France

La présidentielle se fera avec 11 candidats mais sans «coup d'État citoyen»

Jean-Baptiste Mouttet, mis à jour le 18.03.2017 à 12 h 19

Mettre fin aux partis, participer à l'effondrement de la professionnalisation de la politique... Il n'y a jamais eu autant de candidats à porter ces thèmes lors des élections. Mais ces partisans ultra-connectés d'une démocratie plus participative ont du mal à élargir leur audience, tandis que les politiques traditionnels s'inspirent de leurs recettes.

KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

Il y a ceux qui ont tenté de s'attaquer directement à l'élection présidentielle, comme l'écrivain Alexandre Jardin ou Charlotte Marchandise, candidate désignée à l'issue d'un scrutin en ligne, LaPrimaire.org, mais ne finissent pas dans la liste finale des onze candidats (Nathalie Arthaud, François Asselineau, Jacques Cheminade, Nicolas Dupont-Aignan, François Fillon, Benoît Hamon, Jean Lassalle, Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou). D'autres veulent changer les règles depuis l'Assemblée nationale en aidant des «citoyens» à se jeter dans le grand bain de la campagne pour les élections législatives: c'est le cas des mouvements #MaVoix ou À nous la démocratie! (ANLD!). Tous partent d'un même constat: la démocratie française est à bout de souffle, aux mains d'«une classe politique déconnectée de la réalité, qui a confisqué toutes les manettes du pouvoir», comme l'écrit Charlotte Marchandise sur son site de campagne, et avec des électeurs qui «auront le sentiment d’être privés de leur droit de vote» et feront «un choix par défaut», comme le relève A nous la démocratie!

Tous veulent ouvrir la démocratie à une plus large participation des citoyens. #MaVoix affirme carrément son ambition de «hacker l'Assemblée nationale en juin 2017» et de «donner à tous les citoyens les capacités de s’approprier les enjeux, de se porter candidat, de proposer et de voter les lois». L'auteur du Zébre Alexandre Jardin avait décrit sa candidature comme «un lobby des territoires et de ceux qui font», les «faizeux» comme il nomme ces personnes issues d'associations ou de l'entrepreneuriat qui apportent des solutions concrètes à un problème donné.

Le climat national et international favorise l'éclosion et la multiplication de telles initiatives dites «citoyennes». La classe politique française, et quelques candidats, sont décrédibilisés par les «affaires» qui s'accumulent sans pour autant freiner les ambitions. La fragilité des systèmes démocratiques se dévoile au grand jour dans l'élection de Donald Trump aux États-Unis ou la possible première place de Marine Le Pen le 23 avril.

En parallèle, et bien que ces mouvements «citoyens» soient quelque peu fatigués de ces sempiternelles comparaisons, la Révolution tunisienne (2010-11), la «révolution des parapluies» à Hong-Kong (2014), le «mouvement Tournesol» à Taïwan (2014) ou, plus proche de nous, le mouvement des Indignés en Espagne (2011), prémices de la constitution de Podemos, ou bien entendu Nuit Debout en France sont autant de sources d'inspiration. «Ces mouvements planétaires de contestation font penser qu'un changement est possible, au même titre que l'altermondialisme dans les années 2000», assure le chercheur en sciences politiques Samuel Hayat, spécialiste de la représentation politique.

La volonté de dépasser les partis n'est pourtant pas une idée nouvelle, loin de là. «En 1848, avec les clubs, les citoyens critiquent déjà la professionnalisation de la politique alors que celle-ci n’apparaîtra vraiment que sous la IIIe République», explique l'universitaire. Les partis politiques, devenus organisations de masse, étaient perçus comme un outil pour exercer sa citoyenneté, «mais depuis les années 1980, ils sont devenus gestionnaires» soutient-il. Faut-il voir dans le foisonnement d'idées pour décloisonner la sphère politique l'annonce d'une nouvelle ère, plus participative? Ses défenseurs veulent y croire.

«Changer le logiciel de la représentation»

Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques et spécialiste de la démocratie participative, défend ce «processus de réécriture des règles du jeu». Pour lui, «c'est le pari qu'une bonne procédure amène au changement» de la sphère politique et plus largement de la société. Les différentes initiatives «citoyennes» se focalisent d'ailleurs sur la réforme des institutions, supposée mener à une plus grande démocratisation de la vie politique.

«A nous la démocratie!» résume ainsi son programme en six propositions, dont le remplacement du Sénat par une «chambre des citoyens» tirés au sort, la mise en place d'un «49-4» (si le gouvernement ne dispose pas de la majorité à l'Assemblée nationale sur un projet de loi, il aurait la possibilité de le soumettre directement aux électeurs), la lutte contre le parachutage électoral en imposant une réelle obligation de résidence aux candidats ou encore la possibilité d'un référendum d'initiative populaire sur un projet si 500.000 citoyens le réclament. Le mouvement compte pour l'instant trois candidats aux législatives, et six autres candidatures sont en cours de discussion –il a relevé dans une carte les circonscriptions à cibler en priorité, celles où sont élues «des professionnels de la politique» avec des mandats multiples, des affaires judiciaires, des conflits d'intérêts... Ces candidats, qui ne font pas partie des fondateurs du mouvement, auront pour mission de placer les six propositions à l'agenda parlementaire et «défendre les amendements en lien avec la démocratisation de l’ensemble de la vie publique». Ils s'engagent à exercer ce qui est pompeusement nommé «un mandat impératif continu», un pouvoir délégué pour mener une action prédéfinie –ce type de mandat est pourtant interdit par l'article 27 de la Constitution.

L'autre mouvement qui s'attaque aux élections législatives en présentant des «citoyens volontaires», #MaVoix, forme les futurs candidats à grands coups de MOOC (massive open online course), des formations en ligne. Son programme? Une plate-forme numérique où les citoyens seront appelés à débattre des projets de lois et à prendre les décisions que le député restituera. Si 50% des citoyens connectés sont favorables à une loi, cinq des dix députés voteront pour, procédure qui se révélerait problématique si le mouvement faisait élire un seul député... En mai 2016, #MaVoix avait présenté un candidat issu du tirage au sort lors d'une élection législative partielle dans le Bas-Rhin: Daniel Gerber, ancien libraire au RSA, avait obtenu un score modeste de 4,25% des voix, devançant quand même au passage le candidat du PCF.

Dans l'esprit civic tech, ces initiatives misent sur Internet et les nouvelles technologies pour améliorer la participation et le système politique. Charlotte Marchandise, la candidate de LaPrimaire.org, a ainsi été désignée par un vote en ligne auquel ont participé 32.685 personnes au second tour –soit plus, a-t-elle fréquemment souligné, que lors de la primaire EELV remportée par Yannick Jadot, à laquelle un peu moins de 14.000 électeurs avaient participé.

Cette civic tech française a ses intellectuels, ses livres de chevet, ses groupes d'influence. Un des ouvrages hexagonaux de référence est Le coup d'État citoyen (La Découverte, 2016), coécrit par la jeune Elisa Lewis, qui travaille pour une société de conseil pour les entreprises, Odyssem, et Romain Slitine, maître de conférence à Sciences Po. Les deux auteurs décrivent dans l'ouvrage quatre-vingt initiatives de par le monde qui constituent de nouvelles manières d'améliorer la démocratie. Ils appellent ainsi à «changer le logiciel de la représentation» et constate que «nous sommes à un tournant majeur qui verra, de plus en plus, les citoyens contribuer à l’écriture des lois». Elisa Lewis et Romain Slitine sont tous deux dirigeants de Démocratie ouverte, qui se présente comme un «collectif de transition démocratique» et défriche, teste les innovations démocratiques, propose des solutions aux élus, bref une sorte de think tank de la démocratie participative.

«Le système est verrouillé dans l'indifférence générale!»

Malgré ce socle intellectuel, des organisations abouties, ces candidats «citoyens» «se heurtent à un plafond de verre» lors de leurs campagnes respectives, estime Loïc Blondiaux. En dépit des nouveaux outils de communication, ils souffrent d'un «déficit de visibilité» car leur médiatisation, bien que croissante, n'a évidemment rien de comparable avec la couverture des campagnes des grands candidats.

De plus, «l'accès à la candidature est difficile», rappelle le chercheur. Si François Asselineau, qui préside son propre parti depuis dix ans, et Jean Lassalle, député depuis 2002, ont passé la barre fatidique des 500 signatures, Charlotte Marchandise et Alexandre Jardin ont eux largement échoué. «Le système est verrouillé dans l'indifférence générale!», fulminait auprès de nous l'écrivain en février, dénonçant la loi du 25 avril 2016, qui prévoit la publication de la liste intégrale des élus ayant parrainé un candidat (au lieu, comme c'était le cas auparavant, de 500 noms tirés au sort pour chaque candidat). Une mesure de «rétorsion» du «système des partis» selon lui.

Charlotte Marchandise a elle mené, avec «3.000 volontaires», une course contre la montre pour obtenir les précieux sésames. «Nous sommes en contact avancé avec plus de 500 élus, dont plus de la moitié ont accueilli favorablement notre démarche», nous assurait-elle fin février. Si elle a notamment obtenu les signatures de la maire ex-PS du 1er arrondissement de Lyon, Nathalie Perrin-Gilbert, et de la députée écologiste Isabelle Attard, elle décrit un monde politique professionnel qui l'«ignore»: «Je pense que les partis ne comprennent pas notre démarche.»

Pas de convergence

Face à ces obstacles, pourquoi ces différents mouvements ne convergent-ils pas alors qu'ils partagent un socle commun d'idées? Alexandre Jardin et Charlotte Marchandise se sont rencontrés, se respectent mutuellement, mais la candidate issue de la Primaire.org a rappelé qu'elle avait été «élue à la suite d'un processus hautement démocratique» et ne pouvait donc faire fi des votants en abandonnant ses ambitions électorales, ajoutant qu'elle aurait été «ravie» d'un ralliement de l'écrivain à sa candidature. Ce dernier ne s'est pas non plus montré à l'aise avec l'idée d'un rapprochement: «De vieilles potions , nous ne sommes pas dans cette culture-là», a-t-il estimé. «Ce n'est pas parce qu'on jette le mot citoyen que nous sommes d'accord sur tout.» Même fin de non recevoir entre ANLD! et #MaVoix: «Nous sommes favorables à tout ce qui ne va dans le sens de la non-professionnalisation de la politique. Mais nous avons une démarche plus radicale avec une volonté de changer les institutions. Nous ne sommes pas neutre alors que #MaVoix n'affiche pas son programme et a une approche plus apolitique», explique l'un des fondateurs, Emmanuel Martin.

Tous ces acteurs récusent un clivage gauche-droite à dépasser selon eux... mais qui a laissé des traces. Ils sont nombreux à avoir fait leurs premières armes politiques au sein de partis qu'ils ont quittés, déçus. Certains membres fondateurs de ANLD! ont ainsi milité au Parti socialiste. Matthieu Niango a par exemple travaillé au sein du cabinet de Bertrand Delanoë quand il était maire de Paris. Du côté de #MaVoix, Quitterie de Villepin, une des personnalités à l'origine du mouvement, est passée par le MoDem: elle était responsable de la campagne numérique de François Bayrou lors des élections présidentielles en 2007. Charlotte Marchandise, qui a cofondé l'association Doulas de France, qui soutient les femmes et leur entourage pendant la période périnatale, et s'est investie dans le Mouvement associatif rennais (Mar), a participé aux municipales 2014 sur une liste de gauche composée d'Europe Écologie-Les Verts (EELV), du Front de gauche et de membres de la société civile et a été nommée adjointe déléguée à la santé. Alexandre Jardin, plus libéral, a temporairement soutenu Emmanuel Macron.

«Risque de gadgétisation»

A contrario, du côté des «professionnels», certains candidats «classiques» récupèrent des idées et communiquent sur ces thèmes afin de porter les habits convoités du candidat anti-système. «La France insoumise» de Jean-Luc Mélenchon comme «En Marche!» d'Emmanuel Macron tentent de se défaire du carcan des partis. Les deux candidats mettent en avant la consultation des Français pour l'élaboration de leurs programmes, que ce soit à travers une plateforme numérique pour «La France Insoumise» ou via des comités locaux chez l'ancien ministre de l'Économie. Benoît Hamon a lui repris l'idée du «49.3 citoyen» et a intégré à son équipe de campagne Elisa Lewis et Romain Stiline de Démocratie ouverte, afin qu'ils mettent en place un «conseil citoyen» chargé d'évaluer ses propositions et en faire émerger d'autres, conseil qui a été tiré au sort le 1er mars. Chez À nous la démocratie, on assure avoir été approchés par des candidats, mais les fondateurs ont refusé toute participation.

Pour Guillaume Gourgues, chercheur en sciences politiques et spécialiste de la participation publique, «il y a un risque de gadgétisation» de ces idées par les hommes politiques. Il cite l'exemple de Grenoble et de son maire Eric Piolle, qui a lancé à la fois un «budget participatif» et un plan d'austérité, au grand dam des mouvements sociaux locaux.

Mais n'est-ce pas finalement les milieux politiques traditionnels qui parviennent peu à peu à phagocyter les initiatives «citoyennes»? Pour concurrencer les figures et organisations implantées historiquement, ces mouvements doivent parvenir à toucher le plus grand nombre, devenir à leur tour «de masse». Et c'est là que le bât blesse. «Ils ne sont finalement pas plus représentatifs que les partis politiques traditionnels», tranche Samuel Hayat. Utiliser des outils numériques pour appeler à une participation poussée amène rapidement une certaine audience tout en excluant d'autres personnes. «Comme toute arène politique, il y a une sélection», note le chercheur.

Guillaume Gourgues évoque lui un «fétichisme de l'outil» au détriment du fond, ou celui-ci efface au final le programme. Une critique évacuée à moitié par les intéressés. «À notre sens, ce sont moins les outils techniques et technologiques que les nouvelles formes d’organisation et d’action de la société qui sont prometteuses pour notre démocratie», écrivent ainsi les deux auteurs du Coup d'État citoyen.

Selon Guillaume Gourgues, «en caricaturant, ce mouvement est principalement animé par des personnes intégrées socialement et politiquement», qui manient de nouveaux concepts ponctués d'anglicismes, utilisent le numérique spontanément. Le rapport de force avec les partis politiques ne tourne pas à leur avantage: «Ils sont condamnés à être perçus comme des associatifs. Tant qu'ils restent dans la “procédure”, ils ne peuvent parler d'égal à égal avec les partis», commente Samuel Hayat. Une procédure à laquelle ils ne peuvent de toute façon pas échapper, le jeu électoral les poussant à retourner aux fondamentaux avec, par exemple, le tour des mairies, pour récolter les parrainages nécessaires: les initiatives citoyennes ne peuvent s'affranchir des vieilles recettes.

Jean-Baptiste Mouttet
Jean-Baptiste Mouttet (4 articles)
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