France

Pourquoi les images du rassemblement du Trocadéro ont-elles été fournies par le candidat?

Emeline Amétis, mis à jour le 06.03.2017 à 20 h 36

Nombreuses sont les chaînes de télévision à avoir diffusé des images fournies par l'équipe de campagne de François Fillon à l'occasion du rassemblement ce 5 mars, au Trocadéro.

Capture d'écran de la retransmission du rassemblement du Trocadéro sur TF1

Capture d'écran de la retransmission du rassemblement du Trocadéro sur TF1

Des milliers de drapeaux tricolores s’agitent sur la place du Trocadéro, à Paris, ce dimanche 5 mars. «Ils pensent que je suis seul. Ils veulent que je sois seul. Est-ce que nous sommes seuls?», demande le candidat LR (Les Républicains) à l’élection présidentielle à la foule compacte venue le soutenir, en dépit de ses démêlés avec la justice. Et force est de constater: à l’image, les soutiens de François Fillon sont suffisamment nombreux pour remplir à eux seuls la place du Trocadéro, malgré des conditions météorologiques peu favorables et des défections qui se comptent désormais par centaines.

«Vous êtes plus de 200.000», claironne Bruno Retailleau, le président de la région Pays de la Loire. Une affirmation fausse, puisque selon les calculs des Décodeurs, la place ne peut pas accueillir autant de personnes. Pour que ce soit le cas, «il aurait fallu que celles-ci se soient entassées à raison de 9,4 par mètre carré». D'après le Monde, le nombre de manifestants est plutôt de l'ordre de 45.000.

Si la préfecture de police ne communiquera pas officiellement de chiffre, une source policière a donné à BFM une estimation entre 35.000 et 40.000 personnes.

«La foule était certes plus compacte à l'avant, mais à l'arrière, c'était plus clairsemé», affirme le journaliste Rémy Buisine, qui a alimenté un Facebook live pour Brut –média d'info exclusivement vidéos– pendant le rassemblement

Des images «officielles»

Pourtant, sur les images retransmises à la télévision, difficile de voir autre chose qu'une foule compacte, agitant des milliers de drapeaux français. Celles-ci sont fournies par l'équipe de campagne du candidat. TF1, France Info, BFMTV: les chaînes d'infos ont eu recours à des images officielles qu'elles n'ont pas tourné elles-mêmes. 

Un procédé «classique», selon Rémy Buisine, mais problématique: les équipes de campagne s'arrangent pour tourner des images qui mettent en valeur leur candidat. «Je sais que pour les équipes de campagne, le plus important sur les images, c’est de donner un effet de foule, de montrer les gens qui crient et qui s’agitent. S’il y a un rang clairsemé, ou des gens plus calmes, on ne les verra pas à l’image», explique Rémy Buisine. 

D'autant plus pour un rassemblement comme celui-ci, où le nombre de personnes présentes importait pour prouver justement que François Fillon «n'est pas seul», mais bien au contraire soutenu par des milliers de sympathisants.

Selon une journaliste de BFM interrogée par Slate.fr, le sujet serait «sensible». Céline Pigalle, directrice de la rédaction de BFMTV nuance: 

«Un sujet sensible? Je ne sais pas. C'est plutôt un sujet de réflexion, poursuit-elle. Nous ne sommes pas encore au stade de pouvoir nous priver des images fournies par l’équipe de campagne, pour des raisons de matériel et d'effectifs, mais c’est un domaine pour lequel nous voulons devenir autonomes, parce qu’il est vrai que de manière générale, les images fournies par les équipes de campagne sont assez favorables. Ceci dit, nous précisons toujours s'il s'agit de nos images ou des images fournies par le candidat.»

Pour le rassemblement du Trocadéro, la directrice de la rédaction de BFMTV assure que la chaîne a fait «au mieux pour enrichir sont traitement médiatique de l'évènement avec ses propres images». En tout, Céline Pigalle compte cinq équipes de journalistes déployées sur place, avec des plans en recul et en hauteur tournés par les journalistes de la chaîne. Mais les places d'où l'on tourne le mieux ne sont pas celles auxquelles ont accès les journalistes accrédités. 

Nicolas Sarkozy a ouvert le bal

Le procédé date de 2007, expliquait dans Le Monde le journaliste Daniel Psenny, en 2012, alors qu'il se généralisait: l'UMP a été «le premier parti à "privatiser" les images des rassemblements de Nicolas Sarkozy en faisant appel à Renaud Le Van Kim, [à l'époque] producteur et réalisateur du "Grand journal" sur Canal+».

Quand Nicolas Sarkozy avait instauré cette privatisation de l'image, beaucoup s'étaient questionnés sur l'indépendance des médias. L'argument avancé par le candidat? «Pratique et sécuritaire».

Depuis, de nombreux partis politiques, du Front national à Europe écologie les Verts, en passant par le Parti socialiste et le Front de gauche, ont adopté les mêmes méthodes à grands renforts de prestataires, réalisateurs et sociétés de productions. Aux équipes déployées par le parti, les places idéales sont réservées, permettant de meilleures images. Aux journalistes, souvent, le rang du fond, pour les images d'ambiance. Pour la valeur ajoutée, les médias se rabattent souvent sur les interviews.

Interrogé par notre rédaction, Germain Dagognet, directeur délégué à l'information de France Télévisions, le regrette:

«Malheureusement, nous sommes dépendants de la belle image que les partis veulent bien nous donner, mais nous mettons un point d'honneur à préciser quand c'est le cas. C'est la condition sine qua non.»

«L'utilisation d'images fournies par les partis ne peut se justifier que s'il y a un travail critique et pédagogique à destination des citoyens, sans quoi c'est dommageable pour le journalisme», soulignait Marlène Coulomb-Gully, professeure en communication à l'université de Toulouse-Le Mirail dans un entretien à l'AFP en 2012. «Que les communicants veuillent imposer leur point de vue, c'est normal. L'honneur des journalistes, c'est de résister à ce type de suggestion.»

Emeline Amétis
Emeline Amétis (62 articles)
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