France

La France peut-elle basculer dans la guerre civile?

Gaël Brustier, mis à jour le 13.03.2017 à 6 h 09

Les attentats de janvier et novembre 2015 ont plongé notre pays dans la sidération. Ils ont aussi exhumé un monstre endormi, un «spectre» qui hante notre histoire depuis bientôt cinq siècle: la guerre civile. La pleine compréhension des enjeux qui lui sont liés impose de repenser la République.

Le massacre de la Saint-Barthélemy (François Dubois, 1584).

Le massacre de la Saint-Barthélemy (François Dubois, 1584).

La «guerre civile» est de plus en plus fréquemment évoquée dans le débat public français. Fin février, François Fillon y faisait même référence, accusant le gouvernement de favoriser une atmosphère de «quasi-guerre civile». Plus profondément, notre pays est, depuis les attentats de janvier et novembre 2015, travaillé par ce spectre que l’on pensait à jamais disparu.

Le récent livre du haut fonctionnaire et essayiste David Djaïz, La guerre civile n’aura pas lieu (Le Cerf), constitue une puissante et solide réflexion sur cette guerre civile, dont l’analyse et la compréhension ne doivent condamner ni au pessimisme ni au désespoir tout en enjoignant néanmoins à une extrême lucidité.

Pour comprendre notre histoire, davantage encore notre actualité et penser notre avenir possible, il faut apprendre à connaître cette guerre civile, et savoir en discuter. À la fois comme précédent dans notre histoire et comme stratégie de combat planétaire véhiculé par l’idéologie de l'Égyptien Sayyid Qutb, théoricien de la violence contre les régimes «impies», dont les actuels djihadistes sont si proches.

L’ombre de la Saint-Barthélemy

Quiconque veut comprendre notre histoire et analyser le présent doit connaître ce que furent les guerres de religions, qui ensanglantèrent la France de 1562 à la fin du même siècle.

Rappelons les faits: le XVIe siècle est le théâtre de l’essor de la Réforme, c’est-à-dire de la religion protestante. La France ne fait pas exception. En 1560, environ 10% des Français sont devenus protestants (appelés «huguenots»), proportion qui monte à 30% chez les nobles français (dont des princes de sang, c’est-à-dire de la famille royale, notamment chez les Condé). La lutte entre catholiques romains et protestants va donner lieu aux pires exactions et à une flambée de violence dont le paroxysme est le massacre de plus de 4.000 protestants à Paris dans les trois jours qui suivent le 24 août 1572, connus sous le nom de massacre de la Saint-Barthélemy.

Comme le rappelle David Djaïz, c’est la diffusion d’un ouvrage de Jean Calvin qui, bénéficiant d’une large diffusion liée à l’imprimerie, confère au protestantisme un dynamisme réel dans le royaume et aboutit à la constitution d’églises réformées. Par la suite, le même essor de l'imprimerie contribuera à la diffusion de pamphlets tendant à désacraliser les rois suspects d'indulgence envers la Réforme, légitimant leur assassinat. Ce sont des fanatiques catholiques qui assassineront deux rois de France, Henri III en 1589 puis son successeur Henri IV –protestant converti au catholicisme quatre ans après son accession au trône– en 1610.

L’affaiblissement du pouvoir royal des Valois, la rencontre entre un groupe d’hommes déterminés et une idéologie à portée messianique (les nobles ralliés à la Réforme ou les partisans de la Ligue catholique) et la conviction qu’ils ont de la vocation purificatrice d’une violence devant déboucher sur l’anéantissement de l’ennemi sont les éléments convergents d’une conflagration devenue, à mesure que les années passent, inévitablement sanglante. Massacres, meurtres politiques mais aussi profanations des sépultures du camp adverse (notamment celles, comme le rappelle le livre, des tombes de Louis XI ou de la reine Jeanne de France) ponctuent la deuxième partie du XVIe siècle. Paris vit quant à elle, trois décennies durant, au rythme des appels à la guerre de son clergé catholique, des édifications de barricades et des insurrections contre le pouvoir royal.

Ce qui reste ensuite des guerres de religions en France, c’est d’abord l’idée d’un État absolutiste en la personne du roi, mais aussi d’une politique au-dessus des affrontements de clans, liguards ou huguenots (que Richelieu portera à son apogée)… C’est aussi, ensuite, l’idée qu’il faut à la France des hommes d’État. Michel de L’Hospital, chancelier du royaume au début des guerres de religion, incarne ainsi cette vision politique qui nomme le «malheur public» mais cherche à le dépasser par une politique de concorde civile.

Le partisan au XXIe siècle

Nous voici, au XXIe siècle, plongés dans un autre contexte. David Djaïz fait référence à la «théorie du partisan» du philosophe allemand Carl Schmitt pour comprendre notre époque et les périls que nos sociétés doivent affronter. Le partisan, au sens schmittien, se distingue du soldat, qui combat de manière organisée sous un uniforme d'autres soldats. Il trace son chemin depuis 1808 et la guerre d’Espagne napoléonienne, mais change avec l’ère industrielle et les idéologies internationalistes. Il trouve une nouvelle incarnation dans la stratégie employée par l’organisation État islamique, elle-même issue d’une nouvelle idéologie messianique qui vise à utiliser les individus de confession musulmane pour créer les condition d’une guerre civile en Europe.

Schmitt voyait dans le partisan communiste la figure d’un combattant absolutisant son ennemi et cherchant sa destruction au moyen d’une stratégie mondiale. Il existe, comme le rappelle David Djaïz, une différence fondamentale entre ce partisan léniniste/trostskiste et le «djihadiste takfiri»: c’est le passage d’un messianisme politique à un messianisme antipolitique. Pour comprendre les menaces en cours, c’est d’abord à la pensée du philosophe du XIVe siècle Ibn Khaldûn et à sa définition de l'«asabiyya» (la cohésion sociale, l'unité du groupe) qu’il faut se reporter en la confrontant aux temps présents. La «néo-assabiya urbaine», concept développé initialement par le sociologue Michel Seurat pour comprendre le fonctionnement urbain et social de Tripoli au Liban, est essentielle pour analyser le cas des djihadistes français: il s’agit , à travers ce concept, de penser les marges de nos sociétés comme foyers de leur déstabilisation et les individus qui en sont issus comme agents de celle-ci.

La «dawa djihadiste» est le deuxième facteur à bien comprendre. «Oumma» (communauté des croyants), «khalifa» (autorité suprême), «charia» (corpus juridique): autant de concepts façonnant cette «dawa djihadiste», idéologie messianique issue du mouvement de «réforme» de l’Islam qui a prospéré depuis cent cinquante ans (et dont les Frères musulmans sont une des variantes), et formant les briques de l’édifice idéologique qui porte l’actuel terrorisme djihadiste. Salafisme et takfirisme, si souvent évoqués depuis les attentats de 2015, participent de cette même forme de pensée et de dynamique historique en véhiculant l’idée d’un âge d’or que les siècles auraient perverti.

De Sayyid Qutb, ce penseur si proche des analyses actuelles véhiculées par le salafisme, jusqu’au takfirisme, né en Égypte, on trouve la matrice idéologique d’une pensée messianique qui absolutise l’ennemi, qui ne peut «par essence» faire partie de l’«oumma» et qu’il s’agit de détruire. Cette idéologie mène une guerre civile sur deux fronts: intérieur, contre les musulmans qui ne seraient pas des vrais musulmans, et extérieur, c’est-à-dire contre des sociétés comme la nôtre, qui vivent contre les préceptes de l’islam tel que le voient les djihadistes.

Daech s’est fixé pour but de propager la guerre civile et de chercher ainsi la fissuration des corps politiques existants. Ce faisant, pour penser la guerre civile et son menaçant spectre, il faut penser au-delà du débat entre «islamisation de la radicalité» (Olivier Roy) et «radicalisation de l’islam» (Gilles Kepel) en comprenant bien que se rencontrent cette «dawa» et une «assabiya», c’est-à-dire une idéologie messianique et un ensemble d’individus vivant aux marges, selon un mode aléatoire qui font de ce phénomène un «fait social total».

La pensée républicaine au défi

La menace de la guerre civile rôde. Elle est là, bien présente. Elle «enjambe» 1905 et la loi de séparation des Églises et de l’Etat. Elle touche au plus profond de ce qui fait le cœur de la concorde civile française.

Elle puise ainsi aux tréfonds de notre histoire nationale mais elle retrouve une redoutable vigueur par l’adaptation de l’idéologie de Qutb et de ses actuelles déclinaisons, symbolisées par deux manifestes publiés en 2004, L’Administration de la sauvagerie de Abou Bakr Naji, souvent présenté comme un «manuel du nouveau djihadisme», et L’Appel à la résistance islamique mondiale de Abou Moussab al-Souri, vu comme un guide du «djihadisme de proximité».

Face à cette menace, c’est l’idée de «concorde civique» qui doit s’imposer. Mais elle ne peut consister en le simple énoncé des règles du «vivre ensemble». Beaucoup plus profondément, elle appelle à repenser la République comme projet de réconciliation et pas comme programme d’administration. Repenser la République en renouant avec les grands questionnements issus de nos premières guerres de religions, c’est sans doute la première condition pour conjurer le spectre de la guerre civile. 

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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