France

Pourquoi les Français sont-ils si mauvais à l'oral?

Juliette Dross, mis à jour le 03.03.2017 à 16 h 05

La maîtrise de la parole, nécessaire lorsqu’on se destine à la carrière juridique ou politique, n’est pas moins importante dans les autres domaines. Or, elle est peu enseignée.

Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919)  Licence CC

Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919) Licence CC

«Être deux, est-ce déjà trop?» Ce 10 mai 2016, à la Bibliothèque Nationale de France, devant le public venu nombreux assister à la finale du concours d’éloquence de Sorbonne Universités, Victor Pourcher va défendre l’affirmative. Oui, être deux, c’est déjà trop. Non qu’il en soit nécessairement convaincu, mais parce que c’est le jeu : faire un discours sur un sujet imposé en défendant une thèse qui l’est tout autant.

La voix assurée, le regard droit, l’étudiant en lettres se lance et rompt le silence. Avant d’être sélectionné pour la finale, le futur lauréat du concours 2016 a bataillé ferme: deux tours, deux discours devant des jurys attentifs tant au fond qu’à la forme, tant à l’argumentation qu’à la «performance». Des heures de travail, de composition, de recomposition, de décomposition… À quelle fin? Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle?

Apparemment oui, si l’on en juge au succès du concours. Malgré les moments de découragement, malgré les montées de stress et la possible déception de ne pas être lauréat, les étudiants qui se sont lancés dans l’aventure sont dans leur grande majorité enthousiastes.

Redonner sa place à l’oral

Pourquoi cet engouement pour l’art oratoire et les concours d’éloquence? La réponse tient à un constat simple: l’enseignement est, en France, centré autour de l’écrit. La part de l’oral est réduite au minimum, l’important étant de savoir exposer ses idées… sur le papier, dans le cadre très formel de la dissertation. Ce qui est avant tout évalué dans cet exercice roi de l’enseignement, c’est la capacité à argumenter, à organiser sa pensée… mais en aucun cas l’aptitude à parler.

Or, être maître dans l’art de la dissertation ne signifie pas être un orateur hors pair, loin s’en faut, et les étudiants ne s’en rendent que trop compte. Ce n’est pas parce que vous savez écrire que vous allez savoir persuader un employeur potentiel de votre valeur, convaincre votre responsable du bien-fondé de votre décision ou tout simplement défendre vos idées dans une discussion entre amis. Au-delà du raisonnement et de l’argumentation, la persuasion exige un discours incarné par un orateur et tourné vers un auditoire.

C’est pour combler ce manque et répondre à cet enjeu que se développent dans les universités et les grandes écoles françaises des formations à l’art oratoire et des concours d’éloquence. À Sorbonne universités, par exemple, le concours «Fleurs d’éloquence» est précédé d’une formation assurée tant par des universitaires spécialistes du discours que par des professionnels de la parole (avocats, comédiens), qui exposent aux étudiants les préceptes et les techniques d’un art vieux de 2500 ans: la rhétorique, ou «l’art de persuader».

L’art de la rhétorique

Dès l’Antiquité, les rhéteurs, ces spécialistes du discours persuasif, ont perçu l’importance de la maîtrise de la parole. Ils ont distingué cinq parties de la rhétorique, en montrant qu’elles étaient indissociables:

  • l’invention, ou recherche des arguments et du «fond» du discours

  • la disposition, ou organisation du discours

  • le style

  • la mémoire, ou art de la mémorisation

  • l’action enfin, ou capacité à incarner son discours (gestuelle, voix, intonation, etc.)

Cette classification, pour être ancienne, n’a rien de poussiéreux. Elle a fait ses preuves pendant plus de deux millénaires, et les grands orateurs du XXIe siècle suivent, dans ses grandes lignes, ce modèle. Car au-delà des subtilités théoriques, il souligne un point essentiel: le fond est indissociable de la forme. L’invention, la disposition et même le style n’ont de force que s’ils s’incarnent dans une action puissante. À rebours, l’action ne saurait donner vie à un discours creux, dépourvu de contenu solide. Comment déterminer les points forts de son discours? Quels arguments privilégier? Comment organiser son discours? Comment le prononcer et l’incarner? Quel style adopter? Autant de questions qui sont au cœur de la formation à l’art oratoire.

Ethos, pathos et logos

Plus fondamentalement, même, la rhétorique définit ce qui est au cœur de l’acte persuasif, à savoir les moyens de persuasion. C’est Aristote qui, le premier, montre que la persuasion repose sur trois moyens techniques (ou «preuves»), élaborés par l’orateur: l’ethos, ou l’image que l’orateur construit de lui-même par son discours; le pathos, ou la capacité à soulever les émotions de son auditoire; le logos enfin, preuve objective, qui correspond à la partie rationnelle du discours, à la persuasion par le raisonnement et l’argumentation (logos signifiant, en grec, à la fois raison et discours).

Là encore, cette définition est déterminante pour qui veut apprendre à persuader: elle rappelle qu’on ne saurait persuader en se contentant d’argumenter. L’image que l’orateur donne de lui-même dans son discours et sa capacité à soulever les émotions sont tout aussi importantes que l’argumentation stricto sensu, pourtant tellement mise en avant dans l’apprentissage français. Les Churchill, de Gaulle, Badinter ou Obama sont là pour le rappeler: un bon discours est un discours qui s’incarne et qui fait vibrer, et non un discours qui se contente de démontrer.

Si la rhétorique est à l’honneur depuis longtemps dans les facultés de droit, les écoles du barreau ou les Instituts d’études politiques, elle a longtemps été plus discrète dans les autres disciplines. Pourtant, la maîtrise de la parole, certes nécessaire lorsqu’on se destine à la carrière juridique ou politique, n’est pas moins importante dans les autres domaines. C’est pourquoi l’on assiste depuis quelques années à un rattrapage dans les universités de lettres et sciences humaines ou dans les établissements scientifiques.

Divers par leur horizon, leur niveau d’étude ou leur spécialité, les étudiants sont formés à une éloquence généraliste et acquièrent ainsi des outils précieux tant pour leurs études que pour leur vie professionnelle: la capacité à persuader est décisive pour réussir un oral de concours, un entretien d’embauche ou une présentation.

Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des cadres brillants gênés dans leur vie professionnelle par cette difficulté à prendre la parole et à être persuasifs. C’est pourquoi ces formations à l’art de convaincre se développent également dans le cadre de la formation professionnelle : le coaching en art oratoire a la cote auprès des dirigeants d’entreprise.

Finalement, au-delà du cadre universitaire ou professionnel, la formation à la rhétorique relève d’un objectif plus largement citoyen. Connaître les techniques de la persuasion, c’est aussi être capable de faire le tri dans les discours que l’on entend. Aristote l’affirmait déjà: s’il est utile de savoir défendre un point de vue comme son contraire, ce n’est pas pour faire un mauvais usage de la parole et imposer n’importe quelle valeur, mais pour être capable de réfuter un raisonnement fallacieux. Autrement dit, la formation à l’art oratoire est un outil majeur permettant d’affûter le sens critique.

De manière complémentaire, les exercices rhétoriques contribuent à l’ouverture intellectuelle de ceux qui s’y prêtent, en les contraignant à défendre –donc à comprendre– des arguments qui ne seraient pas spontanément les leurs, dans une démarche dialectique.

Certains diront peut-être que l’on forme des sophistes et que l’on initie la jeunesse à ce qui n’est qu’un art de tromper. Le débat n’est pas nouveau. Il fait rage, en réalité, depuis la naissance de la rhétorique, au Vᵉ siècle av. J.-C. Pourtant, il serait réducteur de rejeter la rhétorique et de refuser de l’enseigner au prétexte qu’elle pourrait être mal utilisée par les futurs orateurs. Les discours délétères se portent bien en ces temps de populisme galopant: si les citoyens ne savent pas les analyser ou les réfuter, ils ne seront que plus dangereux.

Cet article a été initialement publié sur le site The Conversation

The Conversation

 

Juliette Dross
Juliette Dross (1 article)
Maître de conférences depuis 2005 à l'université Paris-Sorbonne
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