Monde

Voici ce que la presse américaine retient de la présidentielle française

Claire Levenson, mis à jour le 27.03.2017 à 16 h 17

Montée du populisme, fausses infos et rejet des partis établis: la présidentielle française semble être un remake de l'élection américaine.

Pour les journalistes américains qui ont suivi la campagne (et la victoire) de Donald Trump en 2016, les parallèles avec la présidentielle française sont nombreux. On retrouve le même rejet des politiciens des grands partis, la même montée du populisme anti-immigrés, avec un soupçon de fausses informations et de connexions russes. Même vu d'une Amérique dirigée par Trump, la campagne française a l'air tumultueuse.

«La France semble défier les États-Unis, au pays qui aura la semaine politique la plus chaotique», pouvait-on lire dans le New York Magazine le 31 janvier

L'article décrivait les révélations du Penelopegate et l'élection surprise de Benoît Hamon aux primaires, décrit aux États-Unis comme un «rêveur utopique» et comme l'équivalent du sénateur socialiste Bernie Sanders.

«Il y a quelque chose de pourri dans la politique française»

Un éditorial du New York Times sur les affaires d'emplois fictifs de François Fillon et du Front National était intitulé: «Il y a quelque chose de pourri dans la politique française»  et le magazine Foreign Policy se demandait, tout simplement:

«Pourquoi la France est-elle si corrompue?»

L'historien Robert Zaretsky expliquait dans l'article que contrairement aux États-Unis, où des lois sur le népotisme interdisent à un élu d'embaucher des proches, ce n'est pas le cas en France. Par exemple, même si l'administration Trump est loin d'être un modèle en matière de conflits d'intérêt, le gendre du président, Jared Kushner, ne reçoit pas de salaire pour son rôle de conseiller à la Maison-Blanche.

Quelques semaines plus tard, alors qu'on apprenait que Fillon allait être convoqué devant des juges d'instruction et qu'Emmanuel Macron était victime de fausses rumeurs diffusées par la presse russe, nos confrères de Slate.com avaient tweeté:

«L'élection française est un désastre».

Ce chaos est même devenu un moyen pour les éditeurs d'attirer les lecteurs américains avec des titres un peu racoleurs comme:  

«Vous croyiez que les élections américaines étaient délirantes? Alors regardez ce qui se passe en France».

Le prisme du populisme

C'est surtout le parallèle entre Trump et Le Pen qui rend ces élections passionnantes pour les Américains.

«Les médias américains sont clairement plus intéressés par cette élection parce que Trump a gagné. Il n'y aurait pas le même intérêt, surtout pour Marine Le Pen, si Trump n'avait pas été élu. C'est à travers le prisme de la montée du populisme et de l'extrême droite que tout le monde regarde l'élection», explique Scott Sayare, un journaliste américain installé à Paris qui écrit pour GQ, Harper's et The Atlantic.

Même si le parallèle Trump-Le Pen est tentant, les journalistes américains reconnaissent rapidement les différences. 

«Le Pen est une professionnelle de la politique, elle parle bien, et elle propose une défense de l'État-providence, à condition qu'il soit limité aux seuls Français de souche, explique Arthur Goldhammer, un traducteur qui tient un blog sur la politique française. Trump, lui, est un vrai outsider, qui ne maîtrise pas ses dossiers, parle de façon incohérente, et partage l'avis de beaucoup de Républicains qu'il faut dégraisser l'État en réduisant les prestations sociales. 

Pour Jonah Schnepp dans New York Magazine: «La croisade populiste [de Le Pen] contre la mondialisation et l'islamisme est en gros l'équivalent du trumpisme, mais avec un niveau de lecture supérieur à celui d'un élève de Cinquième.»

«Est-ce que le débat s'arrête quand tous les candidats sont morts?»

Dans Foreign Policy, James Traub, qui a regardé «L'Emission politique» sur France 2, a été impressionné par les talents rhétoriques de la présidente du Front National:

«J'etais partagé entre ma répulsion de ce qu'elle disait et mon admiration de la façon dont elle le disait. Peut être que je suis trop facilement impressionné par une xénophobe qui peut citer Paul Valéry sur les fondations chrétiennes de la culture française. En fait, Donald Trump m'a habitué à associer le populisme de droite aux aboiements monosyllabiques.»

Par contre, le grand premier débat du 20 mars n'a pas passionné tout le monde, comme ici, Josh Barro:

«Est-ce que le débat présidentiel français s'arrête quand tous les candidats sont morts sauf un? Ça fait 197 minutes qu'ils parlent.»

Après l'élection surprise de Donald Trump, la presse américaine s'était demandée pourquoi tant de membres de la classe ouvrière blanche dans les régions post-industrielles du pays avaient voté Trump alors qu'ils étaient d'habitude plutôt à gauche. Or, en France, cette transformation était en cours depuis longtemps, et plusieurs articles ont fait le lien.

En janvier, le magazine du New York Times a publié un long papier sur la classe ouvrière du Pas-de-Calais avec des photos d'usines fermées et des interview d'anciens communistes devenus fans du FN. Dans ses interviews à Lille et à Wizernes, le journaliste James Angelos retrouvait la même dynamique qu'aux États-Unis:

«L'impression que les immigrés prennent quelque chose qu'ils ne méritent pas, la conviction que les citoyens de souche sont en train d'être supplantés par les étrangers, le sentiment que les partis politiques traditionnels servent les intérêts d'une élite globale privilégiée plutôt que ceux du peuple –tout cela sera parfaitement familier pour les Américains qui ont suivi l'élection de 2016..

«Sex and the french election»

L'intérêt pour la comparaison entre Trump et Le Pen fait que celle-ci reçoit beaucoup plus d'attention médiatique de la part de la presse américaine que les autres candidats.

«Il y a une sur-couverture de Marine Le Pen. Si on regarde les sondages, c'est Emmanuel Macron qui sera le prochain président de France, mais il n'est presque pas couvert», explique Scott Sayare.

Ceci dit, l'histoire de Macron avec Brigitte Trogneux, son épouse et ancienne prof au lycée, a très vite attiré l'attention du New York Times, qui a publié un article intitulé «Sex and the French election», dans lequel la journaliste Pamela Druckerman écrit que l'«histoire personnelle non conventionnelle [de Macron] lui permet d'être un peu plus original qu'un énième énarque ambitieux.»

«On peut dire que Marine Le Pen est sur-couverte... sauf si elle gagne»

Pour Arthur Goldhammer, la sur-couverture de Le Pen s'explique aussi en partie par l'élection surprise de Trump:

«On peut dire qu'elle est sur-couverte... sauf si elle gagne. Comme Trump, on dirait qu'une victoire Le Pen reste à ce stade improbable, mais parfois l'impensable arrive. Et dans ce cas, ça serait la fin de l'Union européenne, une véritable catastrophe, donc il faut en parler, même au risque de trop en parler.»

Quant à la presse pro-Trump, notamment Breibart, elle présente aussi Le Pen sous l'angle de ses similarités avec le président américain, mais de façon flatteuse. De nombreux articles sont quasiment des communiqués de presse, avec en titre, des citations de la candidate du FN: «Le Pen: "le patriotisme économique que je défends est impossible dans cette Union européenne"». Pour le lecteur de Breitbart, ce «patriotisme économique» fait écho au «nationalisme économique» défendu par Steve Bannon, le stratège de Trump (et ancien président de Breitbart News). 

Figaro Vox: la Breitbart connexion

Pour parler des autres candidats, Breitbart s'inspire en général des papiers les plus controversées de Figaro Vox. Le site reprend par exemple une interview de Malika Sorel-Sutter pour décrire Macron

«Le candidat de l'establishement multiculturel, Emmanuel Macron, met la France en danger, et les “apprenti-sorciers du mondialisme” ont mis l'Occident dans un état de décomposition, explique l'écrivaine Malika Sorel-Sutter.» 

Benoît Hamon est peu mentionné, sauf encore une fois, via l'adaptation d'un papier du Figaro Vox. On peut y lire que Benoît Hamon «a promis d'établir une “police communautaire” non-blanche dans les banlieues immigrées car il pense que les policiers blancs sont “guidés par leurs préjugés racistes”.»

Sauf que ce n'est pas vrai: les mots de l'ancien préfet Hugues Moutouh y sont déformés. Celui-ci avait écrit qu'«au train où vont les choses», Hamon proposera une «police communautaire», pas qu'il l'avait déjà fait.

Quant à l'article de Breitbart sur la manifestation du dimanche 19 mars contre les violences policières, il était intitulé: «Les migrants et l'extrême gauche s'unissent pour attaquer la police avec des cocktails Molotov». Le papier se terminait par une citation de Marine Le Pen: «La mondialisation financière et la mondialisation islamiste... cherchent à mettre la France à genoux».

Claire Levenson
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