France

Meetings présidentiels: la scène, la bête et le public

Polka Magazine, mis à jour le 10.03.2017 à 15 h 01

Le vainqueur de la présidentielle est le plus lointain de nos élus. Pourtant, les candidats à cette élection sentimentale cherchent à créer une relation quasi charnelle avec leur électorat potentiel. Lors de leurs tournées, dans les meetings, l’opération de séduction bat son plein. C'est là que se prend le pouls de la campagne. Une enquête d'Elisa Mignot de Polka Magazine.

Lille, 27 janvier 2017. Dans quelques secondes, Benoît Hamon va entrer sur la scène du dernier meeting des primaires citoyennes qui l’oppose à Manuel Valls. Deux jours plus tard, il sera élu et deviendra le candidat socialiste à l’élection présidentielle. Chaleureux et concentré, Benoît Hamon se prête à l’exercice du portrait serré, encadré par deux néons.  © Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Lille, 27 janvier 2017. Dans quelques secondes, Benoît Hamon va entrer sur la scène du dernier meeting des primaires citoyennes qui l’oppose à Manuel Valls. Deux jours plus tard, il sera élu et deviendra le candidat socialiste à l’élection présidentielle. Chaleureux et concentré, Benoît Hamon se prête à l’exercice du portrait serré, encadré par deux néons. © Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Trois femmes passent l’aspirateur sur la scène: tout à l’heure, des canons ont craché tous leurs confettis tricolores après La Marseillaise, entonnée par Marine Le Pen et son équipe de campagne. Après un solo d’une heure derrière un pupitre sur fond bleu roi, la candidate du Front national a voulu un final théâtral avec binious triomphants et feux de Bengale. Une demi-heure plus tard, en coulisses, elle improvise un discours de remerciements à ses proches. Et tout d’un coup, Dalida: «Moi, je veux mourir sur scène devant les projecteurs, oui je veux mourir sur scène...» C’est Marine Le Pen, enjouée, oserait-on écrire euphorisée par sa prestation, qui chante. Pour la présidente du FN, c’est le début d’une tournée dans une dizaine de Zénith d’ici à l’élection présidentielle, en avril. 

Cette année, les candidats ont beau vouloir faire de la politique autrement, user du mot «révolution» et déployer leurs arguments sur les réseaux sociaux ou sur leur chaîne YouTube, tous passent par un classique de campagne: le meeting. Quitte à lui donner des allures futuristes, comme Jean-Luc Mélenchon présent dans deux réunions simultanées grâce à un hologramme. Sur les scènes de France, ils viennent prendre le pouls de leur électorat, humer l’émotion qu’ils suscitent, se rassurer, se galvaniser, tester des idées. Le rendez-vous est irremplaçable. Et même, tous y prennent du plaisir.

Lyon, 5 février 2017. Après les envolées de tribune, l’annonce des projets intenables de la candidate du Front national et les «On est chez nous» martelés par les 3.000 militants présents, la scène du Palais des congrès est livrée aux sacs-poubelle. Marine Le Pen a voulu son meeting de lancement de campagne spectaculaire, avec feux de Bengale et confettis tricolores de carnaval. © Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

De là à dire que les hommes et femmes politiques sont des comédiens, il n’y a qu’un pas qu’Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, franchit allègrement: «Ce sont des acteurs, bien sûr! Des acteurs qui incarnent des faisceaux, des convergences idéologiques.» D’ailleurs, le metteur en scène imagine aisément une distribution: Mélenchon en excellent Scapin, Le Pen en Lady Macbeth qui voudrait passer pour une soubrette de Molière, Macron en bon jeune premier, Fillon en père noble ou même en roi... Quant à Hamon: «Il jouerait les seconds rôles. Un bon comédien peut en faire sa force, car on peut le distribuer partout.»

La politique ne se réduit pas à l’art de la comédie, mais inutile de nier qu’une campagne parle à l’émotion autant qu’à la raison. La mise en scène devient une nécessité, et la conception des meetings, une quintessence capable de répondre à l’infernale question: comment paraître populaire et présidentiel?

Fini les productions à gros bugdet

Yann Le Pen sort de sa banane un pin’s clignotant rouge et bleu estampillé «Marine 2017». Cadeau! Tout le monde en avait dans la salle. «C’est participatif, et ça fait un souvenir.» Depuis des années, la grande sœur est chargée de la scénographie de sa cadette. Elle affirme qu’ils sont une petite équipe de cinq à travailler, avec «beaucoup moins de budget que tous les autres». Cette année, il est de bon ton de dire qu’on réalise ses meetings avec trois bouts de ficelle et des militants si motivés qu’ils se sont mués en professionnels.

Officiellement, exit les conseillers théâtraux ou événementiels venus du monde du spectacle et de la télévision. Sauf peut-être chez Emmanuel Macron, où l’on concède la présence d’un scénographe «qui a longtemps suivi David Guetta» et d’un chanteur d’opéra; sans parler de sa femme, Brigitte, très présente, qui fut sa professeure de théâtre au lycée.

En l’an 2017, il n’est pas opportun de montrer qu’on dépense, Nicolas Sarkozy et les millions de l’affaire Bygmalion sont passés par là, mais pas seulement, analyse Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université de Paris-Nanterre: 

«Aujourd’hui, les candidats veulent donner le spectacle d’une politique qui, justement, refuserait la politique spectacle et les codes habituels de la communication médiatique. Ils espèrent ainsi éviter l’opprobre jeté sur leur corporation et sur celle des journalistes.»

Il faut donc à tout prix être «hors système». C’est là que le peuple entre en scène.

Un peuple de figuration, invité à sourire, pleurer «si vous voulez», et chanter La Marseillaise

Si on avait dit à Maryse, ce matin-là, que le pull rouge qu’elle avait enfilé serait son sésame pour les premières loges du discours du leader d’En marche!, elle ne l’aurait pas cru. Le directeur de casting sauvage qui arpentait la salle quimpéroise avant que le meeting ne commence a trouvé son cardigan «catchy». Maryse rejoint la trentaine de personnes assises derrière le candidat. Les instructions sont simples: sourire, pleurer «si vous voulez» et, à la fin, se rassembler comme un seul homme derrière l’ancien ministre pour entonner l’hymne national.

Quimper, 16 janvier 2017. Dans les coulisses, le candidat du mouvement En marche! pose volontiers pour Pierre-Anthony Allard juste avant d’entamer son discours face aux 2.500 personnes du Parc des expositions. Charmeur et soucieux de son image, Emmanuel Macron s’inquiète de son nœud de cravate. Il sera ravi que le photographe le compare à celui de Barack Obama. © Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

«Le militant est là pour faire de la figuration. Il est beaucoup mis en scène et c’est assez nouveau, remarque Olivier Py. Sans doute est-ce une façon de répondre aux inquiétudes des citoyens qui craignent d’être les jouets du politico-médiatique.»

Sur les estrades sont apparus des «chœurs» –en arc de cercle chez François Fillon, sur des mange-debout derrière Jean-Luc Mélenchon, de part et d’autre du pupitre pour Benoît Hamon. Les discours, eux, se donnent fréquemment sur des scènes centrales et circulaires, dites «inclusives» dans le jargon des équipes, c'est-à-dire entourées par le public. Ce décorum envoie un signal: les prétendants à la fonction suprême ont bien compris que la tendance générale est au pouvoir de la société civile, à la démocratie participative, à l’horizontalité. Serait-ce la fin de l’homme (la femme) providentiel(le)? Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil, n'en croit rien:

«Non, même si on veut nous le faire croire. Ces gens sur scène sont tout sauf un chœur. Dans une tragédie antique, un chœur est actif, il désapprouve, il prend parti, il avertit. Les militants en rang d’oignons sur le podium, derrière le discoureur, figurent le peuple mais ne le sont pas, car ils sont figés dans une approbation du discours, soumis et impuissants. »

D’autres professionnels du monde de la culture noteront que ces troupes statiques font surtout penser aux panels des jeux télévisés ou aux «vraies gens» des émissions de témoignages. Un peuple de substitution. «Les politiques se trompent sur l’art du théâtre et de l’acteur, se désole Ariane Mnouchkine, en croyant qu’il s’agit de mettre en scène un mensonge alors qu’il s’agit de mettre la vérité en forme.» Cette femme de gauche, depuis plus de cinquante ans à la tête d’un théâtre citoyen, a soutenu Ségolène Royal en 2007, cependant elle a toujours refusé d’être professeure d’art dramatique pour politiques:

«Il faudrait du temps pour comprendre ce que veulent vraiment ces hommes et ces femmes, formuler ce en quoi ils croient vraiment, et non pas simplement ce qui, peut-être, les fera élire. Ils ne se donnent jamais ce temps.»

Si les candidats étaient des danseurs

Fin janvier, des cars disciplinés sont arrivés de toute la France au meeting de François Fillon à Paris. «Et si on faisait comme ça: Fillon président! rugit un chauffeur de salle. Tapez dans les mains, tchac, tchac, c’est bien! Maintenant, chantez La Marseillaise en même temps!» Les publics ne sont plus là pour faire la claque, entend-on ici et là... même si, chez Les Républicains, les socialistes et au Front national, les drapeaux et autres goodies de campagne sont généreusement distribués et choisis avec minutie.

Certaines équipes ne ménagent pourtant pas leurs efforts pour réinventer le genre. Et les différences entre les candidats de droite et de gauche, tout comme entre les partis bien établis et les nouveaux mouvements tels que La France insoumise ou En marche!, sont réels. Tandis que Marine Le Pen assume complètement d’être seule sur scène avec ses trois drapeaux tricolores, que François Fillon, classique et patriarcal, n’interagit pas du tout avec les militants sur scène, les autres cherchent le contact.

Florange, 19 janvier 2017. Depuis le début de la campagne, Jean-Luc Mélenchon se construit patiemment une image de tribun 3.0: très présent sur les réseaux sociaux et sur sa chaîne YouTube, grâce auxquels il s’adresse directement à son électorat potentiel, il a également eu l’idée de tenir un meeting à l’aide d’un hologramme, une première en France. © Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Bastien Lachaud, professeur d’histoire et responsable des événements de Jean-Luc Mélenchon, s’est clairement inspiré des principes de l’éducation populaire. Arpentant la scène, son tribun pédagogue est, résume-t-il, «le porte-parole d’un programme élaboré par tous les “Insoumis”», notamment ceux présents sur scène. A leur manière, Emmanuel Macron et Benoît Hamon donnent un rôle qui va au-delà de la figuration à des acteurs de la société civile. En première partie, ils leur laissent souvent la parole, avant d’enchaîner avec un stand-up derrière leur pupitre. Ou, pour le socialiste, de plus en plus à l’aise dans cet exercice, à côté du pupitre. C’est la libération des corps, ou presque.

Le chorégraphe Jean-Claude Gallotta a eu une drôle d’idée: regarder les meetings en coupant le son. Juste pour observer «l’intention corporelle profonde» des candidats et la façon dont ils communiquent avec les autres dans la salle, «comme des danseurs à une audition». Il n’y a vu que des solos, des «monolithes». Marine Le Pen commence dans l’inquiétude avant que ne s’installe un crescendo, elle serait une danseuse folklorique; François Fillon, un danseur classique peu enclin aux sauts pour éviter la réception; Hamon, un danseur de caractère, svelte et contorsionniste, qui doit maintenir l’action avant de passer le relais à d’autres personnages du ballet; Mélenchon, proche du danseur contemporain, essayant toujours de prouver qu’il a quelque chose à dire autrement; Macron, bureaucratique et limité des jambes, tambour battant au bout des bras, dans un esprit modern jazz.

Mystique

«Au début, on a pensé ne pas faire de meetings, reconnaît Ludovic Chaker, fidèle d’Emmanuel Macron. Puis, on a cherché à révolutionner la forme et, in fine, le traditionnel nous va bien. Les gens viennent écouter le fond, pas voir le cirque Pinder.» L’ancien professeur de yoga explique aussi que ces grand-messes pour lesquelles il faut s’inscrire par e-mail et à la suite desquelles est envoyé un questionnaire de satisfaction servent à «embaser» des coordonnées. Soit à grossir les rangs des «marcheurs» et les inciter à «passer de l’autre côté du miroir».

Lille, 27 janvier 2017. Avant le début du meeting dans le Palais des sports Saint-Sauveur, les pancartes de campagne du candidat ont été soigneusement disposées sur les gradins. Les militants de ce bastion socialiste historique sauront en faire bon usage. Avec son slogan «Faire battre le cœur de la France», un brin littéraire et sentimental, Banoît Hamon veut faire vibrer la corde sensible d’un électorat de gauche échaudé par le quinquennat Hollande. © Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

«Les Français sont attachés à cette communion, explique Gilbert Cuzou, proche de Benoît Hamon. C’est dans les meetings qu’on a vu la campagne des primaires prendre, qu’on a senti son pouls.» La métaphore religieuse n’est pas anodine, la manifestation emprunte au mystique. On y vient voir, toucher le candidat. Macron et Mélenchon ont d’ailleurs très vite, face à l’affluence, prêté attention aux recalés de leurs rassemblements. Il arrive au candidat de La France insoumise de faire une première partie de discours sur une estrade à l’extérieur, tandis que celui d’En marche! a pris l’habitude d’aller saluer ceux qui n’ont pas pu rentrer, et son équipe, celle de les compter.

Mais les belles prestations décident-elles les électeurs? Elles peuvent aussi être une illusion pour le candidat qui, encensé par son public, finit par croire qu’il s’agit de son électorat entier. Après tout, les meetings ne convainquent que ceux qui y vont. «Dans une salle, il n’y a pas la totalité d’un peuple, c’est vrai, relève Olivier Py, mais cet échantillon, appelé à grandir, va permettre à l’acteur, en l’occurrence le politique, de deviner le désir inconscient du public. C’est le mystère de la catharsis! Le meeting est le lieu où l’homme politique doit savoir sentir ce lien... C’est intuitif, mais cela s’apprend. Moi aussi, c’est ainsi que j’ai appris, en jouant de ville en ville.» 

Cet article est initialement paru dans le magazine Polka (printemps 2017), sous le titre Une comédie française. Il accompagnait la série de photo Bête de scène, présentée ici. A l'occasion des meetings des candidats à l'élection présidentielle, Pierre-Anthony Allard les a photographiés dans les coulisses, les yeux dans les yeux, plein cadre. Ils ont posé, concentrés avant de passer devant leur public, ou plus détendus une fois accomplie leur performance. Benoît Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, qui passent tous la barre des 10 % dans les intentions de vote, ont accepté. Pas François Fillon, qui avait la tête ailleurs.

Elisa Mignot pour Polka Magazine

Polka Magazine
Polka Magazine (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte