France

L'écologie est devenu un débris flottant dans la décomposition générale

Claude Askolovitch, mis à jour le 01.03.2017 à 12 h 06

Ce devait être le mouvement politique de demain. Il a fini dévoré par le Parti socialiste. Le ralliement de Yannick Jadot à Benoît Hamon en est le dernier exemple.

Yannick Jadot et Benoît Hamon I Philippe Lopez / AFP

Yannick Jadot et Benoît Hamon I Philippe Lopez / AFP

Mouvement éphémère, l’écologie a disparu du combat visible, privé de candidat à l’élection présidentielle. La reddition de Yannick Jadot à Benoit Hamon était une formalité attendue, mais un accomplissement paradoxal. Le socialisme, à l’épuisement, a enfin accompli son programme: il a dominé et conquis ce rival, l’écologie politique, qui prétendait le remplacer. On ne discutera pas ici de sincérité, ni de programmes, et on s’épargnera les banalités sur la Grèce qui conquiert son farouche vainqueur, ou l’écologie qui a subverti le socialisme… Il s’agit d’autre chose, d’une espèce éphémère qui atteint son terme quand elle aurait du être le chaînon suivant de l’évolution.

Que Jadot, ancien leader de Greenpeace, en ait cédé à Hamon, pur produit de la famille socialiste, raconte une défaite culturelle. Depuis 1974, quatre hommes et deux femmes avaient porté l’écologie sur la scène présidentielle. L’un après l’autre, ils la firent passer de la surprise à l’insignifiance. Les voici.

1.Dumont. Tu dis au monde ce qu’il ne saurait entendre

Dans un monde dévolu à la croissance, horizon radieux de la répartition des biens, quelques prophètes démentent le paradigme. Qui les entend? L’écologie est d’abord un refus de ce que la majorité du peuple désire, et ne songe même pas à mettre en doute.  En 1974, un agronome vêtu d’un pull rouge, René Dumont, raconte une histoire malaisée dans la plus classique des élections présidentielles, la dernière en réalité. Il y a la gauche rassemblée au climax de son illusion –Mitterrand–, la droite hésitant entre la réaction, Royer, l’État fort mais généreux, Chaban, la ruse libérale, Giscard.


Dumont parle d’autre chose. Ce qui nourrit le débat, la croyance au progrès, il le nie et le dément. Il marque les esprits, lui et la bolchévique Laguiller, l’autre dissidente de ce monde ordonné, qui crache au visage des trente glorieuses en train de s’achever. Ce n’est rien, mais suffisamment inattendu pour imprégner. La prospérité sans fin nous amènera la mort? Dumont, avant d’être écologiste, est tiers-mondiste; son sujet est l’Afrique, et ce que l’homme blanc, l’homme riche, l’homme repus, fait au reliquat de la planète.

Il a raison sur tout. 98% de l’électorat s’en moque, acquis aux choses sérieuses. Dumont retourne à ses études et à sa banlieue. Il aura des successeurs, surprenant parfois, sympathiques souvent. Nicolas Hulot, le plus sérieux d’entre tous, croira changer les consciences, mais n’ira jamais jusqu’à la candidature. Il ira murmurer à l’oreille des puissants, qui en feront, parfois, une élément de leur gloire. Ce n’est pas le plus mauvais destin.

2.Lalonde, Waechter. La politique est un marais rusé

Elle t’avale, la politique, sans même que tu le comprennes. En 1977, Brice Lalonde, des Amis de la Terre, jeune compagnon de l’aventure Dumont, a imaginé pour les municipales un Paris différent. La bagnole n’y serait plus reine et le sourire conquerrait Paname. Les couches intellectuelles apprécient, même si ce temps n’est pas venu. On en verra des redites amusantes, quand, alliés au PS, d’autres écolos mettront en place leurs politiques anti-voitures, qui ne feront que rajouter à l’enfer des autres, les banlieusards, et à la pollution des vieilles artères hausmaniennes, devenus nationales saturées –mais les quartiers préservés seront enchantés. L’écologie, subrepticement, est un sport de riches?


Quatre ans plus tard, en 1981, Lalonde, relève le gant présidentiel, et dépasse les 3%. Il n’appelle pas à voter Mitterrand au second tour. C’est, pour monnayer son importance, une astuce bien venue. Lalonde intéresse un socialisme prévoyant. Il aura, ensuite, une carrière de bonne volonté et d’approbation, cherchant dans le système existant de quoi nourrir des espoirs ou des justifications. Il sera un chevalier d’un graal mitterrandien: inventer, ex nihilo, un pôle modéré à la majorité, à côté du PS, mais à la main de l’Élysée; tête d’affiche d’une liste européenne écolo-radicale-centriste «Lalonde-Stirn-Doubin», piteuse et sympathique, en 1984, sous-ministre puis ministre en 1988, fondateur en 1992 d’un parti, Génération écologie, censé incarner l’écologie amie du pouvoir, rose, il finit dans l’impasse. Il s’en dira en autres lieux, à droite aussi, aider d’autres carrières, toujours sincère et avalé.

À la présidentielle de 1988, un autre homme a préempté l’écologie de refus: un alsacien chauve, mais qui le dissimule, a porté un discours  récusant la droite comme la gauche, au nom d’un parti farouche, les Verts. Antoine Waechter en atteste: la planète n’est à personne. Ses Verts sont de purs environnementalistes ou d’anciens gauchistes, peu sensibles aux charmes de la social-démocratie? Croit-il.


Dès 1992, le PS l’aborde, sentant venir la catastrophe politique, représenté par Claude Bartolone, la quintessence de son appareil. Don de circonscriptions et un maroquin pour Antoine, en échange d’un coup de frein au nucléaire? L’affaire ne se fait pas, mais elle est déterminante. Palabrer, c’est déjà marchander, déjà accepter. L’écologie commence à apparaître pour ce qu’elle deviendra; un conglomérat de négociants dissociés, aux âmes pures mais aux appétits solide. Waechter a abdiqué sa pureté, réveillé son remords, et révélé des ambitions. Son parti va lui faire la peau. Il ne se défendra pas tant que ça.
 

3.Voynet, Mamère. À fréquenter les socialistes, tu deviens eux

Sous Hollande, le paradigme lalondien aura touché au sublime. L’écologie n’est rien, sinon une posture de refus qui fait commerce d’elle-même, une coagulation d’intérêts privés que que le socialisme arbitre, dans son cynisme nourricier. La chronique de Jean-Vincent Placé, sénateur écologiste devenu sous-ministre, campant bien vite à la droite jouissive de la majorité, est la leçon d’un ambitieux intelligent: la normalité les a avalé. Elle est grotesque, mais implacable.

Le socialisme est entré en crise depuis les années 1980 –crise morale, intellectuelle, politique, existentielle, vitale. Les écologistes croient en bénéficier, avant d’être happés dans son vortex. À la fin des années Mitterrand, la puissance écologiste –près de 15% aux régionales de 1992 pour les écolos, entres les listes de Lalonde et celles des Verts– a fait redouter un grand remplacement. Ces années-là, le film La Crise, de Coline Serreau, montrait un député ploutocrate socialiste chahuté par ses enfants, évidemment écolos. Il fallait donc tenir, circonvenir, appâter pour survivre, s’appuyer sur la Ve République, cette prime à l’existant, et sur les mauvais penchant des ambitieux? Les écolos ont joué, par naïveté goulue, le rôle de dupes à gaver que les socialistes attendaient.


En 1995, Dominique Voynet, à la Présidentielle, n’a pas soutenu Jospin au second tour? Elle n’en est pas moins sa ministre de l’Environnement, deux ans plus tard, quand le socialiste devient Premier ministre en cohabitation. Le bal est codé. Il se répétera. Dire non, jamais de la vie, aux productivistes roses. Passer pourtant un accord, incluant quelques marqueurs symboliques –en 1997, la fermeture du surgénérateur Superphénix. Apporter au socialisme sa jeunesse, et en échange lui soutirer de l’existence charnelle: des mandats, au profit des dirigeants écologistes. Gouverner. Échouer. Rompre. Blesser. Recommencer.  En 2002, Voynet ayant été ministre, Noel Mamère mène la présidentielle, dans un registre alter-gauchiste qui contribue à la défaite de Jospin. Cinq ans plus tard, Voynet reprend la main, et se rallie à Royal au second tour.


Le pli est pris. Après chaque présidentielle, des législatives voient des députés verts être élus par la grâce bougonne des socialistes. Les écologistes, branchés, compétents, drôles, deviennent dépendants, indexés, avalés par la logique du vieux parti. Celui-ci méprise, mais se prolonge, et se verdit, de façade. Les écolos deviennent une variante un peu gauchiste de la gauche, plus vraiment différents, et même pas: au bout de l’histoire, chaque variante du socialisme récupère ses écolos de bonne composition.

En 2011, Martine Aubry, qui avait passé avec l’appareil vert un accord confortable, espérait remporter la primaire grâce au soutien de Voynet. En 2017, Mélenchon, qui fut du PS, s’il le déteste désormais, à sa branche verte; comme Macron, avec de Rugy; comme Hamon, avec Jadot. Les années Hollande ont émietté les Verts au mimétisme de l’éparpillement socialiste. Hollande a accompli la mission historique de son camp: amener les écolos à sa propre banalité.

4.Joly. La décomposition est plus forte que toi

L’ironie de l’histoire est ici. Le socialisme l’emporte quand il n’existe plus lui-même, dévitalisé, déshonoré, illusionné de sonr rebond tardif. Les écologistes avaient raison, historiquement. Le socialisme est mort; mais la décomposition du paysage les a entraînés. En 2006, avec l’irruption du réchauffement climatique dans le débat public, Nicolas Hulot aurait pu renverser la politique? Un discours de pure écologie, rencontrant la résistance à l’ultra-libéralisme, était audible. Ségolène Royal s’en inquiétait, qu’il n’estimait guère. Il n’a pas osé.

En 2011, s’étant décidé à devenir le candidat des Verts, Hulot est récusé dans la primaire, au profit d’Eva Joly, juge anti-corruption, de culture d’extrême gauche, inventée par des dirigeants écolos qui savent que l’insignifiance verte, à la présidentielle, rejaillira heureusement sur leur carrière. Missions accomplie, au-delà des espérances.


Joly ridiculisée, Hollande est élu et les écologistes sont récompensés par une part du gâteau inédite. Cécile Duflot, en charge du Logement, mieux servie qu’aucun ministre écologiste avant elle, s’oppose bientôt à l’homme fort du pouvoir, devient la première adversaire de Manuel Valls, s’en va, anime les dissidences, se fait saboter dans son camp, et finit comme on sait: peut-être à nouveau député, selon l’accord Jadot-Hamon, un classique.

Si ce n’est pas elle, ce sera de Rugy, dans la foulée de Macron. Cela n’a aucune importance en soi; l’écologie n’est plus une catégorie politique, mais un débris flottant dans la décomposition générale. Dans l’ultime artifice, quand la planète bascule dans l’inconnu, ceux qui, bien avant les autres, nous avaient averti, ont décidé qu’ils n’étaient plus sortables, et que la meilleure contribution à l’avenir des hommes était de ne pas se montrer.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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