France

Comment le peuple de droite a ressuscité

Gaël Brustier, mis à jour le 07.03.2017 à 6 h 17

De trente ans d’histoire politique de la droite française naît aujourd’hui un hiatus entre ses dirigeants et le cœur de son électorat.

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

François Fillon, depuis le début de sa campagne présidentielle, a cherché à mobiliser un peuple de droite qualifié par Alain Juppé, ancien président du RPR et de l’UMP, de «radicalisé». Juppé, de son côté, incarne les élites politico-administratives de droite qui, au cours des années 1980, ont travaillé à la conversion de la droite au libéralisme économique.

La crise actuelle, liée aux affaires de Fillon, révèle la pression constante exercée par le peuple de droite sur ses dirigeants. Elle ne peut être comprise qu’au regard de trois décennies d’histoire dont Alain Juppé et François Fillon sont des acteurs, le plus souvent s’opposant l’un à l’autre.

Le RPR de Juppé, loin du peuple

«Les putschs, je sais faire», disait Charles Pasqua lors de la fronde qu’il lança en 1990 avec Philippe Séguin contre la «dérive» libérale, européenne et «droitière» du RPR, dirigé alors par Jacques Chirac et Alain Juppé. Un constat s’impose: Alain Juppé ne sait pas, lui, organiser de putsch. Sa conférence de presse de ce lundi 6 mars résonne comme l’épilogue d’une histoire marquée par la défiance entre lui et le peuple de droite.

Au sein du RPR, le peuple militant a toujours été une ressource de légitimation du chef, et d’abord de Jacques Chirac lorsqu’il s’empara de l’UDR et qu’il la refonda en RPR en 1976. Les différentes formations se réclamant du gaullisme ont puisé soit dans leur peuple militant (surtout le RPF de 1947) soit dans leur attractivité électorale (l’UNR d’après 1958) une ressource politique essentielle.

Est-ce parce qu’Alain Juppé a toujours vu le gaullisme populaire comme le foyer de possibles insurrections de son camp politique contre son pouvoir et son propre dessein politique qu’il s’attacha à la méticuleuse dissolution du gaullisme partisan? Il incarne la génération qui, dans le sillage de Jacques Chirac, a engagé son ascension quand commençait le crépuscule des «barons» du gaullisme, hommes qui s’étaient pour beaucoup engagés derrière De Gaulle depuis la Résistance et la France libre. Haut fonctionnaire zélé, recruté par Jacques Chirac à la Ville de Paris, Alain Juppé incarne très tôt le tropisme libéral et atlantiste des élites technocratiques engagées en politique au tournant des années 1980. Le reproche qui lui fut fait par ses opposants internes (notamment Philippe Séguin) fut d’avoir cherché à transformer le RPR en une sorte d’UDF-bis, c’est-à-dire en un parti de notables soucieux de ne pas trop ressembler au métro aux heures de pointe et désireux de prendre des distances avec la base populaire du gaullisme. «Nous fournissons les électeurs et l’UDF fournit les élus», disait encore Charles Pasqua, déplorant un quasi pacte faustien entre le mouvement gaulliste et une droite qui, longtemps, avait d’abord été antigaulliste.

La droitisation de la droite

Le général de Gaulle avait attiré à lui 45% de la classe ouvrière en 1965, concrétisant l’idée d’un «gaullisme populaire» ou d’un «gaullisme social». Au sein de l’électorat du «mouvement» gaulliste, il était tout à fait possible de rencontrer des membres de la CGT. La «droitisation» de la droite, c’est-à-dire d’abord son adhésion au néolibéralisme, se concrétisa notamment par le passage au FN des ouvriers de droite mais avait pour condition de ne plus dépendre de cette sociologie électorale pesante. Il s’agissait de séduire des segments sociologiques jugés plus «dynamiques» et porteuses d’avenir.

Dans le Cluedo de la fin du gaullisme partisan, certaines responsabilités sont engagées: celle de Jacques Chirac évidemment, mais également, et de manière décisive, celles d’Edouard Balladur (artisan de la conversion idéologique au néolibéralisme) et, évidemment, d’Alain Juppé. Nonobstant ses actuelles positions idéologiques, il faut se souvenir que les vicissitudes de la vie de parti rejetèrent François Fillon dans l’opposition à la ligne incarnée par Alain Juppé.

La conversion néolibérale du RPR s’accompagne d’un recrutement plus bourgeois et d’un renouvellement de l’encadrement du parti

Cette droite de masse-là, anticommuniste mais marquée par le gaullisme social, ne se sentait pas vraiment de droite et adhérait au consensus politique issu de 1945. Entre la fin des années 1970 et le mitan des années 1980, le RPR vit la sociologie de ses militants évoluer. Si beaucoup se considéraient de «centre-gauche» au cours d’une enquête menée à des Assises du RPR en 1978, il en était différemment en 1983, où beaucoup se proclamaient nettement de droite.

La conversion néolibérale du RPR s’accompagna d’un recrutement plus bourgeois et d’un renouvellement de l’encadrement du parti. En 2002, après la réélection de Jacques Chirac, la fondation de l’UMP, dont Alain Juppé fut le premier président, paracheva la dissolution du gaullisme organisationnel et idéologique. La Croix de Lorraine disparut des logotypes partisans et tomba dans le domaine public. La crise existentielle ne fit qu’empirer et devint explosive avec la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012.

L’épisode (re)fondateur de La Manif pour tous

La fin du gaullisme militant, de ses codes et symboles, provoqua un vide qui fut vite comblé. Historiquement, comme l’a rappelé Danielle Tartakowsky dans Les droites et la rue, la droite n’est pas étrangère à la rue. Longtemps, elle en fut l’une des occupantes assidues. Il est vrai que, depuis 1945, les deux seules grandes manifestations présentées comme «de droite» étaient la manifestation du 30 mai 1968 en soutien au général de Gaulle et la manifestation pour l’école «libre» en 1984.

L’élection de François Hollande ranima cette passion de la droite pour la rue, sur laquelle, à des moments différents, Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé et François Fillon ont pensé pouvoir s’appuyer. Pour François Fillon, le peuple de droite actuel est un excellent substitut à l’antique gaullisme populaire, et c’est au cours du dernier quinquennat qu’il a acquis une puissance spectaculaire.

Le conservatisme d’inspiration catholique dispose de la cohérence idéologique et des réseaux suffisants pour devenir le point d’irradiation idéologique du peuple de droite

En 2012-2013, à l’occasion du débat sur le «mariage pour tous», la Manif pour tous vit le jour. Au confluent du monde catholique conservateur, reconfiguré en quatre décennies par la montée en puissance des communautés charismatiques et la fin du conflit liturgique au cours des années 2000, la France la plus catholique se mobilisa. Elle rencontra en chemin un peuple de droite doublement déstabilisé. La création de l’UMP avait précipité la droite dans une période de quasi-vide idéologique et engendré une puissante crise existentielle. La défaite de Nicolas Sarkozy privait la droite de leader légitime et libérait ainsi un peuple de droite radicalisé et motivé. Les ingrédients de la naissance d’un mouvement social conservateur étaient réunis. Le conservatisme d’inspiration catholique disposait de la cohérence idéologique et des réseaux suffisants pour devenir le point d’irradiation idéologique du peuple de droite.

Nicolas Sarkozy avait, dans les années 2000, compris la puissance idéologique des thèses issues du catholicisme conservateur et il y avait puisé les éléments d’une idéologie de substitution à la défunte mythologie gaulliste. Cette droite de masse là est, dans ses références et sa vision de l’histoire de France, le plus souvent indifférente ou hostile à la tradition historiographique gaulliste. Elle a ses propres références, ses médias, ses réseaux de solidarité, ses œuvres humanitaires, etc… On y lit avec passion Eric Zemmour et Philippe de Villiers, on lit également Causeur et Valeurs Actuelles. On y voue parfois une véritable passion pour les thèses originales et décalées de Reynald Secher sur les guerres de Vendée. Cette droite de masse navigue à quelques encablures d’André Malraux, tout de même…

Naissance de la «droite de masse»

La droite n’est pas insensible historiquement à l’idée de parti de masse. Il existe des antécédents instructifs. Récemment exhumée, l’histoire du Parti social français (Le PSF, un parti de masse à droite, sous la direction de Serge Bernstein et Jean-Paul Thomas) nous rappelle que, dans les années 1930, le parti du colonel de la Rocque, voué à la promotion d’un christianisme social et d'une République autoritaires, fut un parti de masse très puissant.

Les récentes primaires de la droite et la crise actuelle de ce camp nous livrent leur lot d’indices pour déterminer de quoi l’avenir peut être fait.

Les primaires de la droite ont rencontré un succès plus important que les deux éditions des primaires de la gauche. Parti de masse en gestation ou parti d’électeurs en devenir, au cours des primaires de novembre, la base de la droite s’est massivement portée sur François Fillon, confirmant la radicalisation du cœur de l’électorat LR et UDI. Plus important, ses réseaux, sa puissance organisationnelle, ses propres médias lui donnent la possibilité de faire pression sur leurs élus et dirigeants.

C’est finalement Alain Juppé qui incarne le mieux l’impasse des dirigeants de la droite française et qui a, lundi, fini par avouer sa totale impuissance

La distance prise au cours de la crise liée aux affaires Fillon par les élus vis-à-vis d’une candidature massivement approuvée par des millions de sympathisants de droite est le symétrique de la montée de la droite de masse. Elle signifie que notre pays s’apprête à changer de système partisan.

C’est finalement Alain Juppé qui incarne le mieux l’impasse des dirigeants de la droite française et qui a, lundi, fini par avouer sa totale impuissance.

Alain Juppé passe aux aveux

Au contraire d’Alain Juppé, François Fillon sait que la révolte des masses droitières n’est pas motivée par des «propositions» mais par une vision du monde. Il sait qui produit cette vision du monde et la puissance qu’elle a acquise. Il sait donc à qui il faut parler et comment. Fillon ne mène pas campagne simplement sur des propositions mais pour une cause. Au Trocadéro, la droite d’après a commencé à sortir de sa chrysalide. Cap sur le pouvoir.

Alain Juppé, quant à lui, a toujours considéré qu’un pays bien gouverné était d’abord un pays bien géré. Logiquement, son programme volontariste de modernisation de la France devait convaincre. Il fit encore reproche, hier, au peuple français d’être rétif aux réformes et, sans aucun doute, de ne pas comprendre ses propositions. Pour Alain Juppé, la France est une réalité comptable. Son projet politique de trois décennies d’une droite sans le peuple a créé un vide que vient combler un peuple de droite radicalisé, un conservatisme aux accents identitaires.

À l’instar de Christophe Colomb croyant avoir découvert la voie des Indes, Alain Juppé crut sincèrement découvrir la voie vers la Californie. Mais il fit route vers le Puy-du-Fou. De trente ans d’histoire politique de son camp naît aujourd’hui un hiatus entre les dirigeants de la droite française et le cœur de leur électorat. L’affaire Fillon révèle l’ampleur de cette crise qui est annonciatrice de la fin d’un système partisan et de la naissance d’une droite nouvelle, la droite d’après, qui aura rompu les amarres avec les identités politiques ancestrales nées en 1945 et 1958.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte