Science & santé

Se trompe-t-on tous depuis dix ans sur le bâillement?

Daniel Engber, traduit par Florence Delahoche, mis à jour le 14.03.2017 à 9 h 48

Aristote y croyait, les scientifiques l’ont prouvé, mais une nouvelle étude laisse entendre que toutes les recherches sur le sujet seraient bidon.

Yawn | Domenico Salvagnin via Flickr CC License by

Yawn | Domenico Salvagnin via Flickr CC License by

Il aura fallu six mois d’efforts pour qu’enfin, durant l’été 2009, les scientifiques réussissent à apprendre à Alexandra, une tortue charbonnière à pattes rouges, à feindre un bâillement. S’ensuivit une expérience formelle. Une fois par jour, pendant plusieurs semaines, l’équipe de chercheurs installait Alexandra d’un côté d’un petit aquarium et une autre tortue —Moses, Aldous, Wilhemina, Quinn, Esme ou Molly— juste en face d’elle. Puis, ils lui demandaient de rejeter la tête en arrière et de laisser tomber sa mâchoire inférieure, comme on lui avait enseigné, pendant qu’ils observaient l’autre tortue. Moses allait-elle l’imiter? Et Aldous? Ou Wilhemina? Le faux bâillement d’Alexandra pouvait-il s’avérer contagieux?

Ce ne fut pas le cas. L’équipe de recherche essaya à nouveau, cette fois-ci en demandant à Alexandra de faire semblant de bâiller non pas une fois, mais deux ou trois fois d’affilée. Les autres tortues ne répondirent jamais. Ensuite, les scientifiques montrèrent à Moses et aux autres tortues une vidéo d’Alexandra en train de bâiller naturellement, et non de faire un faux bâillement, comme elle s’y était entraînée durant des mois. Là encore, le bâillement ne fut pas communicatif.

«Il est possible qu’un vrai bâillement soit nécessaire pour stimuler la tortue qui observe», conclurent les auteurs dans leur article de 2011, publié dans Current Zoology. Mais «les conclusions de nos recherches concordent plus avec l’hypothèse selon laquelle le bâillement n’est pas contagieux chez les tortues».

Ces conclusions, ou plutôt leur absence, peuvent sembler banales à première vue. Toutefois, au regard de ce que l’on sait de la crise de la reproductibilité dans les sciences, l’étude sur les tortues pourrait bien être un avant-goût de ce qui nous attend. Est-il possible que la totalité du corpus de recherche sur la contagion du bâillement (un petit champ de recherche, mais très étudié il y a une trentaine d’années) ne tienne que sur un principe précaire?

Dans les années 1980, lorsque la contagion du bâillement fut étudiée pour la première fois en laboratoire, les scientifiques pensaient que ce phénomène serait propre aux humains. Ce n’est pas que les bâillements se révèlent, en soi, tellement rares: en effet, ce comportement a été observé non seulement chez les mammifères, mais également chez les oiseaux, les reptiles et les amphibiens. Par contre, le bâillement contagieux, celui qui est provoqué par le bâillement d’une autre personne, semblait être une adaptation sociale particulière (une protoforme d’empathie, peut-être) si ce n’est l’indication d’une conscience supérieure. «Bien que l’analyse du bâillement n’en soit qu’à ses débuts, avait écrit, en 1989, le psychologue Robert Provine, grand-père de la recherche sur le bâillement contagieux, son avenir s’annonce prometteur».

Provine fut le premier à démontrer, dans les années 1980, que les gens sont plus susceptibles de bâiller en regardant une vidéo de bâillements qu’en regardant une vidéo de sourires. Mais ce champ de recherche est resté grandement inexploré jusqu’en 2003, date à laquelle Steven Platek, un chercheur du laboratoire Gordon Gallup de la State University of New York, à Albany, a démontré que le bâillement contagieux pouvait être en lien avec la «théorie de l’esprit», qui est la capacité de chacun à ressentir le point de vue d’autrui. Une série d’articles publiés après celui de Platek ont montré que les enfants atteints d’autisme et les adultes présentant des tendances psychopathiques ont moins tendance à reproduire le bâillement des autres. Par ailleurs, une autre série d’études a révélé que le bâillement contagieux —et donc, peut-être, une forme de conscience sociale— se retrouvait chez les chimpanzés, les chiens domestiques, les perruches, les rats et peut-être aussi chez les loups et les singes.

Provine est rapidement parvenu à prouver que les bâillements étaient communicatifs. Mais l’étude sur le phénomène de contagion du bâillement a tellement évolué depuis, et s’est étendue à tellement d’autres branches des neurosciences, de l’éthologie et de la psychologie évolutionniste, que ce qui semblait autrefois totalement impensable (comme l’étude de la contagion du bâillement chez la tortue) mérite aujourd’hui que des scientifiques lancent une expérience formelle en laboratoire. Cela mérite même que l’on publie un résultat nul, comme si l’on pouvait être étonné de découvrir que le bâillement n’est pas contagieux chez la tortue.

Problèmes méthodologiques

C’est ce qui rend la dernière étude en date sur le bâillement contagieux, publiée la semaine dernière, aussi controversée. Dans un nouvel article, intitulé «Les bâillements sont-ils réellement contagieux? Une critique et une quantification de la contagion du bâillement», l’auteur principal Rohan Kapitány, étudiant postdoctoral à l’Oxford University, prétend que la recherche sur ce sujet souffre d’un grand nombre de problèmes méthodologiques et que ces problèmes sont si importants qu’ils ont certainement conduit à qualifier, à tort, de «contagieux» les bâillements spontanés et qui surviennent naturellement. «Le fait que l’on considère le bâillement comme contagieux est probablement la conséquence de notre tendance à voir des schémas et des relations de cause à effet là où il n’y en a pas, à prendre les phénomènes aléatoires pour autre chose», affirme-t-il.

Les tortues ne seraient pas les seules. Kapitány pense que le résultat nul (les bâillements ne sont pas contagieux) pourrait également s’appliquer aux humains. «Il est tout à fait possible que le phénomène de contagion du bâillement, tel qu’on l’a observé depuis l’Antiquité, ne soit qu’illusoire, écrit-il dans son article. En nous basant sur des données inexactes pour constituer nos théories… nous pourrions n’avoir rien fait de plus que voir des visages dans les nuages ou que de lire l’avenir dans des feuilles de thé».

Ce n’est pas une affirmation sans importance. Si Kapitány a raison, nous aurions à composer avec trente ans de recherches erronées. Cela signifierait que toutes les études faites sur la contagion du bâillement, depuis celle de Provine, auraient publié de faux résultats positifs, confondu de simples coïncidences et du mimétisme non spécifique avec des réflexes comportementaux, et auraient attribué à ces réflexes inventés un lien profond à la conscience sociale.

Même si l’on ignore ces études, la théorie de Kapitány selon laquelle les bâillements ne sont pas communicatifs semble de prime abord fausse. Le fait que les bâillements se transmettent d’une personne à une autre n’est pas une théorie tendance inventée par des psychologues dans les années 1980, mais une idée largement institutionnalisée depuis plusieurs milliers d’années. «Pourquoi, quand on voit des gens bâiller, se laisse-t-on aller presque toujours à bâiller à son tour?» peut-on lire dans Problèmes, un texte ancien attribué à Aristote. Même à cette époque, la question est formulée de telle façon que le phénomène semble une évidence même. L’idée s’est répandue et est réapparue dans la littérature et les sciences occidentales au fil des siècles. Au milieu des années 1500, François Rabelais décrivit un personnage qui bâillait si profondément «qu’il, par naturelle sympathie, excita tous ses compagnons à pareillement bâiller». Moins d’un siècle plus tard, Francis Bacon observa que «bâiller et s’étirer se transmet d’une personne à une autre… ainsi si une personne se trouve dans une disposition analogue, elle l’imite naturellement en la voyant». Les références abondent dans les publications périodiques, dans les vieilles illustrations comme celle-ci, «The Infectious Yawn», publiée dans le magazine Life en 1914.

Google Books/Life magazine

Là encore, le simple fait que l’idée est largement répandue ou qu’elle a été relayée pendant plusieurs générations n’en fait pas un phénomène réel. Les Problèmes d’Aristote, par exemple, font suivre sa question sur les bâillements contagieux par une autre question qui semble aujourd’hui un peu dépassée: «Pourquoi est-on pris d’une envie d’uriner lorsqu’on est debout devant le feu?».

Distorsions de jugement

Certaines de nos croyances les plus persistantes et les plus inébranlables viennent d’interprétations fondamentales erronées ou de distorsions de notre jugement. Prenez, par exemple, la croyance selon laquelle on peut sentir que l’on nous observe. C’est une sensation très courante (que partagerait plus de neuf dixièmes de la population, selon une étude) et c’est même une croyance qui est soutenue par certains scientifiques peu orthodoxes. Pourtant, les psychologues conventionnels ont compris depuis longtemps qu’il s’agissait là du résultat du biais de confirmation: nous avons tendance à nous souvenir de toutes les fois où nous avons eu une drôle d’impression, où nous nous sommes retournés et où nous avons remarqué que quelqu’un nous regardait. Mais nous oublions les fois où nous nous retournons et que nous ne remarquons rien.

Il est donc possible que le «bâillement contagieux» soit apparu par hasard, en pleine suite d’événements distincts, mais qui semblaient avoir un lien entre eux. L’illusion a pu s’inscrire dans la réalité par la suite, car elle a été exprimée avec des mots savants, écrits de la main même d’Aristote et d’autres grands auteurs. Lors de notre conversation téléphonique, Kapitány a laissé entendre qu’il arrivait que les sophismes se transforment ensuite en comportement acquis —et c’est ainsi que nous pourrions bâiller de manière contagieuse, parce que nous savons que nous sommes censés agir de cette façon.

Mais alors, que penser de ces études, réalisées ces trente dernières années? Une littérature scientifique importante et variée soutient l’idée selon laquelle voir ou entendre quelqu’un bâiller, ou même lire quelque chose sur les bâillements augmente le taux de bâillements chez les sujets participant aux expériences en laboratoire. De plus, le phénomène de contagion du bâillement est présent chez les chimpanzés, les chiens domestiques, les perruches et les rats. Si la contagion des bâillements n’était que le produit de notre culture, une habitude et un comportement acquis, comment pourrait-on expliquer le phénomène chez les animaux?

Il aurait été beaucoup plus simple de rejeter la théorie de Kapitány il y a quelques années, avant que l’on ne découvre la crise de la reproductibilité en psychologie et dans d’autres domaines. Nous avons déjà vu d’innombrables exemples d’études importantes et variées, certaines représentant plusieurs années de travail dans des dizaines de laboratoires différents, qui s’avèrent remplies de découvertes suspectes. Parlons de la théorie de l’«épuisement de l’ego», selon laquelle la volonté d’une personne serait une ressource limitée ou fonctionnerait comme un muscle qui peut s’épuiser. Cette théorie a été lancée après une seule étude réalisée dans les années 1990 et fondée sur une simple tâche de laboratoire qui impliquait une assiette de cookies aux pépites de chocolat. À partir de ce moment, cette théorie est devenue un domaine important de la recherche, englobant des centaines d’expériences. D’autres laboratoires ont personnalisé l’étude d’origine: ils ont troqué les cookies pour des bonbons gélifiés ou des M&M’s, ils ont fait des tests sur les chiens et non sur des humains, ils ont trouvé de nouvelles idées pour définir ce que signifie faire preuve de self-control. Toutes ces variations ont donné des résultats positifs.

Et puis, l’année dernière, une tentative bien préparée de reproduire l’idée phare de cette étude s’est soldée par un échec retentissant. Mais que dire de toutes ces études lancées dans le sillage de la première qui confirmaient soi-disant l’existence de l’épuisement de l’ego? Le simple fait qu’elles présentent une telle diversité aurait dû les rendre sujettes à caution. L’expérience d’origine a été retentée d’une centaine de manières différentes, ce qui a donné aux chercheurs une dangereuse liberté. Si une variation de l’étude sur l’épuisement de l’ego ratait, ils pouvaient toujours faire des ajustements et recommencer, encore et encore, jusqu’à ce qu’ils trouvent des résultats «statistiquement significatifs». Nous avons souvent considéré que la diversité des méthodes était une bonne chose, comme si elle permettait de prouver la théorie principale. (Wow, l’épuisement de l’ego ne fonctionne pas uniquement avec les cookies aux pépites de chocolat… mais aussi avec les bonbons gélifiés!) Pourtant, il a été démontré aujourd’hui que cette approche dispersée peut être un bon moyen de trouver des résultats erronés.

En irait-il de même avec la recherche sur la contagion du bâillement? On peut noter quelques similarités inquiétantes.

Théorie de l'épuisement de l'ego

Tout d’abord, les méthodes utilisées pour étudier la contagion du bâillement semblent être très diverses. En 2010, une publication de Matthew Campbell et Frans de Waal disait précisément cela: aucun groupe de recherche sur la contagion du bâillement n’utilisait la même méthodologie. Afin d’induire un bâillement contagieux, certaines équipes exposaient les sujets à un seul bâillement tandis que d’autres leur en montraient plus de cent. Certaines utilisaient des vidéos de visages en train de bâiller, d’autres avaient recours à de simples photographies et certaines, même, n’utilisèrent que des enregistrements audio. Les conditions de contrôle des expériences —c'est-à-dire les conditions neutres de «non-bâillement» à partir desquelles les stimuli de bâillement pouvaient être comparés— variaient aussi beaucoup. Ainsi, les chercheurs pouvaient aussi bien montrer aux sujets des images de visages en train de sourire, de rire ou d’avoir des expressions neutres. Et il en allait de même pour les méthodes d’analyse, avec des définitions sans cesse changeantes des bâillements pouvant être considérés, ou non, comme «contagieux» (Dans quel intervalle de temps devaient-ils se produire après un bâillement observé? Une minute? Trois? Cinq?). En outre, bien entendu, il fallait prendre en compte que les études ne concernaient pas uniquement des êtres humains, mais aussi des singes, des oiseaux, des rats et des tortues.

Un autre signe mettant en doute la théorie de l’épuisement de l’ego était que les différentes études faisaient appel à la même logique expérimentale et enregistraient pourtant des conclusions opposées. Un groupe trouva que les gens devenaient plus charitables lorsque leur volonté avait été épuisée, tandis qu’un autre trouva que cela les rendait plus égoïstes. La recherche sur la contagion du bâillement est sujette à des bizarreries et contradictions similaires. Si l’on reste, par exemple, sur ce lien avec l’empathie, certains groupes ont trouvé que les femmes (qui font preuve, en moyenne, de plus d’empathie que les hommes) sont plus sujettes aux bâillements par contagion. Cette différence entre sexes a même été observée chez d’autres espèces: ainsi, les louves seraient plus enclines à bâiller par contagion que les loups. Pourtant, d’autres experts du bâillement assurent qu’il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes.

Par ailleurs, un groupe de recherche a trouvé que les individus ayant plus de «traits psychopathiques» sont moins sujets aux bâillements par contagion. Sauf que, si l’on y regarde de plus près, on découvre que la contagion du bâillement n’a pas été mise en rapport avec une mesure globale de la psychopathie, mais plutôt avec un seul des trois éléments permettant de la mesurer. Certaines découvertes des recherches faites sur les animaux sont aussi plutôt bizarres. Les chiens domestiques semblent enclins à bâiller lorsqu’ils voient des humains bâiller, mais pas d’autres chiens. À moins qu’il ne s’agisse pas de bâillements par contagion, mais plutôt de preuves que les chiens tentent d’imiter nos expressions faciales… (le sujet a suscité des débats). Les rats font bâiller d’autres rats, mais uniquement lorsqu’il s’agit d’étrangers (alors que chez d’autres espèces, les liens de parenté accentuent l’effet de contagion). En outre, chez les rats, les bâillements ne se transmettent que lorsque l’on empêche les animaux de se voir: la contagion semble opérer au travers de l’odeur et du son.

Il faut aussi tenir compte du fait étrange et déconcertant que la contagion du bâillement est un phénomène fragile en laboratoire. Alors que c’est un réflexe qui a été décrit comme basique et omniprésent, le bâillement par contagion peut être difficile à déclencher. Des recherches ont montré que le phénomène de contagion du bâillement peut être influencé par la température et l’heure de la journée, par exemple, ou par l’âge et l’intelligence des sujets (ici encore, d’autres études réfutent ces découvertes). Une étude a même avancé (avant, finalement, de le réfuter) que les opinions politiques d’une personne —il s’agissait en l’occurrence de savoir si la personne s’estimait plutôt républicaine ou démocrate— pouvaient influencer le phénomène de contagion du bâillement.

Plus troublant, des experts affirment que le bâillement contagieux pourrait totalement disparaître si l’on n’y prend pas garde. À les croire, l’effet disparaît si les gens se sentent observés. Une étude récente a montré que la simple présence d’une webcam pouvait pousser les gens à réprimer leurs bâillements. C’est une idée que l’on doit à Robert Provine. En 2005, il a ainsi décrit ce qui s’était passé lorsqu’une équipe de télévision avait tenté de filmer une version de sa recherche. «Allant à l’encontre de mes conseils, le producteur de l’émission décida de recréer l’expérience durant laquelle j’avais fait lire à une moitié d’un grand groupe d’étudiants un article sur le bâillement et à l’autre moitié un texte de contrôle sur le hoquet», écrivit-il. La démonstration avait parfaitement fonctionné dans le cadre d’une salle de classe —«généralement, le texte sur le bâillement marche du tonnerre», m’a-t-il dit—mais la présence des caméras fit tout capoter. «Comme je l’avais prévu, la démonstration ne put résister à la surveillance rapprochée d’une chaîne de télévision nationale».

Ce n’est pas peu dire que les recherches sur la contagion du bâillement ont été quelque peu désordonnées. Mais Kapitány affirme que le phénomène tout entier pourrait être artificiel.

Fausses contagions

Son dernier article tente de remettre cette hypothèse sous les feux des projecteurs grâce à deux sortes de données. Tout d’abord, il a quantifié le risque de trouver de fausses contagions en modélisant la propagation des bâillements dans une foule virtuelle de personnes. Kapitány bâtit sa simulation à partir du «Jeu de la vie» et s’en servit pour tester différentes hypothèses au sujet du phénomène de contagion du bâillement (qu’ils augmentent le taux de bâillements de l’observateur de moitié pour une durée de trois minutes, par exemple, ou qu’ils le doublent sur cinq minutes. Il s’est aussi intéressé à ce qui se passerait si le bâillement n’était pas contagieux du tout (c’est-à-dire si chaque bâillement arrivait de manière spontanée, indépendamment des bâillements d’une autre personne). Puis il a laissé tourner le modèle et a noté de quelle manière les bâillements pouvaient se produire dans un intervalle de deux heures, en se fondant sur chaque hypothèse. Après avoir conduit plusieurs de ces simulations, Kapitány se trouva en mesure de montrer comment un observateur naïf pouvait facilement prendre un bâillement spontané pour un bâillement contagieux. Il découvrit que, sous certaines conditions, le taux d’erreur pouvait même atteindre 48%.

Il décida ensuite de conduire sa propre expérience sur des sujets humains. Contrairement aux autres auteurs d’articles parus dans ce domaine, Kapitány avait préalablement enregistré son analyse. Cela signifie qu’il avait publié à l’avance les conditions dans lesquelles il comptait mener l’expérience, ce qui élimine tout risque d’entourloupe statistique après coup. Il fit venir 79 étudiants dans son laboratoire, par petits groupes. Assis autour d’une table, les sujets devaient mettre des écouteurs et écouter pendant près d’une heure les Nocturnes de Chopin. Durant la moitié de l’écoute, ils devaient porter un masque les empêchant de voir. Kapitány avait prévu de comparer le nombre total de bâillements et leur fréquence chez les sujets en fonction du fait qu’ils pouvaient voir ou non. Si les bâillements étaient effectivement contagieux, les sujets devraient bâiller plus souvent lorsqu’ils ne portaient pas le masque occultant et qu’ils pouvaient voir les autres bâiller.

Dans l’ensemble, les gens bâillaient 0,011 fois par minute lorsqu’ils portaient le masque et 0,058 par minute (soit plus de cinq fois plus) lorsqu’ils pouvaient voir. En dépit du scepticisme de Kapitány, son expérience montrait clairement que, dans un groupe de personnes, les gens bâillent plus souvent lorsqu’ils peuvent s’observer mutuellement que lorsque ce n’est pas le cas.

Pourtant, si l’étude a bien montré que les sujets semblaient bâiller de manière contagieuse, Kapitány en a une tout autre interprétation. Il reconnaît qu’il y a eu plus de bâillements lorsque les sujets pouvaient se voir, mais il se demande s’il ne s’agirait pas plus d’un comportement acquis ou d’une convention que d’un réflexe contagieux. Comme preuve allant à l’encontre de la théorie de la contagion, il m’a montré son analyse de l’étude, qui laisse penser que les bâillements des individus n’étaient pas liés à ceux des autres. Les personnes qui avaient bâillé durant l’expérience semblaient en effet plus enclines à bâiller à nouveau dans les minutes qui suivaient. Leurs bâillements, cependant, ne semblaient pas faire bâiller les autres personnes présentes dans un intervalle de temps donné.

Comme je lui ai dit, cela semblait intéressant, hormis que, d’après l’article, ce test statistique n’avait pas été prévu auparavant. Comment pouvais-je être certain que Kapiáany n’avait pas manipulé ses données pour appuyer son hypothèse contraire?

«C’était le point fort de l’étude, m’a-t-il expliqué, mais j’ai oublié de l’enregistrer!»

Les ambigüités de l’étude nous laissent dans une position étrange: les critiques adressées par Kapitány à la littérature sur la contagion du bâillement peuvent sembler convaincantes, mais cela s’arrête là. Que des points puissent laisser sceptique ne suffit pas à démentir une hypothèse —et les propres expériences comportementales de Kapitány ne plaident pas pour sa cause. Dans l’état actuel des choses, je serais sidéré si ses théories les plus audacieuses étaient correctes et que les bâillements n’étaient vraiment pas contagieux. Mais d’un autre côté, je ne fais pas non plus aveuglément confiance aux études qu’il attaque —je serais tout aussi sidéré d’apprendre, par exemple, que les bâillements de rats sont vraiment contagieux ou que les femmes sont vraiment plus sujettes à la contagion du bâillement que les hommes.

«En ce qui me concerne, le fait que les bâillements soient contagieux chez les êtres humains ne prête pas à discussion», a déclaré Andrew Gallup, professeur à la State University of New York d’Oneonta, particulièrement prolifique sur le sujet du bâillement (et fils de Gordon Gallup), qui a révisé l’article de Kapitány. Il reconnaît que le sujet soulève quelques points de désaccord, qu’il qualifie d’«étonnamment controversés». Mais les études sur le bâillement ne reçoivent pas énormément de financements, m’a-t-il expliqué, et cela ralentit les avancées en la matière. Certes, tous les laboratoires n’utilisent peut-être pas les mêmes méthodes, certains bâillements seront peut-être mal classés et les résultats de certaines études seront peut-être invalidés. Mais ainsi va la science, explique-t-il. «Si la littérature sur le sujet semble chaotique, c’est parce que nous commençons seulement à comprendre certains éléments.»

C’est exactement l’effet qu’a presque toujours la crise de la reproductibilité: elle nous laisse barboter dans un marécage de données douteuses où l’on peine à trouver un point solide pour sortir de la vase. Nous savons que les méthodes ont manqué de rigueur. Nous savons qu’additionner la négligence des méthodes de recherche aux biais des publications nous a conduits à un point où la littérature sur quelque sujet que ce soit est susceptible d’être bourrée d’erreurs. S’il est facile de pointer du doigt ces défauts, il est beaucoup plus difficile d’évaluer leur ampleur. Et il est encore plus dur d’y remédier.

Daniel Engber
Daniel Engber (47 articles)
Journaliste
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