France

Fillon se rêve en De Gaulle

Claude Askolovitch, mis à jour le 05.03.2017 à 8 h 13

Au Trocadéro, François Fillon, abandonné mais farouche, espère l’ordre moral, le droit au calme des bourgeois; il ressuscitera, au Troca, ces Champs Elysées du 30 mai 1968, quand le gaullisme se perdit dans l’illusion de sa survie.

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Dans son camp retranché, sa forteresse mentale, François Fillon se prend pour le général de Gaulle. Le fantasme s’impose quand survient cette manifestation du Trocadéro qu’il espère salvatrice, le moment où la rue de droite mettra fin à la chienlit qui l’assaille. Fillon se prend pour le De Gaulle du 30 mai 1968, qui envoyait ses partisans sur les Champs-Elysées, ministres en tête, pour achever la révolution! «De Gaulle n’est pas seul», chantait-on alors, derrière une DS noire pavoisé de tricolore? Fillon n’est pas seul, doivent promettre ceux qui braveront la météo, contre les juges et la lâcheté.

Du Trocadéro à l’Etoile, trois stations de métro. Ce que l’on parcourt en petit demi-siècle de droite. On n’oublie rien, et l’on conserve les mots. Fillon, ainsi, proclame: «Je ne me retirerai pas»? Ce sont exactement les mots du Général, quand il intervient à la radio, ce 30 mai 68, en fin d’après-midi, donnant le signal à ses troupes: «J'ai pris mes résolutions. Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple, je le remplirai.»

Entend-on les assonances? On mime la rhétorique, celle de l’homme qui se bat pour rendre le pouvoir au vrai peuple. Mercredi, Fillon parlait ainsi: «Je ne céderai pas, je ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas. C’est au peuple français que j'en appelle désormais, à ceux qui me suivent comme à ceux qui me combattent: seul le suffrage universel peut décider de qui sera le président de la République. J’irai jusqu'au bout parce que c'est la démocratie qui est défiée.»

En 1968, après un mois de troubles, de Gaulle dissolvait l’Assemblée nationale, pour que parle le suffrage universel:

«Quant aux élections législatives elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu'on entende bâillonner le peuple français tout entier, en l'empêchant de s'exprimer en même temps qu'on l'empêche de vivre, par les mêmes moyens qu'on empêche les étudiants d'étudier, les enseignants d'enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l'intimidation, l'intoxication et la tyrannie (…) La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s'imposerait dans le désespoir national.»

Le monde silencieux des provinces et des bourgeoisies

Cette fin d’après-midi, un jeudi, De Gaulle joue son va-tout. Les manifestations ont paralysé le pays. Une jeunesse excédée d’ennui, grisée d’impatience, a rencontré le monde ouvrier. Où est De Gaulle? France ne l’écoute plus. Il est allé se faire consoler par le général Massu à Baden-Baden. L’armée sera avec lui, s’il en est besoin? Le système politique prépare la suite. La gauche s’impatiente. La majorité s’effilochera? Il vient à la radio, alors, son refuge, comme en 40. Le moment est magique. La voix du vieil homme rencontre une France que terrifiait le chaos. Le monde silencieux des provinces et des bourgeoisies, dont, aujourd’hui, Fillon pense hériter? Ce jour-là, c’est une majorité silencieuse, qui prend possession des beaux quartiers.

De Gaulle et les siens, des Comités de défense de la République, avaient préparé le terrain. Sitôt le discours achevé, des centaines de milliers de personnes envahissent les Champs-Elysées, de la Concorde à l’Etoile. C’est la mer, dit-on. Malraux marche en tête, le chantre du gaullisme, flanqué de Michel Debré, son soldat héroïque. Derrière, devant eux, des drapeaux, des chants. «On veut travailler!» Et puis. «De Gaulle n’est pas seul!». Et encore! «Mitterrand à la Santé! Mendes au rancart! Cohn-Bendit en Chine!» On voue aux gémonies les leaders de la gauche, et cet étudiant rouquin, anarchiste allemand, qui symbolise la révolte, et qui défie le pouvoir, se pavanant en France malgré son expulsion. Cohn Bendit en Chine -chez les maos? Les gaullistes ne font pas le détail. Ils ont gagné pourtant. La France qui ne voulait pas du désordre se révèle à elle-même. Les législatives seront l’hécatombe de la gauche. De Gaulle survivra au pouvoir, mais un an seulement.

Cette année-là, Fillon avait 14 ans. Dans sa Sarthe, aussi, où le père était notaire, on s’agitait, autour de Renault, au Mans, et ailleurs. On s’inquiétait. Les travaux de la maison des Fillon avaient pris du retard à cause des grèves. Des familles amies rapatriaient en province leurs grands enfants étudiants à Paris. Les gentils gagneraient. Après la Révolution, on remettrait au pas ceux qui avaient bougé. Un secrétaire d’Etat à l’Information purgerait l’audiovisuel; cet homme, Joel Le Theule, ami de jeunesse des parents Fillon, serait son mentor, sept ans plus tard, faisant du jeune François son assistant parlementaire, et puis son successeur. Le Theule mourrait d’une crise cardiaque en 1980; François prendrait, à sa suite, ses mandats, sa carrière, et dépasserait son destin. Les journalistes en ennemis, la solitude, mais la France, la vraie, avec nous?

Ce que fabrique Fillon dans son orgueil et sa rage de survivre, est pourtant dans la continuité du 30 mai 1968

Toutes les tragédies se nappent de vertige. Fillon mime De Gaulle, et en appelle à la vieille opposition entre la République et l’agitation? Il lui faut cela pour oublier le dérisoire de sa chute? L’histoire bégaie en farce, si les outrances se retrouvent. Fillon tonne au scandale d’Etat quand De Gaulle dénonçait le «communisme totalitaire»? C’est, c’était, exagéré…. Mais au-delà des outrances, l’opposition des postures est fascinante. De Gaulle était le Président superbe d’un pays corseté, qui rompait ses chaînes dans le désordre; mais il était l’Etat, qu’il défendait contre l’agitation. Fillon, lui, n’est qu’un politicien piégé par une histoire piteuse, qui combat l’Etat, l’accuse d’être partial, jette le doute sur la justice et des policiers. C’est la position inverse de celle du gaullisme, alors: une droite assiégée déserte le discours de la République, pour n’être que sa contestation. Signe des temps et d’une défaite. L’Etat est passé aux mains des libéraux, des anciens gauchistes, des contestataires devenus bourgeois, des juges rouges devenus chasseurs de corruption. L’ordre des puissants n’est plus intangible, et les autoritaires deviennent des dissidents! On avait vu, lors des «manifs pour tous», comment les rhétoriques gauchistes d’antan, dénonçant les brutalités policières, les gaz lacrymogènes, les arrestations arbitraires, étaient passées à la droite de combat, celle qui défendait les valeurs éternelles, minoritaires désormais; Fillon est dans cette suite! Les grands gaullistes qui incarnaient l’Etat auraient du mal à croire leur successeur. Mais ce que fabrique Fillon dans son orgueil et sa rage de survivre, est pourtant dans la continuité du 30 mai 1968: on va parler ici d’idéologie.

Dans la grande manifestation des Champs-Elysées, on avait aussi entendu des choses horribles. Pas seulement la détestation de Mendes -les anti-gaullistes n’étaient pas en reste- mais ceci, adressé à Cohn Bendit, qu’on ne voulait pas seulement envoyer en Chine: «Cohn Bendit à Dachau.» Le juif Dany, en camp de concentration? Ce fut crié, dans un cortège qui s’ébranlait au nom du héros de la France Libre. C’était minoritaire. Ni Malraux ni De Gaulle ne l’auraient voulu. Mais ce fut crié, et assez fort pour qu’on s’en souvienne. Quelque chose s’était brisé. Ce fut, symboliquement, un tournant du gaullisme, et sa fin, inscrite dans le triomphe. Ce n’était plus le Général de 40, celui qui pourfendait les «notoires», celui qui avait sauvé l’honneur, celui qui, jeune officier déjà, avait tenu tête à la baderne Pétain, celui qui, au fond, aurait dû être des manifestants, l’inverse de la bourgeoisie… De Gaulle, assiégé, avait vu venir à son secours, pas seulement ses héros et ses anciens combattants, mais aussi une bourgeoisie et une droite qu’il avait toujours vomi, la France des veaux, la France de l’ordre apeuré, la France qui eut été pétainiste et qui voyait en Cohn Bendit un juif. C’est ce jour-là, dans la tourmente, que la droite reprit le pouvoir à De Gaulle, qui l’avait appelée, pour se sauver, contre le désordre et le communisme, et les étrangers dont nous venait le mal.

Au Trocadéro, François Fillon, abandonné mais farouche, espère l’ordre moral, le droit au calme des bourgeois, les familles d’antan, ceux qui ne veulent pas que les invertis procréent, le parti de la vraie France, contre l’empire du Droit, cette idée étrangère. Il cherche cela, l’enfant du gaullisme qui parle au diapason de Marine Le Pen, qui n’a plus le centre mais Sens commun; il ressuscitera, au Troca, ces Champs Elysées du 30 mai 1968, quand le gaullisme se perdit dans l’illusion de sa survie.

Bon cauchemar, mon Général.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (140 articles)
Journaliste
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