France

Les préfets privatisés

Quentin Girard, mis à jour le 04.12.2009 à 17 h 11

Pour la première fois en Europe, un Etat confie à un cabinet privé le recrutement de ses plus hauts fonctionnaires.

Des képis de l'armée, de la gendarmerie et de préfet au ministère de l'Intérieur, REUTERS/Charles Platiau

Des képis de l'armée, de la gendarmerie et de préfet au ministère de l'Intérieur, REUTERS/Charles Platiau

«Recherche préfets et sous-préfets. Biens sous tous rapports. Diversité féminine et ethnique vivement conseillée. Enarques s'abstenir.»

C'est, en caricaturant, l'annonce que va diffuser un cabinet privé, Mercuri Urval, dans Le Monde, le 8 décembre prochain. L'Etat et le ministère de l'Intérieur ont en effet décidé de confier à un cabinet privé le recrutement d'une partie du futur corps préfectoral et sous-préfectoral.

C'est un petit séisme. Historiquement la voie royale pour devenir préfet était de passer par l'ENA, de devenir sous-préfet en sortant ou presque et de... patienter. Aujourd'hui, 9 préfets sur 10, comme une bonne partie de la classe politique dirigeante, y ont fait leur classe. Comme l'indique Charles Pouvreau, directeur du Pôle Public de Mercuri Urval, «c'est une première européenne qu'un Etat confie à un cabinet privé le recrutement des plus hauts fonctionnaires de l'Etat. C'est une révolution culturelle.»

Pour l'Etat, la stratégie est claire. Il souhaite que le corps préfectoral atteigne la parité homme femme et qu'il soit plus représentatif de la diversité des Français, notamment ethnique. Selon le document diffusé aux préfets, «le ministère de l'intérieur souhaite donner une nouvelle impulsion à sa politique de modernisation de la gestion du corps préfectoral. Cette politique a pour toile de fond, d'une part, le départ en retraite désormais imminent des générations issues du «baby boom», (...) et d'autre part la nécessité de répondre aux défis de modernisation de l'administration territoriale de l'Etat engagés notamment au titre de la révision générale des politiques publiques (RGPP)».

Diversification

La «diversification» est l'axe majeur: «Cela implique d'élargir les viviers de recrutement, en portant une attention  particulière à la parité hommes/femmes et à la diversification des origines  culturelles, sociales et professionnelles des futurs membres du corps».

Pour Charles Pouvreau, «sous la direction de l'Etat, il y a une vraie volonté d'ouverture de la fonction publique vers le monde privé. Toutes les administrations veulent mixer les compétences. Evidemment, c'est possible que cela en froisse quelques-uns, mais la majorité des préfets sont des gens très ouverts qui sont conscients des évolutions nécessaires».

Au-delà de la plus grande mixité sociale et d'une plus grande féminisation, quels sont les profils recherchés? Selon Charles Pouvreau, «le recrutement peut être ouvert à des profils très différents. On va surtout regarder les aptitudes personnelles. Si elles correspondent à celles d'un préfet comme la capacité à s'en tenir au devoir de réserve par exemple. On cherche à créer deux viviers, un de sous-préfets et un de préfets, mais on n'a pas d'objectifs chiffrés en nombre de personnes».

Ouverture

Sur le principe de l'ouverture, l'idée est difficilement contestable. Combien de fois peut-on lire chaque année qu'il faut diversifier l'origine des hauts fonctionnaires? Que ce corps est technocrate et engoncé et qu'il ne comprend plus le quotidien des Français? Dans une tribune publiée dans Challenges, Richard Descoings, directeur de Sciences Po, rappelait ainsi le 26 novembre «l'immense incapacité des hauts fonctionnaires à comprendre les attentes des classes moyennes et populaires à l'égard d'un service public réactif et adaptable». Et «avoir une tête d'énarque» est rarement un compliment. Mais la méthode choisie risque de faire grincer des dents.

D'une part parce que le recrutement des préfets et sous-préfets correspond à des règles strictes. Un nouveau mode de recrutement devrait logiquement entraîner une modification du décret n°64-805 puisque normalement les «sous-préfets qui exercent des fonctions territoriales peuvent être nommés préfets en poste territorial s'ils occupent depuis deux ans ou ont occupé pendant deux ans un poste territorial de 1re catégorie (...) Les sous-préfets n'exerçant pas de fonctions territoriales et les administrateurs civils doivent justifier, à compter de leur titularisation dans l'un ou l'autre de ces corps, de dix ans au moins de services effectifs dans ces mêmes corps».

D'autre part, confier le recrutement à un cabinet privé, c'est aussi un désaveu de la part de l'Etat, de son enseignement supérieur et de sa capacité à amener jusqu'à l'ENA, dont les oraux se déroulent actuellement, des profils diversifiés. Une perte de confiance qui vient sans doute d'un constat assez simple, comme le rappelait Jacques Attali dans son rapport pour la libération de la croissance française: «dans l'enseignement supérieur, la part des enfants d'origine modeste au sein des grandes écoles (Polytechnique, École nationale d'administration [ENA], Hautes études commerciales [HEC], École normale supérieure [ENS]) a chuté, passant de 30% dans les années 1950 à seulement 7% aujourd'hui».

Pourtant, la commission Juppé-Rocard sur le grand emprunt a préconisé que 16 milliards d'euros soient alloués à l'enseignement supérieur. La ministre Valérie Pécresse a souhaité également que les grandes écoles accueillent 30% de boursiers, comme aujourd'hui les classes préparatoires. Des efforts qui paieront peut-être à moyen et long terme. En attendant, l'Etat semble vouloir aller plus vite.

Quentin Girard

Image de Une: Des képis de l'armée, de la gendarmerie et de préfet au ministère de l'Intérieur, REUTERS/Charles Platiau

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