Culture

En 2006, des lycéens new-yorkais ont écrit à trois grands auteurs reclus. Touché, un a répondu

Elise Costa, mis à jour le 09.03.2017 à 15 h 58

Pour ne rien gâcher à l'histoire, il avait un message profond à leur délivrer.

Andrew H. Walker / Getty Images North America / AFP

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En 2006, Erin Lockwood enseigne l’anglais aux élèves de troisième de la Xavier High School, une école privée catholique pour garçons en plein cœur de la ville New York. Ils viennent des cinq arrondissements de la métropole, et même du New Jersey ou de Long Island pour certains. «Des gamins brillants, débrouillards et qui ont les pieds sur terre», se souvient-elle par e-mail. Au programme, les différents discours tels que la narration, l’explication, la description et l’argumentation.

Madame Lockwood décide, à l’automne, de donner un devoir original aux élèves. Ils doivent convaincre une personne recluse de répondre à leur lettre («“Reclus” devait faire parti du vocabulaire à apprendre, à ce moment-là.»). Il ne s’agit pas d’écrire à n’importe qui. Les destinataires choisis par l’enseignante sont peut-être les plus exigeants en matière de correspondance. Deux auteurs américains réputés pour leur existence loin des lumières des grandes villes: Harper Lee –qui est retournée à Monroeville en Alabama– et  J.D. Salinger –qui vit alors isolé à Cornish, dans le New Hampshire . Le troisième auteur, quant à lui, habite Manhattan. C’est Kurt Vonnegut, dont les jeunes de la Xavier High School viennent d’étudier la nouvelle satirique Pauvre surhomme, et qui a connu la solitude et l’isolement durant la bataille des Ardennes. Et puis, il faut le préciser, Miss Lockwood a un faible pour Kurt Vonnegut. Son livre préféré quand elle avait l’âge de ses élèves était Le Petit-déjeuner des champions.

«À l’époque, malheureusement, je voyais ça comme un devoir à rendre»

Un ancien élève de Ms. Lockwood, qui n’a pas souhaité révéler son nom, m’explique:

«Je me souviens avoir choisi Harper Lee parce que c’était la seule écrivain que je connaissais. (…) J’avais 14 ans, alors je n’avais pas lu beaucoup de classiques. Un des seuls que je connaissais était Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur. À l’époque, malheureusement, je voyais ça comme un devoir à rendre. Pas comme une vraie lettre à une vraie personne qui pouvait me répondre.»

« Après relecture des brouillons et corrections, on a envoyé tout ça par la Poste en croisant les doigts», raconte Erin Lockwood.

Kurt Vonnegut appelle le lycée.

«Il avait laissé deux messages sur le répondeur de ma boîte vocale de l’école mais je ne les avais pas écoutés. Alors il a téléphoné au proviseur adjoint pour lui dire qu’il voulait me parler. Quand le proviseur adjoint me raconte que Kurt Vonnegut essaye de me joindre, je crois qu’il me fait marcher. Il était du genre farceur. Et voilà que la secrétaire me tend [le] numéro de téléphone [de Vonnegut].»

Dans leurs lettres, les étudiants ont tenté de convaincre l’écrivain de venir leur rendre visite à l’école. Mais l’homme se fait vieux, il est fatigué et ne souhaite plus apparaître en public. Il raconte à la professeure d’anglais qu’il voit très bien l’école où elle travaille, qu’il croise souvent ses élèves, facilement reconnaissables de par leur uniforme, dans le métro. Il se dit impressionné par les lettres reçues.

«Exercer n’importe quel art pour faire grandir votre âme»

Quelques jours plus tard, il envoie sa réponse.

«Chers élèves de Xavier High School, et Madame Lockwood, et Messieurs Perin, McFeely, Batten, Maurer et Congiusta,

Je vous remercie pour vos gentilles lettres. C’est sûr que vous savez comment remonter le moral d’un vieux schnock (84 ans) sur le déclin. Je ne fais plus d’apparences publiques parce que maintenant je ne ressemble plus qu’à un iguane.

Ce que j’ai à vous dire, en plus, ne prend pas longtemps, à savoir: exercer n’importe quel art, la musique, le chant, la danse, le théâtre, le dessin, la peinture, la sculpture, la poésie, la fiction, l’essai, le reportage, peu importe que ce soit bien ou mauvais, et non pas pour l’argent et la gloire, mais pour faire l’expérience de devenir, pour découvrir ce qu’il y a en vous, pour faire grandir votre âme.

Sérieusement! Je veux dire, à partir de maintenant, faites de l’art et faites-en jusqu’à la fin de votre vie. Faites un dessin drôle ou gentil de Miss Lockwood et donnez-le lui. Dansez après les cours, et chantez sous la douche, et ainsi de suite, encore et encore. Faites un visage dans votre purée de pommes de terre. Faites comme si vous étiez le comte Dracula.

Voici un devoir à faire ce soir, et j’espère que Miss Lockwood vous collera si vous ne le faites pas: écrivez un poème de six lignes, à propos de n’importe quoi, mais en rimes. Il n’y a pas de tennis équitable sans filet. Faites-le aussi bon que vous le pouvez. Mais ne dites à personne ce que vous faites. Ne le montrez et ne le récitez à personne, pas même votre petite amie ou vos parents ou autre, ou Miss Lockwood. Okay?

Déchirez-le en tout petits-petits morceaux et jetez-le dans des coins de la poubelle largement éloignés les uns des autres. Vous verrez que vous avez déjà été glorieusement récompensés pour votre poème. Vous avez fait l’expérience de devenir, appris bien plus sur ce que vous avez à l’intérieur de vous-mêmes et vous avez fait grandir votre âme.

Que Dieu vous bénisse tous!

Kurt Vonnegut.
»

«Il faut être heureux de faire ce que l’on fait. En être fier» 

Erin Lockwood: «[Les élèves] était jeunes (en troisième, 14/15 ans), ils n’ont pas vraiment saisi à quel point c’était incroyable qu’il nous réponde. Ils étaient contents mais probablement que certains parents étaient plus contents qu’eux. Je crois que quand la lettre a commencé à faire le tour d’internet des années après, ils étaient plus “WAOUH! Comme c’était COOL!”. Ce n’est qu’une supposition, mais je crois que le contenu et le message de la lettre ont pris du sens au fur et à mesure qu’ils sont devenus adultes.»

«Quand nous avons reçu une réponse, Madame Lockwood était aux anges et la classe était certes surprise. Mais vu que nous étions une bande de garçons de 14 ans, on a pris ça pour allant de soi, à l’époque.», admet l’ancien élève.

Il est vrai que Kurt Vonnegut était réputé pour son affection pour les jeunes. Longtemps, il a foulé le sol des amphithéâtres américains pour prodiguer ses meilleurs conseils aux lycéens. De ses discours son éditeur en a tiré un livre sympathique, Elle est pas belle, la vie?. Ce qui ne veut pas dire que son cœur était près à tout accepter des institutions éducatives: en octobre 1973, après qu’un lycée du Dakota a brûlé 32 exemplaires de son livre Abattoir 5 pour «langage obscène», il leur a envoyé un courrier pas piqué des hannetons.

«Ce que j’ai retenu de la lettre de Kurt Vonnegut, poursuit l’ancien élève de Xavier, c’est que pour grandir, il faut être heureux de faire ce que l’on fait. En être fier. Trop souvent, les gens sont impitoyables envers eux-mêmes. Ca vaut même pour moi. J’ai toujours traversé la vie en voyant les étapes comme des pierres de gué. Avoir le bac: c’était ce que j’étais censé faire. Entrer à la fac: c’était ce que j’étais censé faire. Passer mes diplômes: ce que j’étais censé faire. Il y a tant de réussites que nous prenons pour acquises… Nous ne pouvons pas grandir en tant que personnes sans prendre un peu de recul et apprécier ce que nous avons fait pour nous-mêmes.»

Kurt Vonnegut est décédé au printemps suivant, à New York. Sur le papier, il avait 84 ans.

Elise Costa
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Journaliste
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