France

Voici pourquoi un ticket présidentiel Fillon-Baroin serait une très mauvaise idée

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.03.2017 à 13 h 56

Expérimentée une seule fois, avec insuccès, sous la Ve République, cette formule sur laquelle lorgnent Les Républicains en contredit les logiques institutionnelles et politiques.

François Baroin et François Fillon, le 1er mars 2017 à Paris. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP.

François Baroin et François Fillon, le 1er mars 2017 à Paris. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP.

Pour sauver la campagne mal engagée de François Fillon, certains de ses soutiens ont imaginé de ressusciter une très vieille idée: celle d'un «ticket» entre le candidat à la présidentielle et un candidat à Matignon. Selon Le Monde, «l’idée d’un ticket avec François Baroin n’est pas exclue mais elle n’est pas encore confirmée» –il y a quelques jours, le quotidien évoquait déjà la même idée, mais cette fois-ci entre Alain Juppé et le maire de Troyes. À la fois jeune et expérimenté, ce dernier coche décidément toutes les cases puisqu'il avait déjà formé pendant la primaire une sorte de ticket avec Nicolas Sarkozy.

Si jamais il n'aboutit pas, ce ticket Fillon-Baroin rejoindra un cimetière très peuplé où voisinent d'éphémères tickets Chirac-Léotard, Léotard-Giscard, Mitterrand-Rocard, Chirac-Balladur (ou l'inverse!), Jospin-Delors, Jospin-Aubry, Royal-Strauss-Kahn, Strauss-Kahn-Aubry... En juin 1969, Gaston Defferre et Pierre Mendès France s'étaient en revanche officiellement présentés en ticket, l'Élysée promis au maire de Marseille, Matignon à l'ancien chef du gouvernement. Ce qui revenait à surligner le fait que «PMF», l'aîné, le plus expérimenté et le plus populaire, aurait pu très légitimement être le candidat en titre...

«Ils se sont autoneutralisés»

Résultat des courses: 5,01% des voix au premier tour, soit le score le plus faible jamais enregistré par les socialistes sous toute la Ve République. «Tout ce qu'il y avait de moderne chez Mendès était tué par l'image de Defferre, et tout ce qu'il y avait de classique et de réconfortant dans le réseau de la SFIO et des radicaux de gauche était mis en difficulté par la présence d'un Mendès qui sortait du PSU, qui avait combattu la guerre d'Algérie –et qui donc avait un peu cassé ce réseau. Ils se sont autoneutralisés», a résumé dans ses mémoires Michel Rocard, lui-même candidat cette année-là (3,61%).

Ce désastre a vacciné pour longtemps les candidats à la présidentielle contre cette idée. Fin 1980, François Mitterrand avait proposé à Pierre Mauroy de constituer un ticket, mais celui-ci était resté implicite car le futur président estimait que cela passait mal auprès des électeurs. «Je n’ai jamais été partisan d’un ticket, ça ne marche jamais», déclarait de son côté François Bayrou après son ralliement à Emmanuel Macron.

Dans le cas de François Fillon, l'idée apparaîtrait comme une manœuvre d'apprenti sorcier puisque, loin de «compléter» le candidat LR, elle viendrait aussi souligner en creux à quel point il est affaibli, d'autant que le nom de François Baroin a aussi été cité comme possible plan B. Plus important, elle s'inscrirait aussi contre les logiques institutionnelles et politiques de la Ve République.

Une chimère à l'américaine

En mai 1969, un journaliste du Nouvel Observateur interrogeait ainsi Pierre Mendès France: «C'est une candidature personnelle de Pierre Mendès France? –C'est en effet une sorte de candidature personnelle, puisque Defferre a publié mon nom.» «Une sorte de candidature personnelle»: la formule dit bien la chimère (dans les deux sens du terme) qu'est le ticket présidentiel à la française, cette idée importée du ticket président-vice-président des États-Unis, un pays dont la structure, le système électoral et l'organisation des pouvoirs sont très différents.

Dans le même entretien, «PMF» résumait ainsi sa vision: «Au lieu d'élire un souverain pour sept ans, et qui échappe à tout dialogue, à tout contrôle, le pays peut désigner en même temps un gouvernement que le président ne pourra pas révoquer et qui dialoguera avec le Parlement et avec le suffrage universel.» C'est justement ce double dialogue qui pose problème. On imagine mal François Fillon renoncer à «révoquer» son Premier ministre, lui qui proposait il y a quelques années de supprimer ce poste: s'il décidait de renvoyer un Baroin élu en ticket avec lui, cela reviendrait alors donc à se révoquer lui-même... Et si c'est le Parlement qui décide de renverser le Premier ministre, cela revient à renverser symboliquement le président élu sur le même «ticket» que lui par 40 millions de Français.

L'idée d'un «ticket» méconnaît aussi le sens politique qu'a la nomination d'un Premier ministre, non pas en cours de campagne mais à la fin de celle-ci: on ne choisit pas de gouverner de la même façon selon son score et son adversaire au second tour (sans même parler de la majorité plus qu'incertaine qui sortira des législatives de juin). En 2002, Jacques Chirac avait ainsi ménagé plusieurs options pour Matignon pendant toute sa campagne électorale et, si Nicolas Sarkozy avait cru son heure venue après la qualification surprise de Jean-Marie Le Pen, la mobilisation massive de la gauche en faveur du président sortant avait finalement incité ce dernier à opter pour le profil plus centriste de Jean-Pierre Raffarin. Le 7 mai prochain, vers 20 heures, il sera donc toujours temps de s'inquiéter du nom du futur Premier ministre, ce coupon détachable de la Ve République.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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