Histoire

On révèle toujours «un peu de son âme à la manière de poser son cul»

Camille Jourdan, mis à jour le 06.03.2017 à 14 h 33

À genoux sur le canapé, accroupi sur sa chaise de bureau, avachi sur son siège, les pieds sur la table... Mais enfin, tenez-vous bien! Après la leçon de Kellyane Conway à la Maison-Blanche, petit voyage à travers les différentes manières de poser son séant.

La photo «scandale» de Kellyane Conway à la Maison-Blanche.

La photo «scandale» de Kellyane Conway à la Maison-Blanche.

Fin février, la conseillère de Trump Kellyane Conway affolait les réseaux sociaux avec une photo d'elle prise dans une posture surprenante sur le canapé du Bureau Ovale de la Maison-Blanche. Les pieds sur le divan, est-ce vraiment une façon de se tenir assise?

Pour Jean-Bernard Vuillème, écrivain auteur du livre Les Assis: regard sur le monde des chaises, il existe un «art de s'asseoir, dont l'adolescent vautré représenterait la négation, et la femme du monde, croisant ses longues jambes en toute impudeur et distinction, le niveau le plus accompli». Il n'est donc en rien naturel de poser ses fesses sur un siège ou dans l'herbe; s'asseoir, c'est un acte social.

S'asseoir sur une chaise, un truc d'humain

«La verticalité de l'être humain est unique. Il est le seul à pouvoir tenir debout et à marcher sur ses deux jambes», rappelle Hajo Eickhoff, l'auteur de L'Histoire de la posture assise. Pourtant, il a vite décidé de s'asseoir, en passant de sa vie de nomade à celle de sédentaire. Et la société occidentale est vite devenue une société d'«assis», résume Eickhoff:

«Le mot d’ordre de cette civilisation est d’être assis avant tout, en tout lieu, avec tout le monde, à chaque instant. Les hommes de culture occidentale vivent sur les chaises.»

Pourquoi choisir de poser ses fesses sur une chaise, alors même que cette position n'est «ni confortable ni naturel ni même un repos pour les jambes»? Pour Fabienne Martin-Juchat, professeure à l'université Grenoble-Alpes, l'homme moderne a cherché à s'éloigner du sol, qui le renvoie à son animalité: «La chaise est symbolique de la recherche de l'homme de s'éloigner de son ancrage animal, et de son rapport à la nature.» L'auteure du livre Le corps communicant: XXIe siècle, une civilisation du corps? évoque aussi les raisons d'hygiène qui ont poussé les hommes à ne plus s'asseoir sur le sol.

La chaise est aussi apparue comme un outil de l'industrialisation de nos sociétés modernes: conçue pour travailler plus efficacement, pour «rester immobile et se concentrer sur une tâche précise», ajoute encore Jean-Bernard Vuillème, ou pour mieux écouter et réfléchir. Elle reste cependant l'apanage des sociétés occidentales et de ses membres, relève Hajo Eickhoff, «comme s’ils avaient conclu un accord secret, ils se rencontrent toujours dans cette même posture étrange, le corps plié à angle droit».

«On peut parler d'une “disciplinarisation” du corps: on apprend à s'asseoir»

Michèle Jolé

Chez d'autres populations, on aura plutôt tendance à s'asseoir en tailleur par terre, ou à genoux. «Chaque culture adopte des codes différents selon son histoire», rappelle la philosophe Isabelle Queval:

«Dans des sociétés longtemps restées nomades, comme en Afrique du Nord, où l'on vivait dans des tentes, c'est assez logiquement que l'on a pris l'habitude manger assis par terre», détaille-t-elle.

La mondialisation a cependant tendance à gommer ces disparités et à voir apparaître des chaises, des tables et des couverts aux quatre coins du globe.

Reproduction de normes

 

Sur une chaise, par terre, sur le rebord d'un mur ou d'un canapé... Peu importe où l'on pose ses fesses, on ne le fait pas de la même manière selon où l'on se trouve, avec qui, à quel moment... Le contexte est très important dans l'attitude corporelle à adopter, car comme toutes nos postures corporelles, la façon dont on s'assoit transmet des codes implicites, sujets à interprétations.

Le corps, et donc la façon dont on le positionne, est «reproducteur des normes», analyse Michèle Jolé, qui s'est notamment intéressée à la façon dont «la ville invite à s'asseoir». «On peut parler d'une “disciplinarisation” du corps: on apprend à s'asseoir». Qui n'a jamais entendu «Tiens-toi droit(e)!» à l'école? Depuis tout petit, on intériorise les «bonnes» et les «mauvaises» façons de s'asseoir selon les situations.

Et ces «bonnes» et «mauvaises» postures varient, là aussi, selon les cultures et les époques. Dans les années 1950, l'anthropologue Gordon Hewes a répertorié les différentes façons de s'asseoir, de s'agenouiller, de s'accroupir ou encore de se coucher, à travers les civilisations. Il note, par exemple, «onze façons de s'asseoir sur des chaises, des bancs ou des tabourets». Mais il montre qu'il est également possible de s'asseoir par terre en serrant les jambes, en les pliant ou en les étendant; on peut se mettre à genoux, en posant ses fesses sur ses talons, ou en contraire en se redressant, ou en ne posant qu'un seul genou; on peut aussi s'asseoir en tailleur, en rapprochant ses jambes croisées...

Cette dernière position, par exemple, est très répandue en Inde et en Asie du Sud-Est, car elle a une «signification religieuse bien connue», développe Hewes, mentionnant l'hindouisme et le bouddhisme. Au contraire, c'est la position à genoux qui aura une connotation religieuse chez les musulmans, quand cette posture signifierait plutôt la supplication dans les sociétés judéo-chrétiennes. On voit clairement à travers ces exemples la construction sociale et historique des façons de s'asseoir. S'accroupir, par exemple, est relativement proscrit chez les Occidentaux, qui voit dans cette posture l'allusion à la «défécation», mentionne Gordon Hewes. Pourtant, elle est très plébiscitée dans d'autres parties du monde.

«Une femme ne s'assied comme un homme»

Dès la petite enfance, on va donc adopter les codes propres à notre culture. Et les adopter selon les situations: on ne s'assied pas de la même manière sur le canapé de son salon, et sur celui du Bureau Ovale de la Maison-Blanche... Généralement, on intériorise ces codes, jusqu'à ne plus avoir conscience de les reproduire: «Vous ne faites pas exprès de serrer ou de croiser les jambes lorsque vous vous asseyez», fait remarquer Fabienne Martin-Juchat.

Et oui, car s'asseoir en écartant les jambes lorsqu'on est une femme serait contraire à ces fameux codes. Dans son énumération des différentes postures assises, Hewes note aussi à plusieurs reprises que certaines positions sont davantage adoptées par des hommes, et d'autres par des femmes. Être assis par terre avec les jambes tendues devant soi, voilà plutôt une position féminine, «bien adaptée pour tenir un enfant, en particulier si la mère veut faire autre chose en même temps», décrit l'anthropologue. Au contraire, poser un genou à terre, dans une position qui renvoie à celle du «cow-boy», serait plutôt un truc de mec.

«Il y a encore quelques années en France, seuls les hommes pouvaient s'asseoir pour manger à table, pendant que les femmes servaient»

Isabelle Queval

Ces rapports de sexe renvoient aussi à des rapports de domination, qui se traduisent souvent la façon de s'asseoir. «Parmi les premières chaises, il y avait les trônes», rappelle Jean-Bernard Vuillème. S'asseoir sur un siège était donc réservé à une certaine classe sociale, tandis que le peuple devait se contenter du sol, ou au mieux des bancs. «Aujourd'hui encore, la chaise d'un directeur d'une grande entreprise est souvent beaucoup plus imposante que celle de l'employé de base», sourit l'écrivain.

Ce rapport de domination est donc parfois doublé des rapports entre hommes et femmes, comme l'illustre Isabelle Queval:

«Il y a encore quelques années en France, seuls les hommes pouvaient s'asseoir pour manger à table, pendant que les femmes servaient.»

Comme beaucoup d'autres codes sociaux, celui de s'asseoir est donc indubitablement marqué par des rapports de force, et est par là même, genré. Il n'y a qu'à voir comment certains hommes s'assoient dans le métro.

Ces positions se trouvent en plus contraintes par la façon dont on s'habille: une femme en jupe n'osera pas écarter les jambes. Car là est l'une des règles premières dans la façon de s'asseoir, souligne Gordon Hewes:

«La crainte d'exposer ses organes génitaux […] semble jouer un rôle important dans les habitudes de postures, dans beaucoup de cultures.»

Transgresser ces codes peut ainsi devenir un moyen de revendication, de dénonciation des rapports de force. On assiste ainsi à des «sittings». «Certaines femmes choisissent volontairement de s'asseoir les jambes écartées, pour dire: “Je peux faire comme les hommes”», explique Fabienne Martin-Juchat.

Notre corps assis à la recherche du mouvement

Pas sûr que Kellyane Conway ait voulu revendiquer quoi que ce soit en se mettant à genoux sur le canapé de la Maison-Blanche. Mais elle savait très certainement en adoptant cette attitude, qu'elle choquerait. Et qui peut nier qu'elle devait être plutôt confortablement installée, mieux en tout cas que perchée sur ses talons hauts, ou raide comme un piquet sur une belle chaise? À condition cependant de ne pas rester trop longtemps dans cette position...

«Essayez de retirer les chaises, les tables, les fauteuils de chez vous, s'amuse Fabienne Martin-Juchat... Notre corporéité n'est plus adaptée à vivre à même le sol. Il faudrait réapprendre à être au sol, car on manque de souplesse».

À force d'être assis, l'homme occidental a développé toutes sortes de troubles: mal de dos, raideurs, maladies cardio-vasculaires, obésité... Une véritable industrie se développe face à cela: on dessine des chaises ergonomiques, on incite à travailler debout ou en pédalant, on propose des abonnements à la salle de sport... «Le manque de mouvement a finalement créé une industrie du mouvement», observe Jean-Bernard Vuillème, avec le développement de sports qui réapprennent à s'asseoir autrement, comme le yoga. Le monde des assis va-t-il changer, et finir par accepter qu'une conseillère du président des États-Unis mette ses pieds sur le canapé?

Même si les codes évoluent régulièrement, «l'homme révèle», comme le dit si bien Jean-Bernard Vuillème, et révélera toujours «un peu de son âme à la manière de poser son cul».

Camille Jourdan
Camille Jourdan (137 articles)
Journaliste
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