France

Juppé a trahi son idéal gaulliste en ne soutenant pas Macron

Claude Askolovitch, mis à jour le 06.03.2017 à 17 h 26

Il avait là l'occasion de rallier le seul vrai candidat de sa famille politique de cœur.

PATRICK KOVARIK / AFP

PATRICK KOVARIK / AFP

Un homme est passé et ne s’arrête pas. Tout ceci ne met pas de bonne humeur, mais dans ce que je retiens d’Alain Juppé renonçant, il y a ce mot, «gaulliste», qu’il emploie pour justifier son refus de négocier un impossible retour:

«Je n’ai pas l’intention de m’engager dans des tractations partisanes: pour un gaulliste, ce n’est pas l’esprit de l’élection présidentielle», dit-il à Bordeaux.

Et notre dénuement ploie sous un passé désespérant. De Gaulle encore, qui est mort quand j’avais 7 ans? De Gaulle, le gaullisme, ce pathétique esprit de cette pathétique élection présidentielle, qui est le pathétique pilier de ce pathétique régime dont la vérité s’aboutit dans la décomposition… De Gaulle, vraiment, quand on attendait du bel Alain qu’il dépasse ses vexations et nous sauve du lepenisme et autres avanies? Il en était incapable, et nous plombe le moral en retour.

Quiconque a bien écouté Alain Juppé mesure sa lucidité. Elle autorise son aigreur. Trop tard, dit-il, pour un homme n’incarnant ni le renouveau, ni l’exemplarité, et dont la ligne politique est inaudible au moment de la radicalisation des droites. De fait, à quoi s’attendait-on? Dans toutes ces bonnes raisons, le gaullisme, mon dieu…

Mais après tout, pourquoi pas?

«C’est pas la gauche, la France! C’est pas la droite, la France!»

Alain Juppé se trompe, non pas sur lui-même, mais sur le paysage, et, conséquemment, sur ce qu’il pourrait faire. Il est au moins un gaulliste, selon les canons du genre, dans cette histoire, qui s’avance, au-delà des partis et des négociations, des clivages et des divisions, et savez-vous Alain? Emmanuel Macron va l’emporter, il y a de bonnes chances, et singulièrement si vous l’aidez.

La France est solide et a des habitudes. Macron a organisé, sur sa bonne mine, l’envie de croire de citoyens, le besoin de faire croire des élites, cette fameuse rencontre entre l’homme et le peuple, qui se passe du tamis partisan. «C’est pas la gauche, la France! C’est pas la droite, la France!» Ainsi jaspinait le père de Sosthène et mari de Tante Yvonne, et ainsi entonne l’époux de Brigitte. On nous pardonnera ces familiarités. Sérieusement. Indépendamment de son programme, libéral philosophiquement –l’individu, le mouvement– et techno-social-libéral concrètement –étatisation de  la protection sociale, flex-sécurité–, Macron emprunte la posture du Général, son culot, ses illusions.

Il avance porté par lui-même et sa conviction d’incarner. Il est le candidat libre face à un peuple libre. Ensuite, on verra. Rien ne ressemble à la France gaullienne, mais le mythe se réactive. «Je vous ai compris», dit l’espiègle aux pied-noirs, comment mieux avouer?

Bien sûr, Juppé ne l’aime guère. On le comprend. C’est violent, d’être sans objet, déjà remplacé, dans le rôle du modéré, capitaliste sans excès et patriote sans rejet. Bien sûr, il a la dent dure, fustigeant «l’immaturité» de Macron et «la faiblesse» de son projet » Et donc? Il vieillira, Macron. Et qu’en savez-vous au fond, de sa maturité, vous qui, chauve et chenu, avez cru à l’amour d’un peuple, romantique que vous êtes, et qui étiez prêt à ronronner devant des journalistes, des filles forcément, sur votre charme!

Et vous, étiez-vous si modeste?

Le programme? Renforcez-le, alors, cher Alain, faîtes passer des notes à l’enfant meurtrier du vieux monde! Vous aimiez discuter avec Rocard, son vieux maître disparu? Allez-y donc? Qu’attendez-vous, fier burgrave, pour densifier le ludion? Il est, comme vous, un littéraire! Essayez? Préférerez-vous vraiment poursuivre le compagnonnage avec ceux qui vous appelaient «Ali Juppé», caricaturaient votre identité heureuse, ou braillent désormais au complot des juges et au martyre des Fillon? Réellement? C’est votre famille?

Mais l’armée de 1940, vaincue et soumise, était la famille du grand Charles! Les familles, ça se réinvente. Ne seriez-vous que cela, l’oncle nostalgique d’une famille partie loin de ses valeurs –le gaulliste qui regarde la droite se vulgariser et se fasciser (vous le savez, vous, le lettré qu’il s’agit de cela…)… Et donc? Macron est insupportable? Précieux? Prétentieux? Bien sûr.  Et vous, étiez-vous si modeste? Que vous chaut? Il n’y aurait, dans les bons combats, que de joyeux compagnons à la corne de brume et à l’humour fin de banquet?

Quand Juppé, ou quiconque, dit «nous» pour évoquer «la droite et le centre», comme d’une planète à sauver ou représenter, il se trompe, s’il se veut gaulliste en même temps. Cela n’existe pas, dans cette lecture. Elle n’est pas forcément satisfaisante, faisant fi de l’histoire et des philosophies? Mais alors, il faut admettre Fillon, son rapport jaloux au pouvoir et au privilège, pour ce qu’est la droite, et Hamon, pour son renversement de la «culture de gouvernement», pour ce qu’est la gauche, et ne plus jouer. Si on croit en la gauche et la droite, on récuse Macron; si l’on croit au gaullisme, on marche avec lui. On se dira même que Bayrou, l’allié-rallié, ressemble aux politiciens de la IVe venus plier le genou à Colombey, en 58… Tout y est.

Quel espace pour la complexité?

Être gaulliste, notons bien, n’est pas forcément la panacée. C’est même quelque chose de problématique, si on soupèse l’héritage. La Ve République est évidemment une chose horrible. Elle banalise et trivialise. Elle nous a donné Sarkozy et Hollande, par exemple, et nous a refusé Rocard, ou Séguin. Et Juppé, mais Juppé, c’est de sa faute.

Il n’avait qu’à pas être vieux; il n’avait qu’à y aller, s’il le voulait. Être candidat, directement, et oser. À la place il est entré dans la couillonnade des primaires, et alors, ça s’est vu. Ce n’était pas pour lui. Les primaires n’ont rien de gaullien. C’est un mode de régulation partisan, une désignation du chef d’un camp, par son camp. Ca donne forcément des candidats identitaires, idéologisés, qui épousent le besoin immédiat de la famille. Ils sont plus clairs, mais moins commodes. Hamon, la pureté; Hollande en 2011, l’endormissement –voilà pour la gauche. Fillon, en 2016, la dureté, provinciale, économique, religieuse… Les primaires fabriquent du simple et du cohérent.

Juppé était du compliqué, du dépassé sans doute, du déphasé. Ce qu’il portait n’était plus un produit désiré, en tous cas, pas devant la quintessence de l’électorat ex-UMP. Pour les siens, Juppé n’était plus de droite, lui a dit la droite primaire: end of story! On mesure alors à quel point la comédie du recours, ces derniers jours, était dénuée de sens. Mais cela tombe bien, ce que portait Juppé, en gros (c’est toujours en gros, ces histoires) n’est pas tombé en déshérence, et il ne reste que cela, immédiatement, contre la régression. Macron est assez mature pour avoir échappé au piège de la compétition restreinte; il n’est pas de gauche; il n’est pas encore tout à fait de droite. On ne sait pas encore à qui il doit quelque chose, hors lui-même. Pas encore? Vous me suivez, Alain? C’est le gaullisme qui vous le demande.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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