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Les taxis roses colonisent les capitales

Laure Watrin, mis à jour le 04.12.2009 à 9 h 26

Les espaces réservés aux femmes sont une fausse bonne idée.

Une de plus. Après Londres, Dubaï, Beyrouth, et Podolsk (ville moyenne de la banlieue de Moscou), c'est au tour de Puebla, 4e ville du Mexique, de se doter d'une compagnie de taxis réservés aux femmes. Rose bonbon les taxis bien sûr. Mexico et d'autres villes mexicaines doivent bientôt suivre... L'histoire se répéte, générant chez certains (dont moi) le même sentiment de malaise à chaque fois ...
De quoi s'agit-il au juste? Officiellement d'une noble cause: protéger les habitantes de ces villes des violences masculines. Depuis quelques semaines, 35 «Taxis Pink», conduits par des femmes et n'acceptant que des clientes, circulent donc dans les rues de Puebla. Des taxis reliés aux services de police grâce à un bouton situé sous le volant et équipés d'un GPS pour être géolocalisés en permanence. Une façon de se mettre à l'abri du machisme latin et de ses harcèlements.

Les latins n'ayant pas le monopole des mains aux fesses, les Londoniennes ont été les premières à se lancer, en 2006, dans les taxis sexués avec les Pink Ladies Cabs. Une compagnie créée par deux mères de famille soucieuses de permettre aux jeunes filles de rentrer chez elles en toute sécurité à point d'heure (après avoir vomi comme il se doit dans le caniveau après un bon binge drinking à la Guinness!), sans craindre de se faire agresser par un chauffeur de taxi sauvage (la nuit, les vénérables Black cabs dorment et ces dernières années, de nombreux faits divers ont impliqué des chauffeurs de taxi non licensed, c'est-à-dire illégaux). A Londres comme dans les autres villes, les chauffeurs des taxis roses sont des femmes aussi calées en autodéfense qu'en cambouis, affublées pour le folklore d'une cravate rose. La cliente qui utilise leurs services reçoit un sms quand son taxi est arrivé et celle qui l'a raccompagnée attend toujours qu'elle soit rentrée chez elle pour redémarrer.

Rien à voir donc au départ avec des motivations religieuses, comme celles qui animent les autorités iraniennes quand elles créent, pour séparer un peu plus les deux sexes, un parc de loisirs réservé aux femmes au Nord de Téhéran. Même si, c'est vrai, à Beyrouth par exemple (et ne parlons pas de Dubaï), la compagnie Banat Taxi (littéralement «taxis pour femmes»), qui a reçu le soutien du ministère du tourisme libanais, est avant tout perçue comme un coup commercial et une façon d'attirer les riches vacancières voilées des monarchies pétrolières (une opinion que je ne peux que partager après m'être entassée à l'arrière d'un certain nombre de vieilles Merco qui font taxi-services à Beyrouth !).

Dans d'autres villes, ce sont les transports en commun qui ont viré au rose pour protéger les femmes des tripoteurs. A Tokyo, au Caire, à Mexico, à Séoul ou encore à Rio de Janeiro, des bus et des wagons de métro sont réservés aux femmes, le plus souvent aux heures de pointe. Pour l'avoir testé à Rio, c'est un spectacle assez étonnant que ces gynécées ambulants, ces wagons où l'on ne croise que des regards, plutôt complices d'ailleurs, de femmes qui disent apprécier cette intimité, certaines en profitant d'ailleurs pour retoucher leur maquillage à l'abri des regards masculins; un spectacle drôle aussi quand un étourdi qui a sauté à la dernière seconde dans le wagon sans réaliser où il avait mis les pieds doit attendre - à peu près aussi à l'aise qu'une nonne tombée dans un vestiaire de rugbymen sortant de la douche - la station suivante pour pouvoir déguerpir.

Une mauvaise solution pour lutter contre les violences

En France, pas de métros ni de bus réservés aux femmes (illégaux car discriminatoires ), mais au pays de l'égalité républicaine, on assiste tout de même à une petite tendance «pour vivre heureuses vivons entre nous», avec l'apparition de salles de sports interdites aux hommes ou avec les quelques tentatives de réserver des créneaux horaires à la gent féminine dans des piscines municipales (des tentatives certes isolées mais qui perturbent toujours, à une époque où des gynécologues du service public laïc peuvent se faire agresser par des fondamentalistes qui refusent que leur femme soit examinée ou soignée par un homme).

Les piscines pour femmes résultent d'une pression confessionnelle mais finalement, le résultat est le même: cacher les femmes des regards masculins. On est pour le coup aux antipodes de ces Suédoises qui réclamaient l'an dernier le droit de se baigner seins nus dans les piscines en Suède (un pays où l'égalité des sexes à tout crin semble avoir, d'après les copines suédoises, totalement désexué les relations), arguant que «les hommes doivent être capables de ne pas les agresser sous le prétexte qu'elles sont topless» !

Il n'est évidemment pas question de minimiser l'ampleur des agressions, physiques ou psychologiques, que les femmes subissent au quotidien un peu partout dans le monde . La Journée pour l'élimination des violences à l'égard des femmes s'est encore récemment chargée de nous rappeler la réalité des faits. Pour revenir au Mexique, une femme y est assassinée toutes les six heures. Mais est-ce en séparant les sexes qu'on va régler le problème ? Est-ce en créant des prisons dorées, des étages d'hôtels, voire des hôtels entiers, réservés aux femmes, équipés de caméras et d'ascenseurs privés, comme il en existe quelques-uns à Berlin, Zurich, ou Londres, pour soi-disant assurer le confort et la sécurité de femmes d'affaires stressées ou de voyageuses en mal de sensations à la Sex & the City, est-ce en développant des salles de sport interdites aux hommes histoire de déshiniber les complexées, est-ce en autorisant à nouveau des écoles publiques non mixtes, les «same sex schools», aux Etats-Unis pour permettre aux filles des quartiers défavorisés de faire leurs apprentissages loin des violences des garçons, que nous allons apprendre à vivre ensemble?

Aujourd'hui, et les Pintades ne peuvent que s'en féliciter, le regain d'intérêt de jeunes femmes pour le féminisme (oui, oui, n'hésitons pas à employer un gros mot) avec la création de mouvements comme Osez le féminisme, montre bien que la volonté des femmes qui se bagarrent pour l'égalité en droit et en fait ne se fait plus contre les hommes, au contraire.

Bien sûr, la ségrégation sexuelle peut aider à régler des urgences à court terme. Mais ce n'est pas comme ça qu'on apprendra aux uns à respecter les autres. Et quand on sait que la SNCF a commencé à proposer l'été dernier des wagons de TGV réservés aux familles, on se demande où tout ça se terminera...

Laure Watrin - les Pintades

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