il était impossible à ses yeux d’intégrer l’islam dans le cadre républicain, d’où la torsion qu’il fait subir pour cela à la notion de laïcité.

La fin de la laïcité de 1905

Plusieurs intellectuels médiatiques, Michel Onfray, Elisabeth Badinter, et plus récemment Pascal Bruckner, pensent que la gauche a abandonné au Front national la défense de la laïcité. 

Or à y regarder de plus près, la conception de la laïcité inscrite au programme du parti d’extrême droite rompt avec la laïcité de la république française. «La laïcité, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou de ne pas pratiquer une religion dans la sphère privée sans interférence dans l’espace public»: voilà la définition qu'en donne Bertrand Dutheil de la Rochère qui exclut nettement la religion de la sphère publique, ce qui est contraire à la lettre comme à l’esprit de la loi de 1905.

Ainsi le Front national veut-il interdire tout signe religieux ostensible (foulard, kippa, turban sikh, etc) dans l’ensemble de l’espace public exception faite «avec intelligence et discernement aux abords des mosquées, et des synagogues» selon mon interlocuteur qui précise que «l’habit religieux pour ceux qui font profession de religion est en revanche protégé»Mais le «Monsieur République et laïcité du FN» reste quasi-muet lorsqu’on l’interroge sur les modalités d’application pratique de cette future loi. Où commencent et où s’arrêtent l’«intelligence et [le] discernement»? Comment procédera-t-il au dévoilement des femmes? Prévoit-il d’instaurer une police affectée à ces contrôles? À partir de quel périmètre autour d’une mosquée les femmes voilées ne seront-elles plus censées enfreindre la loi? Dans ce café du boulevard Saint-Germain où je l’interviewe, mes questions restent sans réponses précises.

La haine des socialistes

Trop jeune pour y avoir combattu, Bertrand Dutheil de la Rochère a connu la guerre d’Algérie à travers les récits de ses frères et père qui l’ont faite. Et plus tard, il est allé, enseigner à Alger pendant un an.

Mais pas question de se joindre à la contrition d’Emmanuel Macron qualifiant la colonisation de «crime contre l’humanité», il va même plus loin: «Comme Vladimir Poutine assume toute l’histoire russe, y compris la période des Tsars, nous refusons toute repentance et assumons l’histoire de France dans sa globalité.»

A l’issue de cette rencontre, j’interroge Didier leschi, l’actuel directeur général de l’Office français de l’immigration et l’intégration, qui a longtemps côtoyé le conseiller de Marine Le Pen. Comment comprendre le parcours politique de ce transfuge à répétition? «Ce qui structure sur la longue durée le parcours de Dutheil de La Rochère du PC au FN en passant par sa rupture avec Chevènement, c'est sa haine des socialistes que je l'ai entendu de sa bouche relier à sa tradition familiale et ses combats depuis 1789» répond Didier Leschi.

Dans Le passé d’une illusion, François Furet  voyait dans la haine du bourgeois le trait commun au fascisme/nazisme et au communisme. Ce qui explique qu'on puisse vivre en continuité une hostilité à la bourgeoisie de nature contre-révolutionnaire et un solide engagement stalinien...[*]

Outre ce vieux fond stalinien qu’il revendique sans complexe, et malgré ses nombreuses ruptures et trahisons, Bertrand Dutheil de la Rochère, conseiller de Marine Le Pen, fait preuve d'une certaine constance. C’est un souverainiste nationaliste qui éprouve une méfiance ancrée pour l'idéal républicain qu'est l'égalité entre tous quelle que soit sa religion.

* — Ces passages ont été modifiés pour plus de clarté Retourner à l'article

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (211 articles)
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