France

Pourquoi les jeunes sont plus progressistes… et plus séduits par le FN

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 09.03.2017 à 14 h 43

Selon un sondage récent auprès de jeunes de 18 à 34 ans, un quart d'entre eux souhaite voir Marine Le Pen l'emporter en mai. Comment expliquer que les jeunes générations, plus tolérantes et culturellement libérales que leurs aînées, soient simultanément moins rétives au vote FN?

Marine Le Pen en France le 17 Septembre 2015. AFP PHOTO / JEAN FRANCOIS MONIER

Marine Le Pen en France le 17 Septembre 2015. AFP PHOTO / JEAN FRANCOIS MONIER

Pour qui tombe sur le sondage Harris Interactive réalisé pour le compte de RTL Girls, il y a de quoi confirmer l’impression que, décidément, la jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Avec 24% de répondants qui souhaitent une victoire de Marine le Pen à l'issue de l'élection présidentielle, ces «jeunes» de 18 à 34 ans interrogés du 2 au 6 mars sont loin de l’image que l’on se fait encore d’une jeunesse rempart face au parti d’extrême droite.

Précisons que pour des raisons de méthode, Harris Interactive a demandé aux enquêtés quel candidat ils souhaiteraient voir élu à l’issue de l’élection présidentielle, et non celui pour lequel ils iraient voter. Les sondeurs ne disposent pas de données électorales antérieures pour ces jeunes générations, dont certains membres votent pour la première fois, et il n’est donc pas possible de procéder aux redressements qu’effectuent traditionnellement les spécialistes des sondages électoraux. Autre difficulté, les jeunes votent moins que leurs aînés, et la question de l’intention de vote ne permettrait pas de disposer d'un nombre suffisant de jeunes électeurs représentatifs au sein d'un échantillon de 808 personnes.

Ces nuances méthodologiques précisées, le niveau important de Marine Le Pen dans les souhaits d’élection, au même niveau qu’Emmanuel Macron et alors que le premier candidat de gauche, Jean-Luc Mélenchon, est crédité de 19% des souhaits, interroge sur les ressorts du vote des jeunes français.

Comment expliquer ce résultat en apparence surprenant? De plusieurs manières. D’abord, les jeunes sont touchés autant et même plus que l’ensemble de la population par les risques socioéconomiques, à commencer par le chômage. Dans un contexte de hausse généralisée du niveau d’études, l’incertitude d’une insertion sur le marché du travail peut peser et les pousser à un vote contestataire ou de réaction au déclassement social. C’est d’autant plus vrai pour la minorité qui sort du système scolaire sans diplôme.

Les vieux sont-ils un meilleur rempart au FN que les jeunes?

Interrogés sur des questions liées à la sexualité et à la santé dans le même sondage, les jeunes confirment en revanche leur réputation d’être très libéraux sur les valeurs. Par exemple, 88% sont favorables à la gratuité pour tous des moyens de contraception (notamment la pilule et le préservatif), mais également trois quart à ce que la Sécu rembourse la procréation médicalement assistée (PMA). Or les questions liées au droit à l'avortement et à la contraception ont provoqué des débats houleux au sein du Front national. Quant à la PMA, le parti et sa candidate s'y opposent fermement.

Le renouvellement générationnel fait pencher la société française du côté du libéralisme culturel et de la tolérance», donc de la gauche, écrit le chercheur Vincent Tiberj, professeur à Sciences-Po Bordeaux, dans un livre récemment paru, Les citoyens qui viennent. Cette enquête Harris Interactive soulève donc un mystère: comment expliquer que des jeunes moins allergiques à l’éventualité du vote FN que leurs aînés au même âge aient des opinions beaucoup plus libérales que ces mêmes ascendants? Spécialiste des effets politiques du renouvellement générationnel, Vincent Tiberj décortique cette apparente contradiction insurmontable: de plus en plus de nouveaux électeurs qui compensent le poids électoral de leurs aînés, de plus en plus d’ouverture et de tolérance… et de plus en plus d’électeurs du FN!

L’explication réside dans le poids plus déterminant qu'occupent dans le débat politique les thèmes culturels au détriment des aspects économiques (intervention de l’Etat, redistribution). Ainsi l’immigration (son rôle positif ou, à l’inverse, le rejet de ses conséquences), l’acceptation de l’homosexualité (ou sa contestation comme base de la cellule familiale dans le mouvement de La manif pour tous) sont aujourd’hui des curseurs primordiaux du placement sur l’échiquier politique. Conséquence, ce «mécanisme de politisation des valeurs», en vertu duquel certains thèmes vont s’imposer et prendre le dessus dans les campagnes électorales, peut rendre compte de cette équation en apparence insoluble:

«Les électeurs d'une cohorte ancienne sont en moyenne plus intolérants que ceux des récentes. Mais ces derniers peuvent se caractériser par un niveau de vote FN supérieur, parce que les premiers ont été politisés dans un ordre électoral où on s'exprime selon ses préférences socio-économiques, tandis que les derniers n'ont connu qu'un ordre électoral où les valeurs culturelles sont devenues une des logiques principales du vote.»

Les jeunes sont plus libéraux culturellement mais, pour la minorité qui ne l'est pas, cette préférence devient déterminante et oriente le vote. Ou comme l’a reformulé Vincent Tiberj lors d’une interview à Slate.fr:

«Aujourd'hui, les valeurs que porte le FN sont en recul dans la majorité de la population, mais par contre elles sont beaucoup plus politisées. Dit autrement, il y a de moins en moins d'électeurs conservateurs, mais ceux qui le sont votent de plus en plus en fonction de leur position conservatrice.»

Et les jeunes n’échappent pas à cette logique.

En fait, à rebours de certaines idées reçues, il se pourrait bien que si les jeunes ne soient pas moins sensibles à l'offre politique du moment que leur population de référence, le véritable rempart contre le FN soit constitué... des personnes âgées et des retraités. Comme l'écrit Yves-Marie Cann, directeur des études politiques chez Elabe, dans un billet consacré au vote des retraités, leur statut est un obstacle au Front national, car «à milieu social d’origine comparable, les actifs apparaissent nettement plus perméables au vote Le Pen que les retraités, lesquels maintiennent aujourd’hui le “plafond de verre”» qui empêche le parti de devenir majoritaire. Même quand ils sont issus de milieux populaires, ils sont moins susceptibles de voter pour Marine Le Pen que des actifs plus jeunes de mêmes catégories sociales.

En fait, si les électeurs âgés se montrent plus réticents vis à vis du parti de Marie Le Pen, les explications historiques –ils ont connu l'évolution du parti et sa version 1 sous le leadership de Jean-Marie Le Pen– se mêlent à leurs conditions de vie: plus dépendants de l'État providence pour assurer leurs revenus sous forme de retraites, les retraités sont aussi plus souvent propriétaires et, de ce fait, plus inquiets d'une dévaluation de leur patrimoine qu'entraînerait une victoire du FN.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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