France

En France, les minarets font profil bas

Louis Moulin, mis à jour le 02.12.2009 à 17 h 48

Ils sont à la fois peu nombreux et peu élevés.

Après la burqa, les minarets? Ce week-end, 57% des Suisses se sont prononcés pour l'interdiction de la construction de minarets dans la Confédération Helvétique. La votation a été commentée en France par toute la classe politique, avec des conclusions différentes. Marine Le Pen, évidemment, s'est félicité des résultats et a immédiatement réclamé l'organisation en France d'un «référendum sur l'immigration et le communautarisme». D'autres déplorent les nouvelles venues de Suisse, comme Bernard Kouchner, «un peu scandalisé» par cette «expression d'intolérance».

D'autres encore louvoient sur le mode «Et si les Suisses avaient dit tout haut ce que les Français pensent tout bas?», comme le secrétaire général de l'UMP Xavier Bertrand pour qui on n'a pas «forcément besoin» de minarets en France. Selon Azzedine Gaci, président du Conseil Régional du Culte Musulman de Rhône-Alpes, «certains politiques veulent ouvrir ce débat en France parce qu'on est en pleine période électorale» à l'approche des régionales, se demandant «pourquoi tout ce tapage?». Beaucoup de bruit pour rien? Pour en juger, un petit point sur les minarets en France.

20 minarets pour 2.000 mosquées

Un minaret est une tour traditionnellement adjointe aux mosquées pour permettre au muezzin de lancer son appel à la prière. Le mot minaret vient de l'arabe «manara» (rien à voir avec le dessinateur du même nom) qui signifie «phare», littéralement endroit où on met la lumière («nour» en arabe). Peut-être parce qu'il n'est pas issu du Coran (le prophète Mahomet n'y fait pas allusion), le minaret n'est encadré par aucune règle religieuse. Le nombre de minarets par mosquée est ainsi très variable. «Certaines mosquées très connues n'ont pas de minaret, constate Mohamed Moussaoui, le président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Regardez la mosquée d'Al-Aqsa ou le dôme du Rocher, ce sont des lieux très importants pour les musulmans et ils n'ont pas de minaret.»

A l'inverse, certaines mosquées comme Sainte-Sophie à Istanbul ou la Grande Mosquée de la Mecque possèdent plusieurs minarets. Il en va de même pour la forme architecturale des minarets: certains sont cylindriques, d'autres à base cubique, voire octogonale. La forme du minaret dépend plus des cultures locales que de la religion. Ainsi en France, les minarets sont généralement à base cubique, comme au Maghreb. «Les mosquées de Chine ressemblent aux édifices chinois, explique Azzedine Gaci. Aussi, pour moi, les mosquées de France doivent être des mosquées françaises». C'est à dire sans posséder forcément de minaret culminant. Et même sans minaret du tout.

De fait, sur 2.000 lieux de cultes recensés par le Conseil Français du Culte Musulman, on ne recense qu'une vingtaine de minarets. «Faites le calcul, ça fait moins de 1%», chiffre Mohamed Moussaoui, avant d'expliquer que si les minarets sont si peu nombreux en France, c'est que «ce n'est clairement pas une priorité. Les musulmans de France veulent avant tout la tranquillité, et ils ont renoncé à la demande des minarets depuis bien longtemps. Et puis, il y a des problèmes financiers aussi: un minaret, ça coûte cher...». Azzedine Gaci rappelle aussi que «l'immense majorité des mosquées françaises, ce sont des villas, des usines, des garages rachetés et transformés en lieux de culte. Ça n'aurait aucun sens d'y ajouter un minaret».

Ainsi, la plupart des minarets français ne sont présents que dans de grandes mosquées, comme celles de Paris, Evry, Lyon, Saint-Etienne ou Créteil. Le plus ancien minaret français, c'est celui de la mosquée de Saint-Denis de la Réunion, inaugurée en 1905. En France métropolitaine, c'est le minaret de la Grande Mosquée de Paris, bâtie dans les années 1920 pour rendre hommage aux combattants musulmans morts pendant la Première Guerre Mondiale. «Et déjà à l'époque, il y a eu une polémique entretenue par des mouvements nationalistes qui refusaient la construction d'un minaret sur la mosquée», assure Mohamed Moussaoui.

Mini-minarets

Peu nombreux, les minarets sont aussi peu élevés en France, tout simplement parce qu'ils sont régis par les règles de l'urbanisme. Ils doivent ainsi correspondre aux critères des Plans Locaux d'Urbanisme qui limitent souvent la taille des édifices. Dans la Grande Mosquée de Lyon, le minaret culmine à 25 mètres de haut alors que les premiers projets en prévoyaient dix de plus. Dans la mosquée de Gennevilliers, récemment inaugurée, les deux minarets qui encadrent l'entrée font 15 mètres de haut. Le plus élevé, c'est celui de la Grande Mosquée de Paris avec ses 33 mètres. On est bien loin du minaret de la mosquée Hassan II de Casablanca, et ses 200 mètres de haut.

De toutes façons, les minarets n'ont pas besoin d'être très élevés en France puisqu'ils sont privés de leur fonction principale: l'appel à la prière. En effet, la pratique est interdite par la loi en France, et plus largement en Europe. «L'appel à la prière ne se fait qu'à l'intérieur de la mosquée, pas à l'extérieur», explique Azzedine Gaci. Dans la future Grande Mosquée de Marseille, le minaret diffusera un signal lumineux pour compenser l'absence de muezzin. Aussi, puisque l'appel à la prière est de toutes façons interdit par la loi, les actions coups de poing de groupes d'extrême droite, comme la diffusion d'appels à la prière sur des sites de futures mosquées s'apparente à de la pure manipulation.

Avec de telles données, le débat qui rebondit en France montre qu'il y a un monde entre la réalité d'une poignée de minarets et les représentations des citoyens. Après tout, en Suisse il n'y a que 4 minarets... Mohamed Mossaoui regrette la cristallisation autour des minarets alors que «du point de vue quantitatif, c'est marginal et anecdotique». Le débat doit selon lui plutôt se porter sur les lieux de culte. «En France, il y a 5 millions de musulmans, entre 10 et 17% font la prière hebdomadaire. Si on estime qu'il faut 1m² par personne, il faudrait donc entre 500.000 et 800.000m² de lieux de cultes», chiffre le président du CFCM. «Or aujourd'hui, il n'y a que 250 000 m² de mosquées en France, dont seules 4% font plus de 1.000m2». En Allemagne,«il y a 3.000 mosquées» pour deux fois moins de musulmans, précise Azzedine Gaci.

Louis Moulin

A lire aussi sur la place de l'Islam en France: Comment on égorge un mouton et sur l'affaire des minarets suisses, les contributions d'Henri Tincq, une victoire des extrêmes et des extrémistes, la fin d'une tradition et la bataille des minarets.

Image de une: mosquée El Islah dans les quartiers nord de Marseille en 1993.

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