Science & santé

Utiliser la recherche en psychologie pour lutter contre la défiance vis-à-vis de la vaccination

Coralie Chevallier, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 37

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Dans les années 1970, le virus de la rougeole tuait plusieurs milliers de personnes par an sur le continent américain. En 2017, il n’en tue plus aucune, et l’OMS vient de déclarer la rougeole officiellement éradiquée. Le succès sanitaire de la vaccination de masse est donc remarquable, à la fois par sa rapidité et par son ampleur. Pourtant, en France, en particulier, la vaccination est souvent considérée comme inutile, voire dangereuse. La France détient en effet le record mondial de défiance vis-à-vis de la vaccination: 40% des Français estiment que les vaccins ne sont pas sûrs et hésitent à faire vacciner leurs enfants. Un tel niveau de défiance a d’importants effets sur le niveau de couverture vaccinale et sur la santé des Français. Ainsi, alors que la rougeole a disparu aussi bien en Amérique du Nord qu’en Amérique du Sud, 24.000 cas de rougeole ont été déclarés ces huit dernières années en France. 1500 patients ont évolué vers une pneumopathie sévère, 34 ont souffert de complications neurologiques et 10 en sont morts. 

Quelle doit être la réponse des pouvoirs publics à ce phénomène? Comment peut-on améliorer le taux de couverture vaccinale? A première vue, la tentation est grande de recourir à des actions coercitives. Les pouvoirs publics pourraient ainsi rendre le vaccin contre la rougeole obligatoire (pour le moment, il est seulement recommandé). On peut en effet penser que si la vaccination est rendue obligatoire, le taux de vaccination augmentera automatiquement. En réalité, les choses sont plus compliquées. Tout d’abord, la coercition ne fonctionne pas à tous les coups. Les parents développent des stratégies d’évitement, ne se rendent pas aux rendez-vous, falsifient les carnets de santé, etc. Par ailleurs, la coercition a un coût: elle augmente encore plus la défiance envers le corps médical, le système de santé et l’Etat en général. Mais surtout, elle ne semble pas nécessaire. La couverture vaccinale des pays européens qui pratiquent une politique de vaccination basée sur le volontariat reste très élevée, alors même que cette vaccination n’est pas optionnelle [1].

Face à la défiance envers la vaccination, l’autre solution serait évidemment de mettre en place des campagnes d’information visant à rassurer les citoyens de l’innocuité des vaccins. Là encore, la solution s’avère plus problématique que prévue. En effet, des travaux récents montrent que lorsque la population a un avis mitigé sur les vaccins, diffuser des messages «rassurants» peut avoir l’effet inverse de celui recherché: la population, déjà suspicieuse, se dit que si l’on prend tant de peine à la rassurer, c’est bien probablement parce que les vaccins sont dangereux! De fait, dans une expérience comparant différents messages d’informations sur le vaccin contre la grippe, les chercheurs ont ainsi montré que les participants qui craignent les effets secondaires ont moins de chance de se faire vacciner après avoir lu des informations rassurantes [2]!

Que faire face à ces effets inattendus des politiques publiques? Paradoxalement, la solution pourrait consister à ne pas mettre en place de campagnes coercitives ou confrontationnelles, mais à utiliser de simple «coup de pouces», ce que l’économie comportementale et la psychologie expérimentale appellent des «nudges». Ainsi, par exemple, la recherche montre que si le médecin généraliste présente le vaccin comme le mode par défaut («Nous avons donc deux vaccins à faire cette année») plutôt que comme une option («Et pour les vaccins, que faisons-nous?»), les parents ont 18 fois plus de chance d’accepter la vaccination.

Concernant les campagnes d’information, la psychologie suggère qu’il ne sert à rien de chercher à contrer les croyances des gens («les vaccins présentent des risques»). La plupart des gens, en effet, ne sont pas prêt à entendre des informations qui vont contre leurs propres croyances. Il est bien plus judicieux de renforcer des croyances déjà présentes («les maladies infectieuses sont dangereuses»). Dans une expérience conduite aux États-Unis, il a par exemple été montré que les participants qui lisaient des textes expliquant que le vaccin ROR ne présente pas de risque pour la santé ne changeaient pas d’opinion. En revanche, les participants qui lisaient le témoignage de la mère d’un enfant ayant contracté la rougeole avaient plus de chance de changer d’attitude et de déclarer souhaiter vacciner leur enfant [3].

Les campagnes d’informations devraient également s’appuyer sur la population plutôt que sur les autorités de santé. Des études montrent en effet que l’un des facteurs les plus importants dans la décision de vacciner ou non les enfants est l’opinion qui prévaut localement: les anti-vaccins ont plus de chance de refuser la vaccination lorsqu’ils sont entourés d’autres parents méfiants; de même, les pro-vaccins ont plus de chance d’accepter la vaccination lorsqu’ils sont entourés par des gens qui partagent leur opinion [4]. Les campagnes menées sur les réseaux sociaux ou sur le terrain par les parents eux-mêmes semblent ainsi avoir un effet plus positif que les campagnes officielles alors même que les parents sont évidemment moins experts que les autorités de santé.

Enfin, des décennies de recherche en psychologie ont permis de montrer que les motivations altruistes des agents peuvent fortement influencer les décisions de vaccination [5] Les campagnes d’informations pourraient mettre en avant le fait que nos décisions de vaccination à tous permettent de protéger les plus vulnérables: les enfants encore trop jeunes pour recevoir les vaccins et pourtant particulièrement sensibles aux virus, les enfants atteints d’une maladie chronique, comme le cancer, dont le traitement cause une immuno-dépression rendant la vaccination temporairement impossible, les adultes immuno-déprimés, les personnes âgées, etc. En d’autres termes, il s’agirait de s’appuyer sur l’altruisme naturel des gens et de leur montrer que la vaccination n’est pas une décision privée: ne pas vacciner ses enfants revient à augmenter les risques d’infection pour tout le monde, et en particulier pour les plus faibles.

Face à la défiance grandissante vis-à-vis des vaccins et à la baisse du taux de vaccination, les pouvoirs publics peuvent être tentés de s’engager dans un bras de fer avec la population pour forcer les parents à protéger leurs enfants. Les sciences du comportement suggèrent au contraire qu’il est préférable de se reposer sur les normes sociales, l’influence de l’entourage et l’altruisme.

Dans le contexte actuel de renégociation des vaccins qui doivent être rendus «obligatoires» ou demeurer «recommandés», une approche coercitive consisterait à rendre tous les vaccins obligatoires au risque, comme nous l’avons vu, d’augmenter la défiance. L’approche inspirée des sciences comportementales conduirait à faire exactement le contraire et à supprimer l’obligation de vacciner, comme c’est le cas dans de nombreux pays où la couverture vaccinale est supérieure à celle que l’on observe en France.

 

[1] VENICE Project Gatekeepers and Contact Point. 2012 Mandatory and recommended vaccination in the EU, Iceland and Norway: results of the VENICE 2010 survey on the ways of implementing national vaccination programmes. Eurosurveillance 17, 569 – 575.
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[2] Nyhan B, Reifler J (2015) Does correcting myths about the flu vaccine work? An ex- perimental evaluation of the effects of corrective information. Vaccine 33(3):459–464 Retourner à l'article

[3] Horne, Z., Powell, D., Hummel, J. E., & Holyoak, K. J. (2015). Countering antivaccination attitudes. Proceedings of the National Academy of Sciences, 112(33), 10321-10324. Retourner à l'article

[4] Brunson EK. 2013 The impact of social
networks on parents’ vaccination decisions. Pediatrics 131, e1397 – e1404. (doi:10.1542/peds. 2012-2452) Retourner à l'article

[5] Shim E, Chapman GB, Townsend JP, Galvani AP. 2012 The influence of altruism on influenza vaccination decisions. J. R. Soc. Interface 9,
2234 – 2243. (doi:10.1098/rsif.2012.0115)
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Coralie Chevallier
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