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1984, l'année où tout a changé pour l'école française

Louise Tourret, mis à jour le 14.03.2017 à 16 h 26

Dans la rue, les partisans de l'école privée faisaient plier le gouvernement. Dans les débats, le discours alarmiste sur la pédagogie s'installait. C'était en 1984, la gauche était au pouvoir, et les échos de cette époque nourrissent encore le débat actuel.

Le député-maire de Bordeaux Jacques Chaban-Delmas participe, au côté de son épouse Micheline, à la manifestation en faveur «l'école libre», le 22 janvier 1984 dans les rues de Bordeaux. RENE JEAN / AFP

Le député-maire de Bordeaux Jacques Chaban-Delmas participe, au côté de son épouse Micheline, à la manifestation en faveur «l'école libre», le 22 janvier 1984 dans les rues de Bordeaux. RENE JEAN / AFP

Parler d'école en 2017? Pour les candidats à la présidentielle, il s'agit de se focaliser sur le retour aux fondamentaux (à droite) et le nombre d’élèves par classe (chez Macron et à gauche). La lecture de leurs programmes montre à quel point les remises en cause continuelle de la pédagogie (l’art d’enseigner, tout de même) a stérilisé le débat politique. En ce sens, 1984 a été une année fondatrice pour l'école.

De cette année-là, les plus âgés d’entre nous se souviennent des gigantesques manifestations et de la victoire des partisans de «l’école libre». Mais les grandes problématiques qui n’en finissent pas de diviser les Français, à savoir la massification, la démocratisation, l'opposition entre la pédagogie et la transmission des savoirs, et même le numérique à l’école... ont vu le jour cette année-là. Précisément en 1984. Des sujets dont on débat encore aujourd’hui avec passion. 

Tout commence avec une loi qui a provoqué un mouvement de contestation qui a fait date. Janvier 1984, le projet de cette énorme loi sur l'école et l'université est soumis à l’Assemblée nationale. La gauche est au pouvoir depuis 3 ans avec un ministre de l’éducation, Alain Savary qui porte les ambitions de la gauche en matière d'éducation. La loi qui portait son nom, la loi Savary, était préparée depuis des mois. Dans le détail, le projet de réformer le financement de l’école privée (organisé par la loi Debré de 1959) était porté par la gauche depuis des années. Il faisait partie à ce titre des 110 propositions de François Mitterrand. Le futur Service public unifié et laïque de l’éducation national devait s'appeler le Spulen, avec un L pour laïc. Cet acronyme moche n’a pas porté chance au projet. 

La guerre scolaire

Les manifestations contre la loi Savary, pour «l’école libre» et pour le maintien du financement public des écoles privées sous contrat, furent parmi les plus importantes des années 1980, avec plus d’un million de personnes dans les rue de Paris. Il y eu aussi des contre-manifestations, avec le slogan «La seule école libre, c’est l’école laïque». À l’époque, on parlait de «guerre scolaire», comme avant 1905, puisqu’elle a fini par apparaître comme un conflit entre partisans de l'école publique et de l'école privée. La mobilisation des défenseurs du maintien des textes de 1959 fut telle qu’après un printemps de manifestations, le camp de l’école privée remporta une victoire historique: le président de la République, François Mitterrand, annonça lui-même le retrait de la loi, le 14 juillet 1984, dans une interview diffusée sur TF1.

La vieille opposition a fait long feu, qui mettait face à face, d'un côté, les bouffeurs de curés ou de plus calmes défenseurs de l’école laïque, et, de l'autre, des partisans d’une école traditionnelle et les familles catholiques, dont les enfants fréquentaient les écoles privées. Aujourd'hui, le fait que les écoles catholiques servent à éviter l’école du secteur, même pour des familles de gauche, est devenu une banalité que presque plus personne ne discute. La sociologie des choix scolaires montre qu’ils sont dominés par le pragmatisme parental face à l’angoisse de ne pas être dans le «meilleur » établissement pour son enfant. Dans les faits de plus en plus d’enfants fréquentent les deux systèmes comme l’expliquait la présidente de la Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public (Peep), Valérie Marty, au micro de BFM en janvier:

«Nous constatons des aller-retour entre le privé et le public. Des parents d'élèves mettent leur enfant dans le privé plus particulièrement au collège, et reviennent dans le public au lycée.»

Les convictions des années 1980 semblent s’être érodés aujourd’hui, ce sont les familles aisées qui laissent leurs enfants dans un établissement populaire qui font presque figure d’originaux.

Développement des pédagogies hors contrat

Cette réforme, ratée pour la gauche, a permis à un système dual de continuer à fonctionner. D’un coté l’école publique, de l’autre une école privée sous contrat, largement financé par de l’argent public (c’est 20% des budgets consacrés aux personnels enseignants) et qui peut choisir ses élèves et n’est soumise à aucun quota d’aucune sorte pour accueillir des publics diversifiés. Elle a aussi permis à l’enseignement catholique de rester dans le giron républicain puisque les programmes et le socle commun doivent y être appliqués comme ailleurs.

En 2017, le Secrétariat général de l'enseignement catholique (Sgec) fait encore référence à la fameuse guerre scolaire, tout comme le magazine Café pédagogique, qui s’indignent de voir ce dernier réclamer des moyens supplémentaires au ministère de l’éducation.

Pourtant, tout pourrait changer. Car si l’école privée s’est fondue dans le paysage scolaire, de nouvelles écoles (à pédagogie spécifique type Montessori) ou des réseaux d’écoles hors contrat, comme Espérance banlieue, pour l’instant soutenus par des associations et des entreprises privées, attendent une éventuelle alternance politique pour pouvoir à leur tour se financer avec de l’argent public. Annie Genevard, responsable de l’équipe François Fillon pour la campagne présidentielle, regarde ce réseau d’un très bon œil. C’est peut-être sur ce terrain que se jouera la nouvelle guerre scolaire.

Valeurs républicaines, instruction civique, morale

Retour en 1984. Trois jours après l’interview de Mitterrand, Alain Savary démissionne et le Premier ministre Pierre Mauroy lui emboîte le pas. Ce qui reste de 1981 plie les gaules avec eux, on change d’époque. Le nouveau Premier ministre est un jeune énarque, Laurent Fabius. Son ministre de l’éducation est plus connu des Français, il s’appelle Jean-Pierre Chevènement.

Les enfants scolarisés dans les années 1980 se souviennent de l’obligation toute nouvelle d’apprendre la Marseillaise à l’école. En effet, avec Chevènement, c’est une autre gauche et d’autres valeurs qui débarquent rue de Grenelle. Il faut reparler de la nation, de la République, et à l’école s’il vous plait. Chevènement ressuscite donc l’éducation civique (disparue en 1969) et, le temps de préparer les programmes, elle est de retour à la rentrée 1985. Pour l’historien Claude Lelièvre, c’est décisif:

«C’est un tournant avec les deux décennies précédentes, en rupture avec les politiques de… droite. Il s’agissait à l’époque de frapper l’esprit des Français avec un symbole fort.»

Depuis, tout en changeant de nom, l’instruction civique n’a plus quitté le système scolaire. Et il faut noter qu’un ministre de gauche, Vincent Peillon, a voulu introduire à l’école un «enseignement moral et civique» (EMC), mis en place à la rentrée 2015. Un enseignement dont Najat Vallaud-Belkacem a renforcé la mission à travers la «mobilisation de l’école pour les valeurs de la République» suite aux attentats de janvier 2015.

«Prônez l'effort»

Grégory Chambat est un enseignant très engagé sur le plan pédagogique et politique (à gauche). A ses yeux, Chevènement amorce surtout un tournant idéologique, il suffit de se rapporter à ses déclarations de l’époque: «L’objectif, déclare le ministre au micro de France Inter en septembre 1984, n’est pas le socialisme à court terme, c’est une République moderne.» Dans un livre d’entretiens publié à la même époque, il y revient: «Dès 1982, [j’ai eu conscience] que la construction d’une République est la perspective dans laquelle les socialistes devaient se lancer. […] Les conditions n’ont jamais été réunies pour mettre le socialisme à l’ordre du jour: le socialisme n’était pas à l’ordre du jour, il fallait d’abord construire un pays moderne.» 

Pour se convaincre de l’impact de ce ralliement de la gauche «citoyenne» et «républicaine» à une nouvelle rhétorique (Chambat la qualifie de réactionnaire), on citera l’adresse –applaudie à gauche comme à droite– du sénateur socialiste Léon Eeckhoutte, lors de la séance du 20 novembre 1984:

« Monsieur le ministre, […] rappelez, rappelez sans cesse ce qui a fait la grandeur de l’école, prônez l’effort car il a fait ses preuves. Rétablissez, rétablissez les examens qui ont fait leurs preuves, les notes qui encouragent l’effort et le récompensent. Et vous verrez bientôt régresser le nombre d’illettrés. L’école se portera mieux. Et tant pis pour les sociologues, ils s’en consoleront rapidement.»

80% d'une classe d'âge, mais pas l'égalité

Mais le ministre de l’éducation de l’époque ne se contente pas d’idéologie. Il va profondément transformer le système éducatif français en lui donnant une ambition: 80% d’une classe d’âge au bac. C’est bien avec Chevènement que l’on entend pour la première fois cette formule. Claude Lelièvre s’en souvient:

«Le ministre avait été très séduit par l’idée que les ouvriers japonais étaient beaucoup plus qualifiés que dans les pays occidentaux, il a importé l'idée en France.»

Un objectif à peine imaginable à l’époque puisque les jeunes Français étaient moins de 30% à obtenir le bac chaque année. Mais entre 1984 et 1995 le nombre de lycéens sera multiplié par deux. Et en 2016, l'objectif est presque atteint puisque, d’après le ministère de l’éducation, la part des bacheliers dans une génération est de 78,6 %. 

Mais si nous y sommes parvenus, c’est parce que le bac s’est diversifié avec le bac professionnel. Ce bac fut créé en 1984 sous Chevènement et c’est à lui que l’on doit une grande part de l’augmentation du nombre de bacheliers. Le bac général représente lui 40,4 % d’une génération en 2016, et un peu plus de la moitié des bacheliers. Il faut aussi compter avec le bac technologique, créé en 1968 et qui représente 20% des bacheliers aujourd’hui. En 2016, le bac pro c’est presque un bachelier sur trois.

Le bac s’est «massifié», mais l’ambition égalitaire, ou perçue comme telle, n’a pas trouvé de traduction complète dans la réalité, comme l’explique l’Observatoire des inégalités:

«40 % des enfants de cadres supérieurs obtiennent un bac S, contre moins de 5 % des enfants d’ouvriers non qualifiés. Entre les bacheliers du milieu des années 1990 et ceux du début des années 2000, l’accès au bac a peu évolué. La situation s’est dégradée pour les milieux les plus populaires, les employés de service et les ouvriers non qualifiés. Chez ces derniers, la part de bacheliers de la filière S est passée de 6,4 à 4,6 %.»

80%, c’est bien donc le chiffre qui permet de dire que la France a démocratisé l’accès au baccalauréat. Mais le bac professionnel est obtenu majoritairement par des enfants de familles populaires tandis les enfants de cadres décrochent, eux, majoritairement un bac général. C’est un trompe l’œil de la démocratisation scolaire. Demeure une problématique, inventée à la création de ce bac en 1984 et toujours d’actualité: l’égale dignité des filières.

La pédagogie devenue ennemie du savoir

Autre date phare de l'histoire scolaire française au XXème siècle: le collège unique, mis en place par un gouvernement de droite en 1975 et qui implique surtout l’arrivée de davantage d’élèves de milieux populaires dans les collèges de France. Des tensions en découlent mais c’est en 1984 que ces problématiques trouvent un fort écho éditorial.

Cette année-là, paraît un livre qui a fait date : De l’école. Il est signé par Jean-Claude Milner, ancien élève de l'Ecole normal supérieure, ancien mao rompu aux combats idéologiques, proche de Jacques Lacan et de Roland Barthes. Milner pose dans ce livre les bases d’un discours catastrophiste sur l’école sans cesse repris depuis sous de multiples formes. Dans les grandes lignes, le livre oppose l’école comme lieu de transmission des savoirs à la pédagogiee. Ou plutôt à un complot organisé qui, au nom de la pédagogie, souhaiterait détruire la transmission des savoirs.

Il y a là un tour de force idéologique. Le fait que ce livre soit publié en 1984, sous la gauche, rend cette gauche comptable des grande réformes précédentes: le collège unique (une réforme mise en place par René Habby sous Giscard) et même les variations pédagogiques (type méthode de lecture).

Grégory Chambat a récemment publié une intéressante «bibliographie de l’antipédagogisme»:

«Si l’on regarde la chronologie de l’édition de pamphlets «anti-pédagogistes», 1984 apparaît bien une date charnière: L’Enseignement en détresse (Jacqueline de Romilly), Le Poisson rouge dans le Perrier. Enquête sur une école au-dessus de tout soupçon (Marie-Claude Bartholy et Jean-Pierre Despin) et De L’école. Ce genre de pamphlets était surtout signés par des personnalités assez peu crédibles ou très marquées à droite. Milner, tout comme Jacqueline de Romilly, incarnent une première génération qui va inspirer par la suite les Le Bris, Brighelli, Polony qui n’en finissent pas, d’une certaine manière, de réécrire De L’école…»

Dans cet essai, qui dans le ton semble aujourd’hui daté –même si Milner, dans sa reparution en 2009, a jugé qu’il ne fallait pas en changer une ligne– l’école est essentialisée dans une forme canonique (celle que Milner a connu dans sa jeunesse). Ce grand débat écarte aussi les élèves de la problématique scolaire. L’école existe pour transmettre des savoirs et cela compte davantage que les élèves qui la fréquentent. Mais surtout, les bases d’un discours délétère sur l’école sont posées: vouloir transformer l’enseignement dans sa forme, c’est forcément être un ennemi du savoir. Et chaque baisse de niveau serait, depuis, à mettre sur le compte de la pédagogie.

C’est à cette époque que les termes ayant pour racine «pédagogie» (soit l’art d’enseigner tout de même) ont commencé à devenir des insultes pour certains. Cela reste particulièrement présent et sert un discours pessimiste sur l’école publique qui est par exemple réactivé par François Fillon fustigeant «une caste de pédagogistes prétentieux». On retrouve un discours de la même eau dans la bouche de Marine Le Pen.

«Tant qu'il y aura des profs»

Un autre livre très percutant se saisit de la question scolaire en 1984. Il est signé Patrick Rotman et Hervé Hamon. L’ouvrage est engagé mais ce n’est pas un pamphlet, c’est le fruit de deux ans d’enquête et d'une série de documentaires diffusés à la télévision. Ce travail a à l'époque marqué les esprits, et il fut aussi un grand succès éditorial, son titre: «Tant qu’il y aura des profs». L’ouvrage reconstitue la complexité du monde scolaire et la difficulté du travail enseignant. Mais aussi l’urgence d’enseigner et le formidable engagement de ces profs des années 1980 malgré un contexte de déploration. Il est parfaitement illustré sur ce plateau de l'émission Apostrophe pour la rentrée 1984.

Ecoutez Patrick Grainville, prix Goncourt qui continue à l’époque d'enseigner dans un lycée polyvalent, dire qu’il est heureux d'être professeur à Sartrouville, en banlieue parisienne. Il a la simplicité et la sincérité de celui qui ne cherche pas à tirer profit de la catastrophe scolaire décrite par les autres invités.

Hervé Hamon est revenu, en 2004, sur la question qui le passionne, avec «Tant qu’il y aura des élèves». Membre du Haut conseil de l’évaluation de l’école dans les années 2000, il dresse le bilan de ces 33 ans de crise scolaire:

«Aujourd’hui comme en 1984, les gens qui crachent sur l’école ignorent sa réalité. On doit s’inquiéter de l’appauvrissement du débat depuis 1984. Je le vois encore aujourd'hui, en regardant les programmes des candidats à la présidentielle, à droite mais aussi à gauche

En 2017, l’école publique semble encore manquer de défenseurs dans les débats médiatiques. Et surtout de défenseurs qui connaissent le terrain, travaillent réellement sur la question et fréquentent un minimum des enseignants et des élèves dans leurs diversités.

Epilogue personnel: ma parenthèse enchantée. En 1984, comme des millions d’élèves, j'ignorais que j'étais dans un système scolaire aussi décrié. Je n'entendais pas les auteurs qui pensaient que notre pays courrait à la catastrophe scolaire. Je fréquentais l’école élémentaire Jules Vernes de la Butte rouge, quartier populaire de Châtenay-Malabry (92). Mon instituteur avait une barbe, donnait des lignes et jouait de la guitare. Tout mon quartier fuyait cette école, trop populaire, mais les enseignants employaient tous les jours des dispositifs pour nous aider à progresser. Depuis 1981, le vent étant à l’innovation scolaire, nous avons pu expérimenter un aménagement du temps scolaire qui nous a permis de pratiquer des activité artistiques et sportives deux après-midi par semaine. Je crois que pour nos enseignants, l’école devait être un lieu de transmission mais aussi d’épanouissement. Ce fut une parenthèse enchantée, une formidable expérience pour l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis devenue. Mes meilleurs souvenirs scolaires. Loin, très loin, des débats publics sur la débâcle de l’école, les classements perpétuels et la peur de l’avenir qui dominent depuis les années 1980. Ce qui me donne un peu d'espoir c'est que de telles écoles, bien que trop rares, existent aujourd'hui malgré tout.

Louise Tourret
Louise Tourret (155 articles)
Journaliste
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