Monde

Faisons une croix sur la Suisse

Philippe Boggio, mis à jour le 03.12.2009 à 15 h 48

Votation, banques blanchisseuses, neutralité à géométrie variable, arrestation de Polanski, ça suffit!

Après leur votation anti-minarets, c'est pas demain la veille que les Suisses vont s'épargner les moqueries et autres effets du dédain français — et belge, même — à leur endroit. D'abord, leurs églises enlaidissent le paysage avec leurs clochers à bulbe remplis de cloches. C'est bien la peine d'aller chercher querelle aux quatre tours musulmanes de l'appel à la prière que compte le pays!

Non, décidemment, les Suisses ne sont pas des gens comme nous. Ils sont neutres. A chaque fois qu'éclate une guerre, ailleurs, ils s'empressent d'obtenir des belligérants que soit réaffirmé leur droit ancestral à la neutralité. Peu leur importe de contribuer à la paix, ou déjà de peser sur les conflits. Ils veulent qu'on les laisser aller leurs petites affaires, tranquilles, entre Helvètes, dans leur pays grand comme une principauté. Quand ils affirment qu'ils sont neutres, leurs voisins traduisent: froussards, oui! Un peu lâches sur les bords. Et opportunistes avec ça. Neutres comme on est du côté du manche. D'ailleurs, après la seconde guerre mondiale, les Alliés leur avaient reproché d'avoir favorisé les nazis.

Pour atténuer un peu les critiques toujours possibles, prudents, les Suisses ont inventé la Croix-Rouge. Pour aller distribuer le courrier dans les camps de prisonniers. C'est pour ça, parce que c'était encore trop peu, que «nous autres» Français, nous avons dû créer Médecins sans frontières, Médecins du Monde, et Bernard Kouchner.

En plus du chocolat blanc, du Fendant et des filets de perche du Lac de G'nève, leur grand avantage, longtemps, ça a été les banques. Ils en ont mis partout. Même dans les alpages, au milieu des concerts de cloches, accrochées au cou des vaches, on entend tinter les lingots d'or. Comme ils sont neutres, les clients ont compris aussi qu'ils étaient peu regardants sur la provenance de l'argent. Résultat : tous les mafieux que compte la planète viennent jeter du pain aux cygnes du lac. Maintenant que les paradis fiscaux sont un peu moins paradisiaques, que le FBI s'est mis à éventer le secret bancaire de l'Union des Banques Suisses (UBS), et bientôt de l'autre respectable empire du silence, le Crédit Suisse, leurs coffres-forts risquent de leur rester sur les bras. Un coffre-fort qui renferme du vide, rien d'autre que de l'air, même du bon oxygène des alpages, c'est démoralisant.

C'est peut-être pour ça que les Suisses ont des poussées de xénophobie, en ce moment. D'être obligés d'arborer des mines de clergymen, de demeurer obséquieux, courbés en deux devant des dictateurs ou d'anciens sous-développés enrichis par le pétrole ou la corruption, ils supportaient quand ça aidait à la multiplication des commissions sur comptes à numéros. Si l'argent file ailleurs, il n'y a plus de raison de ne pas se monter tel qu'on est, sous le vernis (1).

Comme le suggère Daniel Cohn-Bendit, si les musulmans riches, et ça en fait, vident leurs comptes, après cette histoire de minarets, la Suisse ne sera plus jamais autre chose qu'une sorte de Carinthie, rurale, arriérée, offerte aux nostalgies rancunières de prêcheurs populistes. Un pays plus petit encore. Peuplé d'horlogers et de joueurs de curling. Même Roger Federer, pourtant Suisse jusqu'au bout de sa raquette, oubliera de rentrer chez lui. Ursula Andress fera un procès à quiconque rappellera qu'elle est née à Ostermundigen, dans le canton de Berne. Les Français, expatriés fiscaux, iront coloniser d'autres zones franches. Gstaad retrouvera la paix des cimetières de montagne. La France obtiendra sûrement la libération de Roman Polanski pour traitement inhumain: laisse-t-on un prisonnier tourner en rond dans son jardinet, devant son chalet, un bracelet électronique à la cheville, dans une station de ski fantôme?

Philippe Boggio

(1) Ceci dit, certains ont quand même honte d'être suisse : ils préfèrent se cacher des caméras de Google.

Image de une: Village de Mund, dans le sud-ouest de la Suisse. REUTERS/Michael Buholzer
Philippe Boggio
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