France

François Fillon a trahi l’État de droit

Claude Askolovitch, mis à jour le 01.03.2017 à 15 h 42

Le candidat à la présidentielle LR a dénoncé un «assassinat politique» après l'annonce de sa convocation en vue d'une mise en examen le 15 mars prochain dans l'affaire des emplois présumés fictifs de sa femme et de ses enfants.

François Fillon au siège du parti Les Républicains, le 1er mars 2017 | Christophe ARCHAMBAULT / AFP

François Fillon au siège du parti Les Républicains, le 1er mars 2017 | Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Il est décidément un homme qui inspire l’époque; il était là avant même d’exister, et de devenir le chantre de sa radicalisation. En 1997, Eric Zemmour publiait Le coup d’État des juges, une charge contre les magistrats anti-corruption de l’époque, qui empêchaient la noble politique de se réguler. Ce fût sa première polémique, avant ses envolées masculines puis identitaires, avant qu’il ne vomisse et diabolise étrangers, migrants musulmans, tous coupables de notre perte: le juge fût, publiquement, le premier ennemi de Zemmour –mais pas n’importe quel juge, notons bien: pas le juge aux ordres, discipliné, hiérarchisé, celui qui réconforte le pouvoir et lui prête serment, le pouvoir s’appellerait-il Pétain. Non: l’ennemi était le juge libre, qui empiétait sur la tranquillité des puissants, les empêchant de nous gouverner et nous dérobant ainsi la démocratie.

La présentation du livre était limpide: «Les juges nous préparent un avenir où la démocratie sera remplacée par l'éthique et le suffrage universel par le droit.…» L’extrême droite commençait dans ce combat, ou, si l’on préfère, l’idée d’une France menacée par des cultures étrangères, qui devait protéger son être. La civilisation du Droit et la régulation par le juge étaient des cultures anglo-saxonnes, libérales, qui allaient s’imposer en Europe, rognant nos souverainetés et inversant nos hiérarchies; il fallait protéger notre sacré. Le juge libre, en somme, était l’anti-France.

Vingt ans après, c’est arrivé. François Fillon, ancien Premier ministre, chef de file de la droite –la famille spirituelle de Tocqueville ou Aron, garante de nos libertés, accuse la justice d’assassiner l’élection présidentielle. Ebranlé par sa propre légèreté, promis à une mise en examen le 15 mars prochain, il brandit la République et le complot. Les juges, et les policiers auteurs d’un rapport «à charge», veulent l’empêcher d’être candidat, et veulent empêcher, ajoute-t-il, «la droite et le centre» d’être représentés. 

«Ce n'est pas moi seulement qu'on assassine, c'est l'élection présidentielle, c'est le vote des électeurs de la droite et du centre qui est fauché», lance-t-il, et en appelant à son peuple, «au peuple français et à lui seul»: «Seul le suffrage universel et non pas une procédure à charge peut décider de qui sera le prochain président de la République. Je ne céderai pas, je ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas. Je vous demande de me suivre.»

Cela, plus le mot de «Résistance», que l’on emploie quand l’étranger est dans nos murs.

Jouer les victimes pugnaces

Tout y est. Fillon est donc zemmourien, comme Marine Le Pen, en butte à des offenses similaires, et offrant des réponses comparables, qui opposent le droit au droit des politiques. Un camp est cristallisé, qui s’abstrait de l’empire de la Loi et de ses représentants. C’est une régression. Ou c’est un retour à l’ordre ancien, le nôtre? Fillon et Le Pen, jumeaux de combat, se ressemblent jusqu’au malaise; seules les nuances les séparent. Ils pratiquent aussi bien l’identité, la méfiance envers l’Islam, la compréhension envers Poutine, le refus de la bienveillance, et désormais la guerre contre la justice; la panoplie complète de la France de Zemmour! Sans doute Fillon est-il plus européen, par habitude, et plus allemand, par courtoisie, que sa jumelle; mieux élevé également; et plus à droite, économiquement, nettement, plus sourcilleux sans doute quand on en vient aux deniers publics (on parle, ici, de budget, et rien d’autre). Mais, culturellement, ce qu’ils nous racontent se confond, sur la France volée à elle-même, par des gueux en guenille, des croyants malséants, ou des moralistes en robes de magistrats.

On pourra faire la part de la conviction et de l’opportunité. Le Pen et Fillon n’ont d’autre choix que de charger les juges, sauf à s’admettre coupables, ou du moins blessés, affaiblis. On mobilise sa famille en jouant les victimes pugnaces. C’est une banalité de communication. Elle rencontre la vieille culture verticale des élites françaises, cette idée selon laquelle le juge serait là pour obéir, comme tout serviteur ou agent de l’État. Fillon, avant d’intégrer le camp des soupçonnés, quand il paradait en vertueux de la droite, aurait sollicité l’Etat socialiste pour qu’il fouette ses juges trop lents à attaquer Nicolas Sarkozy. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée, en avait fait des gorges chaudes devant les journalistes du Monde Fabrice Lhomme et Gérard Davet! Logiquement, le même Fillon ne peut imaginer qu’un acte judiciaire soit innocent, s’il est visé à son tour… Mais ceci n’est qu’un paradoxe, un peu comique, une circonstance, un déjà-vu?

Ce n’est pas la première fois que des puissants s’affolent du «gouvernement des juges», quand leurs petits secrets sont éventés par des magistrats. Dans les années 90, c’étaient les socialistes, jusqu’au Garde des Sceaux Michel Vauzelle, qui fustigeaient ces magistrats impertinents, qui étalaient l’affaire, Urba, cette filière de financement illégal du PS. Les grands mots, déjà, masquaient la fatuité des coupables. Pierre Mauroy parlait du «maccarthysme» des juges, en référence à une période noire des États-Unis, quand l’État chassait les intellectuels suspects de communisme… Quelles outrances, pour masquer le côté minable des échafaudages de fausses factures, qui permettaient aux élites roses de festoyer au nom du prolétariat!

L'assassinat de l'État de droit

Aujourd’hui, Fillon en appelle à la République, parce qu’il a permis à sa femme de prospérer comme assistance parlementaire, en échange d’un travail que l’on dira, pour l’instant, flou? Marine Le Pen, elle, faisait payer son garde du corps par le parlement européen entre autres amusements? Petites combines ou petits oublis des superbes, qui s’abritent derrière la grandeur de leurs combats, espérant agréger leur secte, s’ils ne convaincront pas l’opinion. L’idée de renoncer, d’admettre la honte, est chez eux plus forte que la simple logique. Ils mettent le feu à la plaine, alors, estimant leur survie plus importante que la décence. François Fillon aurait pu sauver la tranquillité démocratique en renonçant. Son hubris le lui interdisait. Il se pose, devant des braves gens forcés de le suivre, en victime de l’État de droit qu’il devrait protéger. S’il est un assassinat symbolique, le voici.

Si les hommes politiques se contentaient d’être risibles, dans leurs petitesses et leurs défenses, ce ne serait pas si grave. Mais le niveau de violence, contre les juges, les policiers aussi, et la position politique des agresseurs, rend la situation inédite, tragique, dangereuse. La droite républicaine, si elle l’emporte à la présidentielle, l’aura emporté en trahissant l’État de droit, devenue sa cible et son exutoire. L’extrême droite est exactement dans la même situation. Deux personnages susceptibles de présider le pays doivent gagner contre les juges. On pensait que seul Nicolas Sarkozy faisait courir ce risque au débat public. On se trompait. Jamais la diabolisation d’une autorité indépendante, essentielle à l’équilibre de la société, n’avait été aussi essentielle à deux favoris de la présidentielle. Jamais, conséquemment, la démocratie –cet équilibre qui nous garantit– n’avait à ce point été mise en danger par la République –ce régime superbe, qui ne se connaît pas d’autre limite que le vote. Le Pen ou Fillon seraient, élus, des présidents ayant triomphé de ce qui nous préserve, de ce qui les empêche, en haut, de déborder. L’islam, les juges, les journalistes, les migrants, autant de cibles, l’étranger, le droit, la morale, autant de diables… La droite et l’extrême droite prennent corps, cristallisent leur ressemblance, dans leurs platitudes, leurs inimitiés et leurs survies. Ils viennent de deux monde que tout devait opposer, elle des confins de l'Oas par son père, lui du gaullisme, mais pourtant? Sans doute François Fillon, jeune gaulliste de la Sarthe, homme pondéré, croyant, bienveillant, n’aurait imaginé cela. Sans doute pense-t-il n’avoir d’autre choix? Son insouciance passée, son ambition et sa colère l’entraînent bien au-delà de nous-mêmes. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (140 articles)
Journaliste
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