Les préfets privatisés
Pour la première fois en Europe, un Etat confie à un cabinet privé le recrutement de ses plus hauts fonctionnaires.
- Des képis de l'armée, de la gendarmerie et de préfet au ministère de l'Intérieur, REUTERS/Charles Platiau -
«Recherche préfets et sous-préfets. Biens sous tous rapports. Diversité féminine et ethnique vivement conseillée. Enarques s'abstenir.»
C'est, en caricaturant, l'annonce que va diffuser un cabinet privé, Mercuri Urval, dans Le Monde, le 8 décembre prochain. L'Etat et le ministère de l'Intérieur ont en effet décidé de confier à un cabinet privé le recrutement d'une partie du futur corps préfectoral et sous-préfectoral.
C'est un petit séisme. Historiquement la voie royale pour devenir préfet était de passer par l'ENA, de devenir sous-préfet en sortant ou presque et de... patienter. Aujourd'hui, 9 préfets sur 10, comme une bonne partie de la classe politique dirigeante, y ont fait leur classe. Comme l'indique Charles Pouvreau, directeur du Pôle Public de Mercuri Urval, «c'est une première européenne qu'un Etat confie à un cabinet privé le recrutement des plus hauts fonctionnaires de l'Etat. C'est une révolution culturelle.»
Pour l'Etat, la stratégie est claire. Il souhaite que le corps préfectoral atteigne la parité homme femme et qu'il soit plus représentatif de la diversité des Français, notamment ethnique. Selon le document diffusé aux préfets, «le ministère de l'intérieur souhaite donner une nouvelle impulsion à sa politique de modernisation de la gestion du corps préfectoral. Cette politique a pour toile de fond, d'une part, le départ en retraite désormais imminent des générations issues du «baby boom», (...) et d'autre part la nécessité de répondre aux défis de modernisation de l'administration territoriale de l'Etat engagés notamment au titre de la révision générale des politiques publiques (RGPP)».
Diversification
La «diversification» est l'axe majeur: «Cela implique d'élargir les viviers de recrutement, en portant une attention particulière à la parité hommes/femmes et à la diversification des origines culturelles, sociales et professionnelles des futurs membres du corps».
Pour Charles Pouvreau, «sous la direction de l'Etat, il y a une vraie volonté d'ouverture de la fonction publique vers le monde privé. Toutes les administrations veulent mixer les compétences. Evidemment, c'est possible que cela en froisse quelques-uns, mais la majorité des préfets sont des gens très ouverts qui sont conscients des évolutions nécessaires».
Au-delà de la plus grande mixité sociale et d'une plus grande féminisation, quels sont les profils recherchés? Selon Charles Pouvreau, «le recrutement peut être ouvert à des profils très différents. On va surtout regarder les aptitudes personnelles. Si elles correspondent à celles d'un préfet comme la capacité à s'en tenir au devoir de réserve par exemple. On cherche à créer deux viviers, un de sous-préfets et un de préfets, mais on n'a pas d'objectifs chiffrés en nombre de personnes».
Ouverture
Sur le principe de l'ouverture, l'idée est difficilement contestable. Combien de fois peut-on lire chaque année qu'il faut diversifier l'origine des hauts fonctionnaires? Que ce corps est technocrate et engoncé et qu'il ne comprend plus le quotidien des Français? Dans une tribune publiée dans Challenges, Richard Descoings, directeur de Sciences Po, rappelait ainsi le 26 novembre «l'immense incapacité des hauts fonctionnaires à comprendre les attentes des classes moyennes et populaires à l'égard d'un service public réactif et adaptable». Et «avoir une tête d'énarque» est rarement un compliment. Mais la méthode choisie risque de faire grincer des dents.
D'une part parce que le recrutement des préfets et sous-préfets correspond à des règles strictes. Un nouveau mode de recrutement devrait logiquement entraîner une modification du décret n°64-805 puisque normalement les «sous-préfets qui exercent des fonctions territoriales peuvent être nommés préfets en poste territorial s'ils occupent depuis deux ans ou ont occupé pendant deux ans un poste territorial de 1re catégorie (...) Les sous-préfets n'exerçant pas de fonctions territoriales et les administrateurs civils doivent justifier, à compter de leur titularisation dans l'un ou l'autre de ces corps, de dix ans au moins de services effectifs dans ces mêmes corps».
D'autre part, confier le recrutement à un cabinet privé, c'est aussi un désaveu de la part de l'Etat, de son enseignement supérieur et de sa capacité à amener jusqu'à l'ENA, dont les oraux se déroulent actuellement, des profils diversifiés. Une perte de confiance qui vient sans doute d'un constat assez simple, comme le rappelait Jacques Attali dans son rapport pour la libération de la croissance française: «dans l'enseignement supérieur, la part des enfants d'origine modeste au sein des grandes écoles (Polytechnique, École nationale d'administration [ENA], Hautes études commerciales [HEC], École normale supérieure [ENS]) a chuté, passant de 30% dans les années 1950 à seulement 7% aujourd'hui».
Pourtant, la commission Juppé-Rocard sur le grand emprunt a préconisé que 16 milliards d'euros soient alloués à l'enseignement supérieur. La ministre Valérie Pécresse a souhaité également que les grandes écoles accueillent 30% de boursiers, comme aujourd'hui les classes préparatoires. Des efforts qui paieront peut-être à moyen et long terme. En attendant, l'Etat semble vouloir aller plus vite.
Quentin Girard
Image de Une: Des képis de l'armée, de la gendarmerie et de préfet au ministère de l'Intérieur, REUTERS/Charles Platiau
Mis à jour le 04/12/2009 à 17h11










































Dire que j'ai failli ne pas lire cet article croyant qu'il s'agissait encore d'une critique des préfets "aux ordres" et voilà qu'il nous annonce un véritable coup de pied dans la fourmilière de l'énarchie.
Une réforme courageuse quand on connaît les rigidités de la haute fonction publique et sa capacité à se reproduire en faisant toujours du pareil le même.
Qu'on mette de la diversité dans cette espèce de clônage institutionnel me paraît la meilleure des choses.
Et si "la méthode choisie risque de faire grincer des dents", eh bien qu'elles grincent, cela les aidera à retrouver une longueur normale !
Mais pourquoi dire que le choix de "confier le recrutement à un cabinet privé, c'est aussi le désaveu de la part de l'état, de son enseignement supérieur" ?
L'Université, au sein de laquelle seront sans doute recrutés ces nouveaux hauts fonctionnaires, ne fait-elle pas partie, elle aussi, de l'enseignement supérieur de l'état ?
Le rôle de l'enseignement supérieur, en général, et des grandes écoles, en particulier, est-il d'assurer à ses diplômés des places confortables de fonctionnaires? Le monopole pour ce genre de fonctions n'est-il pas devenu dangereux et obsolète?
jHenry44 et Marianne ne s'y trompent pas. La religion de la Raison (j'ai de bonnes lectures avec les écrits de Roger Nifle) est fondatrice de l'Etat jacobin. Son système de formation est destiné à sélectionner et former les plus doués selon la raison soit technico-scientifique (quelle est l'école reine?) ou selon la raison juridico-administrative (quelle est l'école spécialisée?). Tout cela au travers d'un appareil de sélection et de (con)formation dont les grandes écoles (spécialité française) sont l'avant garde pour produire les hauts fonctionnaires et dirigeants de l'Etat. L'université détentrice de la science issue d'une recherche d'Etat n'était conçue que pour former les enseignants de cet appareil.
Cet édifice fait la princioale force de notre pays en temps de crise, la force d'inertie. Les commentateurs ne cessent de tourner autour du pot.
La France est aux prises avec ce conflit philosophico politique, avec un PS qui défend mordicus le systéme étatique et un président qui s'est attaqué à la véritable réforme dont c'est ici un signe majeur. C'est l'axe d'une politique déterminée que cherchent bien des commentateurs et qui en met d'autres en rage.
Bonnes cogitations
- "un PS qui défend mordicus le système étatique" et qui lui rapporte beaucoup de voix par un système antidémocratique d'électeurs assurés, "obligés" (volontairement) mais qui pourraient se retourner vers des partis plus extrémistes.
- "un président qui s'est attaqué à la véritable réforme dont c'est ici un signe majeur" et à qui cette réforme ne coûte rien électoralement, bien au contraire!
Le processus de recrutement des sous-préfets via l'ENA (et l'IEP) est socialement endogame, tout comme l'est celui des hauts cadres des grandes entreprises privées, voire des médecins... Mais cette sélection, pour problématique qu'elle soit, a l'avantage non négligeable de conjuguer le mérite scolaire à l'entrée de l'école avec celui de la compétence technique en sortie.
Si l'on déplace le vivier de recrutement des sous-préfets depuis l'IEP et l'ENA vers d'autres horizons, quelques problèmes de taille sont à envisager :
- endogamie, justement : jusqu'à preuve du contraire, le recrutement des écoles d'ingénieurs et de commerce est tout aussi endogame, voir plus, que celui de la haute administration ; vers quel vivier se tourner, alors ?
- compétence métier : L'ENA est la seule école en France formant à la haute administration. Il n'existe tout simplement pas d'alternative en la matière. L'administration travaillant sous le contrôle permanent du juge administratif, le niveau d'expertise en droit public requis pour exercer ce type de responsabilités est considérablement élevé. Le vivier de spécialistes hors préfectorale se restreindrait dès lors à quelques enseignants et thésards de l'université, spécialistes de la discipline.
Il existe aussi un grand vivier de recrutement en interne, via le corps des attachés, dont certains membres très expérimentés peuvent devenir secrétaire général de préfecture.
Pour établir un parallèle grossier, ne plus passer du tout par les voies habituelles de recrutement pour les sous-préfets, serait comme demander à un technicien en nucléaire de devenir expert comptable. Ce ne sont tout simplement pas les mêmes métiers. Et s'il existe des formations différentes, des diplômes différents, des concours différents, ce n'est pas uniquement pour faire joli.
Néanmoins, d'après ce que je crois comprendre du dispositif, il ne s'agit nullement de modifier en profondeur le recrutement des sous-préfets. Et c'est logique, car les compétences techniques liées à ce type de poste ne se trouvent pas partout dans la nature. En fait, il s'agirait de mettre un peu de diversité dans le corps préfectoral, sur un nombre de postes limités, via l'entremise d'un cabinet privé qui établirait une liste de profils potentiels.
Pour comprendre le système de production ou plutôt de Reproduction des élites il suffit de relire Bourdieu avec des ouvrages de presque 40 ans qui n'ont pas vieilli (Les héritiers, la reproduction...).
Concernant la volonté de d'ouvrir les fonctions de préfet ne faudrait-il pas s'interroger sur la perte de prestige de la fonction et donc sur le manque d'appétit des énarques pour "la préfectorale". Certains postes dans des bourgades de moins de 2000 habitants ne trouve plus preneur... On ferme des sous préfectures. Il y a de quoi s'interroger sur l'opportunité de cette ouverture. On assiste a une concentration de l'état sur la région au détriment des départements. Les hauts fonctionnaires sont conscients de la perte d'intérêt de la fonction et acceptent d'autant plus aisément de "céder" à la diversité ce pouvoir en survie.