Monde

Trump et la Russie: ce que l’on sait et ce que l’on ignore

Joshua Keating, traduit par Yann Champion, mis à jour le 03.03.2017 à 11 h 54

Considérer les événements de ce début d’année politique aux États-Unis comme le résultat d’un complot russe revient sans doute à accorder trop de crédit à tous les protagonistes, qu’il s’agisse des Russes, de Trump ou de l’électorat américain.

Une fresque sur un mur représentant Vladimir Poutine portant un masque Trump, le 25 février 2017 | SPENCER PLATT / AFP

Une fresque sur un mur représentant Vladimir Poutine portant un masque Trump, le 25 février 2017 | SPENCER PLATT / AFP

Apparues pour la première fois lors de la campagne présidentielle américaine, les questions sur les liens supposés entre Donald Trump et la Russie l’ont poursuivi jusqu’à la Maison-Blanche. Les différentes affaires se développant simultanément sur plusieurs fronts, il peut s'avérer difficile d’y voir clair. Bien entendu, Donald Trump vous dira que la plupart de ces allégations sont des mensonges fomentés par ses ennemis politiques, mais il y a plusieurs faits que nous pouvons qualifiés d’avérés avec une certaine confiance, même si beaucoup de questions restent encore sans réponse. Voici donc un résumé de ce que nous savons et de ce que nous ignorons à propos des principaux aspects de ce sombre patchwork:

Ingérence dans les élections

Ce que l’on sait: Les allégations affirmant que le gouvernement russe a délibérément interféré dans les élections américaines de 2016 remontent à l’été dernier, lorsque des sociétés privées de sécurité informatique avaient conclu que deux groupes de hackers surnommés Cozy Bear et Fancy Bear avaient fait intrusion, pour le compte du gouvernement russe, dans les réseaux informatiques du Comité national démocrate. En octobre, le gouvernement Obama a officiellement accusé la Russie d’avoir orchestré une campagne de piratage visant à influencer le résultat des élections américaines (la Russie est aussi soupçonnée d’avoir utilisé des méthodes similaires dans plusieurs pays d’Europe).

Des e-mails privés du Comité national démocrate et du compte personnel de John Podesta, conseiller personnel d’Hillary Clinton, avaient fuité lors de la campagne via Guccifer 2.0, DCLeaks et Wikileaks, le site pour «lanceurs d’alerte» de Julian Assange. Après la victoire de Trump, les responsables des services de renseignement américains ont accusé le gouvernement russe, et Vladimir Poutine personnellement, d’avoir orchestré les fuites afin d’aider Trump dans le cadre d’une vaste campagne d’influence comprenant également la dissémination de «fake news» (fausses informations) afin de nuire à Clinton. Le 29 décembre 2016, le gouvernement Obama sanctionnait la Russie et expulsait 35 diplomates après ces accusations.

Le gouvernement russe a nié ces allégations et Trump n’a accepté que tardivement (et du bout des lèvres) les conclusions des services de renseignement disant que la Russie était derrière le piratage.

Ce que l’on ignore: S’il est aujourd’hui plutôt irréfutable que le piratage du Comité national démocrate était l’œuvre d’agents russes travaillant pour le gouvernement, les autres points qui ont été avancés (selon lesquels Poutine aurait personnellement ordonné la révélation des e-mails et que cela aurait été fait dans le but de faire élire Trump et non de simplement affaiblir la favorite, Hillary Clinton) reposent un peu plus sur des présomptions.

Malheureusement, une grande partie de ce que nous pensons savoir à ce sujet provient de sources difficiles à vérifier qui citent des responsables américains anonymes. Sortie en janvier, une version déclassifiée du rapport de la communauté du renseignement faisant état du fait que Poutine cherchait activement à aider Trump, était imprécise par endroits et même trompeuse ou hors de propos à d’autres. Par exemple, le rapport citait le leader du parti nationaliste Vladimir Jirinovski comme s’il s’agissait d’un allié proche de Poutine et comportait une annexe sur la chaîne de télévision RT (financée par le gouvernement russe), particulièrement intéressante, mais qui faisait peu avancer les choses.

Il est très possible que Poutine ait activement essayé de faire élire Trump et il semble très peu probable qu’une opération aussi délicate ait pu être conduite sans l’accord au plus haut niveau du Kremlin, mais la preuve définitive n’en a pas encore été rendue publique.

Le «dossier»

Ce que l’on sait: Le 12 janvier, CNN a rapporté que le président désigné Trump et le président Obama avaient été informés du contenu de notes de service compilées par un ancien agent des services de renseignement britanniques au sujet d’une vaste opération russe visant à compromettre Donald Trump. Le document, qui fut publié plus tard le même jour par BuzzFeed, laissait entendre l’existence d’une longue forme de conspiration entre Trump et le gouvernement russe. Dans ses passages les plus croustillants, le dossier avançait que les Russes étaient en possession d’un kompromat (matériel compromettant) consistant en une vidéo de Trump s’adonnant à des «actes sexuels pervers» avec des prostituées russes. Il détaillait également des communications entre l’équipe de campagne de Trump et des officiels russes, notamment une réunion entre l’avocat de Trump, Michael Cohen, et un officiel russe, Oleg Solodukhin, à Prague au mois d’août.

Les notes de service en question (qui, comme on l’apprit plus tard, avaient été écrites par un ancien agent dénommé Christopher Steele, qui avait travaillé pour des groupes républicains hostiles à Trump durant les primaires, puis pour des groupes soutenant Hillary Clinton) auraient circulé à Washington des mois durant et d’autres journalistes y auraient fait référence, notamment David Corn de Mother Jones. Les leaders du Congrès avaient également été informés, du moins au sujet de certaines allégations. En décembre, une copie complète du dossier fut obtenue par le sénateur John McCain, qui la transmit au directeur du FBI, James Comey.

Ce que l’on ignore: On ignore si ce que prétendent les notes est vrai, dans quelle mesure les services de renseignement pensent qu’elles disent vrai et quelles sont les vraies raisons d’avoir averti Trump de leur existence. Trump a totalement rejeté ces allégations. Cohen a nié que la réunion du mois d’août à Prague ait eu lieu, ce qui est l’une des affirmations les plus faciles à falsifier, et les services de renseignement tchèques affirment qu’ils n’ont aucune preuve qu’elle ait eu lieu. Une partie des notes laissant entendre que Trump se serait vu offrir une part de 19% dans la compagnie pétrolière russe Rosneft a également suscité quelques suspicions, étant donné qu’une part de cette taille a été vendue en décembre et que l’identité complète des acquéreurs est encore peu claire, mais c’est un chiffre qui circulait déjà depuis un moment. Si les allégations sont fausses, la question se pose de savoir qui les a fabriquées et pourquoi.

Le FBI serait en train d’enquêter sur le dossier et il n’a, pour l’instant, confirmé (ni nié) aucune de ces allégations.

Michael Flynn

Ce que l’on sait: Déjà durant la campagne, le premier conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, Michael Flynn, s’était déjà vu reprocher ses liens étroits avec la Russie. L’ancien directeur de la Defense Intelligence Agency était, en effet, régulièrement rétribué par la chaîne RT pour ses commentaires et il avait été l’un des intervenants majeurs du gala de la chaîne en décembre 2015 à Moscou, soirée durant laquelle il partageait la table de Vladimir Poutine.

Le 12 janvier, David Ignatius rapportait dans le Washington Post que Flynn, alors devenu conseiller à la sécurité nationale, avait eu plusieurs conversations téléphoniques avec l’ambassadeur russe aux États-Unis Sergey Kislyak le 29 décembre, jour auquel le gouvernement Obama avait annoncé prendre des sanctions contre la Russie pour son ingérence dans l’élection. S’il n’y a rien d’inhabituel à ce qu’un membre de l’équipe de transition s’entretienne avec un représentant d’un pays étranger, le fait que Flynn ait pu rassurer la Russie d’une manière ou d’une autre au sujet des sanctions était potentiellement illégal (Barack Obama était encore président et le Logan Act interdit aux ressortissants américains de négocier avec des gouvernements étrangers sans autorisation préalable) et soulevait la question d’une sorte de contrepartie accordée au Kremlin pour son soutien à Trump durant la campagne. Le lendemain, Trump louait «l’intelligence» de Poutine face aux sanctions.

Flynn a publiquement nié avoir parlé des sanctions lors de ses appels. Le vice-président Mike Pence a également déclaré lors d’une interview télévisée en janvier que Flynn lui avait dit que le sujet des sanctions n’avait pas été évoqué. Toutefois, fin janvier, comme le rapporta plus tard le Post, Sally Yates, procureure générale des États-Unis, informa la Maison-Blanche que Flynn trompé le gouvernement et qu’il pouvait être vulnérable à un chantage de la part des Russes. Flynn, qui aurait été en contact avec Kislyak durant toute la campagne, fut aussi interrogé par des agents du FBI au sujet des appels durant les premiers jours de son mandat. Flynn démissionna de son poste de conseiller à la sécurité nationale le 13 février après qu’il fut devenu clair qu’il avait menti aux membres du gouvernement et que, par sa faute, Pence avait transmis publiquement des informations qui s’étaient révélées fausses.

Ce que l’on ignore: Le FBI sait apparemment grâce aux appels interceptés que Flynn et Kislyak ont parlé des sanctions, mais nous ne savons pas exactement ce que Flynn en a dit à l’ambassadeur. Nous ne savons pas non plus ce qu’il a dit au FBI lors des interrogations. S’il leur a répété ce qu’il avait déclaré en public (que les sanctions n’avaient pas été évoquées), il pourrait être poursuivi pour parjure (même s’il semble improbable que le FBI le poursuive pour cela). Par-dessus tout, Flynn a certes pu mentir à Pence, mais il serait intéressant de savoir si un autre membre du gouvernement Trump savait la vérité au sujet de ses conversations avec Kislyak, ou même l’avait autorisé à discuter des sanctions avec l’ambassadeur. Il est difficile de croire qu’il agissait de manière parfaitement indépendante. Était-ce une simple conversation isolée ou cela impliquait-il un niveau de communication et de coordination bien plus poussé entre Flynn et les Russes? Par-dessus tout, qu’est-ce que savait Trump? Le président américain a déclaré que Flynn n’avait rien fait de mal et que même s’il ne lui avait pas dit d’appeler, il lui aurait «dit de le faire s’il ne l’avait pas fait lui-même».

Paul Manafort

Ce que l’on sait: Avant de devenir pour quelques mois le directeur de campagne de Donald Trump l’année dernière, Manafort avait fait carrière dans le lobbying pour le compte de dirigeants autoritaires, comme Ferdinand Marcos aux Philippines ou Mobutu Sese Seko au Zaïre. Plus récemment, il avait permis de faire repartir la carrière politique de l’ex-président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch.

Ianoukovitch avait embauché Manafort en 2005, peu de temps après sa défaite lors d’élections présidentielles marquées par la fraude, l’empoisonnement supposé de son opposant et les importantes manifestations qui finirent par être qualifiées de Révolution orange. Le «relooking extrême» et les techniques de campagne à l’américaine importées par Manafort aidèrent Ianoukovitch à remporter la présidence en 2010, ramenant ainsi l’Ukraine dans l’orbite politique russe (pour un temps, du moins : Ianoukovitch fut finalement chassé en 2014 et s’enfuit en Russie). À cette époque, Manafort était aussi impliqué dans un ensemble d’accords annexes très lucratifs impliquant les oligarques russes et ukrainiens liés à Ianoukovitch.

Au mois d’août dernier, des enquêteurs ukrainiens ont découvert un carnet manuscrit secret qui désignait Manafort comme le destinataire d’une somme de 12,7 millions de dollars en liquide de la part du parti pro-russe de Ianoukovitch, dans le cadre d’un système de compensation illégal à destination des amis et alliés de l’ancien président. Manafort a nié avoir reçu cet argent, mais le bruit fait autour de cette affaire a rapidement entraîné la démission du directeur de campagne de Donald Trump.

La semaine dernière, Politico a aussi publié des textes, supposément volés sur l’iPhone de la fille de Manafort, qui semblent montrer qu’un membre du parlement ukrainien a tenté de faire chanter Manafort en le menaçant de divulguer des preuves de ses arrangements financiers illégaux avec Ianoukovitch. Le parlementaire en question, Serhiy Leshchenko, a nié la réalité de ces messages. Manafort était aussi l’un des membres de l’équipe de Trump à avoir été en contact de manière répétée avec des hauts responsables des services de renseignement russes durant la campagne (voir le point suivant, sur les communications avec les services russes de renseignement).

Ce que l’on ignore: Les amis ukrainiens et russes de Manafort profiteraient à n’en pas douter d’une politique américaine plus clémente envers la Russie et de la levée des sanctions mises en place par le gouvernement Obama suite à l’annexion de la Crimée et au soutien apporté par la Russie aux groupes séparatistes dans l’est de l’Ukraine. On ignore en revanche jusqu’où Manafort a fait avancer la ligne relativement pro-Moscou du camp Trump ou s’il a pu traiter directement avec le gouvernement russe alors qu’il travaillait pour Trump.

Josh Rogin a expliqué dans le Washington Post que, lors d’un rassemblement républicain en juillet dernier, alors que Manafort était directeur de campagne, l’équipe de Trump avait tenu à s’assurer que personne sur la tribune n’appelle à armer les forces ukrainiennes pour résister aux séparatistes soutenus par la Russie. Manafort a nié que lui-même ou quelconque membre de l’équipe de campagne ait été à l’origine du changement, mais cela a été contredit par des sources qui étaient dans la pièce et ont dit au Daily Beast que l’équipe de campagne avait réclamé que les propos sur l’Ukraine soient adoucis. L’Ukraine n’était pas vraiment un sujet sensible de la campagne, alors comment expliquer cet empressement?

 

Communications avec les services de renseignement russes

Ce que l’on sait: Le 14 février, le New York Times a rapporté que les enquêteurs et les services de renseignement américains ont intercepté des conversations téléphoniques répétées entre des membres de l’équipe de campagne de Trump et des hauts responsables des services de renseignement russes dans l’année ayant précédé son élection. Ces découvertes ont été faites lors d’une enquête visant à savoir si l’équipe de campagne de Trump était de connivence avec la Russie dans le cadre du piratage mené contre la campagne d’Hillary Clinton.

Selon le New York Times, des responsables américains ont affirmé que les communications «ne se limitaient pas aux membres de l’équipe de campagne de Trump, et incluaient d’autres proches de Donald Trump». Manafort faisait partie des noms cités. Les sources du New York Times ont toutefois refusé de mentionner les autres noms qui apparaissaient dans ces communications, mais nous savons que le FBI s’intéressait aux activités de Flynn, de Carter Page –ancien conseiller aux affaires étrangères de Trump qui a des relations politiques et financières de longue date avec Moscou– et de Roger Stone, ancien agent du parti républicain qui semble avoir eu des liens officieux avec WikiLeaks pendant la campagne. Les conversations téléphoniques ne sont pas celles dont nous avons parlé plus haut, entre Flynn et Kislyak.

Trump et ses conseillers ont nié avoir eu des contacts avec des responsables russes pendant la campagne, et à un moment, les Russes ont confirmé ces dires. Cependant, peu de temps après l’élection, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov a confirmé qu’il «y avait eu des contacts» entre son gouvernement et l’équipe de campagne de Trump, sans donner plus de précisions.

Mais ça ne s’arrête pas là: le 19 février, le New York Times a rapporté que, une semaine avant sa démission du poste de conseiller à la sécurité nationale, un plan prévoyant la levée des sanctions imposées à la Russie avait été présenté à Flynn. Ce plan avait été élaboré par trois hommes: l’avocat Michael Cohen, figure centrale du dossier Steele, dont l’épouse est ukrainienne et qui a fait des affaires en Ukraine, Felix Sater, un homme d’affaires américano-russe associé de longue date à Trump et déjà condamné pour association avec la mafia et fraude boursière –ainsi que pour avoir blessé un homme au visage avec un verre de margarita cassé (Trump avait nié être en relation avec lui à l’époque)– et Andrii Artemenko, un politicien ukrainien pro-russe disposant de placements immobiliers aux États-Unis. Bien qu’il n’ait aucun lien direct avec Manafort, il est associé au mouvement politique dont le conseiller américain a favorisé la création. D’après le quotidien, le plan prévoyait qu’Artemenko propage des informations compromettantes sur l’actuel président ukrainien, Petro Porochenko.

Ce que l’on ignore: Les responsables qui se sont confiés au New York Times pour l’article du 14 février n’ont voulu révéler aucune information sur les sujets abordés durant les appels téléphoniques interceptés, ni dire quels conseillers de Trump, autres que Manafort, ont participé à ces conversations. Nous ne savons pas non plus qui étaient les Russes, ni à quel point ils étaient proches des services de renseignement. Nous ne savons pas non plus exactement si les membres de l’équipe de Trump savaient qu’ils parlaient à des espions russes. Comme Manafort l’a dit au Times pour se défendre: «Ce n’est pas comme si ces gens-là portaient des badges avec écrit “Je suis un officier du renseignement russe”».

Quant au plan ukrainien douteux, il est difficile de savoir si Flynn, ou n’importe qui d’autre à la Maison Blanche, l’a vraiment pris au sérieux, ni même si Trump connaissait son existence.

 

Les investissements de Trump en Russie

Ce que l’on sait: Trump tente de réaliser des projets immobiliers en Russie depuis les années 1980, à l’image notamment de l’ambitieux projet, en 2005, qui prévoyait la construction d’une Trump Tower sur la Moscova par Felix Sater, mais tous sont tombés à l’eau dès les premières étapes de développement. Trump a fait quelques autres affaires dans le pays, comme sa collaboration avec un milliardaire russe pour que le concours de Miss Univers 2013 se déroule à Moscou et la vente pour 95 millions de dollars de sa résidence de Palm Beach à l’oligarque Dmitry Rybolovlev, en 2008. Cette même année, Donald Jr., le fils de Trump, avait déclaré que «Les Russes constituent une part assez disproportionnée de nos actifs» et «On voit beaucoup d’argent arriver de Russie.»

Ce que l’on ignore: Beaucoup de choses. Le fait que Trump n’ait pas rendu publics ses revenus fait qu’il est difficile d’estimer l’étendue de ses investissements en Russie. Nous n’avons également aucune idée du rôle que peuvent jouer ses intérêts commerciaux dans les autres domaines.

 

Déclarations publiques et prises de position

Ce que l’on sait: Il est indéniable que Trump a fait preuve de beaucoup plus d’ardeur dans sa défense et son admiration du gouvernement de Vladimir Poutine que la majorité des hommes politiques américains, notamment chez les Républicains. En juillet 2015, peu après le début de sa campagne, Trump a affirmé «Je crois que je m’entendrais très bien avec Vladimir Poutine» et il l’a répété durant les débats du parti républicain, faisant remarquer qu’il avait été interviewé en même temps que le président russe lors de l’émission 60 Minutes. En décembre 2015, Poutine a qualifié Trump de «yarkiy», mot qui peut signifier «intelligent» ou «remarquable», mais qui peut aussi uniquement signifier «pittoresque». Trump a préféré la première interprétation, prétendant lors d’une interview que le président russe avait dit qu’il était un «génie» et qu’il serait «stupide» de désavouer le compliment de Poutine. Trump a balayé les allégations selon lesquelles Poutine avait ordonné le meurtre de journalistes, objectant «au moins, c’est un vrai leader», afin de l’opposer à Barack Obama. Il a également laissé entendre que les deux pays devraient collaborer en Syrie afin d’«éliminer Daech». Plus surprenant, il a, en juin 2016, publiquement incité les hackers russes à retrouver les e-mails manquants d’Hillary Clinton.

Après son élection, Trump a nommé au poste de secrétaire d’État Rex Tillerson, PDG d’une compagnie pétrolière qui a eu des relations commerciales avec la Russie et s’oppose aux sanctions. Dans des interviews, il a continué à défendre Poutine, contredisant parfois des membres de son propre gouvernement. Le dédain affiché par Trump envers l’OTAN et son scepticisme à l’égard de la promotion de la démocratie ne sont pas non plus pour déplaire à Moscou.

Ce que l’on ignore: On ignore si la Russie obtiendra quoi que ce soit de tangible de la part du gouvernement Trump. Pour l’instant, aucune action n’a été prise pour lever les sanctions et il n’ya eu aucun changement majeur dans la position des États-Unis concernant l’Ukraine et la Syrie. Il est possible qu’une sorte de «remord de l’acheteur» –si ce que nous pensons savoir à propos de l’interférence dans l’élection est exact– soit en train de s’installer: les politiciens pro-Kremlin ont exprimé leur inquiétude concernant l’enthousiasme de Trump quant à une nouvelle course à l’armement nucléaire.

Que pouvons-nous donc tirer de tout cela? Trump a sans aucun doute été conseillé, durant sa campagne, par des personnes ayant des sympathies et des intérêts en Russie, et il a probablement plus en commun avec Poutine qu’une sombre vision d’un monde où seule prime la loi du plus fort. À l’heure actuelle, il semble très probable que la Russie ait interféré pour favoriser l’élection de Trump, ou au moins pour discréditer Hillary Clinton.

En dehors de ça, les choses sont un peu plus floues et il faudrait faire preuve de beaucoup de volonté pour élaborer un scénario façon Un crime dans la tête, dans lequel les Russes auraient fait de Trump leur agent (par corruption ou par chantage), à partir des informations dont on dispose. Considérer les événements de ce début d’année politique aux États-Unis comme le résultat d’un complot russe revient sans doute à accorder trop de crédit à tous les protagonistes, qu’il s’agisse des Russes, de Trump ou de l’électorat américain.

Je serais surpris que nous obtenions des preuves plus concrètes que celles dont nous disposons actuellement. Les journalistes vont révéler d’autres pièces du puzzle, mais réussir à les assembler, ou ne plus avoir de doutes quant à leurs liens, semble peu probable. Il est sans doute possible que de nouveaux éléments nous arrivent, mais ce que nous savons aujourd’hui sur Trump est déjà suffisamment inquiétant.

Cet article est une traduction d'un article de Slate.com publié avant les révélations du Washington Post concernant Jeff Sessions, le ministre de la Justice américain. Celui a rencontré deux fois l'ambassadeur russe aux États-Unis, Sergeï Kislyak, pendant la campagne présidentielle alors qu'il était encore sénateur. Entendu au Sénat avant l'arrivée de Trump à la Maison-Blanche, il avait affirmé n'avoir eu aucuns échanges avec les Russes. Ce jeudi 2 mars, il a admis ses deux rencontres lors d'une conférence de presse.

 

Joshua Keating
Joshua Keating (145 articles)
Journaliste
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