Monde

Afghanistan: la guerre d'Obama commence maintenant

Fred Kaplan, mis à jour le 02.12.2009 à 20 h 58

Pourquoi le président américain a-t-il fixé une date de début de retrait? Et que vont faire les soldats supplémentaires?

Un soldat américain près de Kandahar, REUTERS/Omar Sobhani

Un soldat américain près de Kandahar, REUTERS/Omar Sobhani

Mardi 1er décembre, à West Point, Obama a présenté sa vision de la guerre. Premier constat: sur bien des points (sa logique, sa stratégie, ses ressources), la guerre d'Obama ne ressemble pas à celle que George W. Bush a - ou n'a pas - menée en Afghanistan.

Le président a décidé d'y envoyer 30.000 hommes de plus (un chiffre qui dépasse de loin celui des 21.000 renforts de mars dernier, et qui, au final, double le nombre total de soldats américains engagés dans le pays). Le rôle des troupes va évoluer: au lieu de se contenter de canarder ou de bombarder l'ennemi, les soldats devront protéger la population et aider à la formation de l'armée afghane. Obama a, de plus, fixé une date butoir marquant le commencement de notre désengagement.

Le président s'est bien fait comprendre sur la plupart des points. Il n'a néanmoins pas répondu à toutes les questions; certaines de ses déclarations ont, par ailleurs, soulevé quelques doutes. L'annonce la plus controversée: son affirmation selon laquelle le retrait des troupes débuterait en juillet 2011. Les détracteurs du président pensent que les Afghans vont mal interpréter ce message. Si ces derniers pensent que nous partons dans moins de deux ans, comment pourraient-ils croire que nous sommes capables de les protéger? Les talibans pourraient bien se contenter d'attendre notre départ.

Juillet 2011

A dire vrai ces critiques ont mal compris l'intention d'Obama. Dans son discours, il précise bien qu'en juillet 2011, les Etats-Unis «commenceront» à passer le relais de la sécurité nationale à l'armée afghane. Nous ne savons pas à quel rythme se fera ce transfert (rapidité du retrait, date de désengagement complet); tout cela dépendra des «conditions sur le terrain». (Obama n'a pas vraiment insisté sur ce point pendant son discours. Lors d'un point de presse, plus tôt dans la journée, des «senior officials» avaient pourtant mis l'accent sur cet élément; ils savaient déjà que cette partie du discours serait la plus mal comprise - et la plus déformée par la presse).

Après le discours, un point de presse téléphonique fut organisé pour les journalistes d'internet. Le général de brigade John Nicholson, directeur de la Cellule de coordination Pakistan-Afghanistan de l'état-major, entreprit alors de préciser la parole présidentielle. Selon lui, toutes les décisions relatives au retrait de nos troupes seront prises district par district, province par province, et de concert avec les Afghans. Il a par ailleurs souligné que l'annonce de cette date n'inquiéterait nullement les officiers afghans, bien au contraire: ces derniers souhaiteraient justement nous voir partir dès que l'armée nationale sera prête.

Reste que les détracteurs du président n'ont pas tout à fait tort. Pourquoi fixer une date précise? Et pourquoi juillet 2011, à peine un an après l'arrivée du fameux renfort de 30.000 hommes? La nouvelle stratégie pourra-t-elle fonctionner en douze mois de temps? Arrivé à cette échéance, Obama se sentira-t-il forcé de jouer les optimistes, quand bien même le bilan serait mauvais? Et s'il reconnaît son échec, et décide de prolonger l'engagement, l'impatience ne finira-t-elle pas par grandir dans ses propres rangs - surtout si la population continue de dire non à la guerre?

Guerre à «durée déterminée»

L'écriture de ce discours n'a pas du être chose facile. Obama se devait de rassurer le peuple américain, et de l'assurer du fait que son armée n'était pas engagée dans une guerre à «durée indéterminée»; dans le même temps, il était contraint de dire aux Afghans et aux Pakistanais qu'il ne les abandonnerait pas - que les Etats-Unis seraient à leur côté aussi longtemps que nécessaire. Tout cela en revenait à jouer les funambules, et le président s'en est tiré avec les honneurs. Reste que les deux parties n'ont pas fait mystère de leurs soupçons. Si Obama veut les ménager, il doit se résoudre à n'en favoriser aucune - à rester sur son fil. Dans cette guerre, tout est - et tout sera -  une question d'équilibre.

Obama sait parfaitement que sans deadline (ou «date de transition», pour reprendre le terme employé lors du point de presse), les intéressés (alliés de l'OTAN, Afghans, Pakistanais) mettront moins d'empressement à remplir leur mission. Il a raison sur ce point. Mais au final, cette date ne l'engage en rien (juillet 2011 ne marque que le commencement du retrait; ce dernier peut être interrompu suivant les circonstances), et c'est là que le bât blesse: sa détermination pourrait bien passer pour du bluff.

On est également en droit de douter d'Obama lorsqu'il affirme que cette guerre est internationale, et que les alliés de l'Amérique (pays de l'OTAN, ainsi que d'autres nations) enverrons 5.000 hommes de plus en Afghanistan.

«Coalition des volontaires»

Cette déclaration est dérangeante, en ce qu'elle rappelle directement la «coalition des volontaires» de George W. Bush, pendant la guerre en Irak. Certes, 41 pays ont envoyé des hommes en Afghanistan. Mais seuls neuf d'entre eux en ont envoyé plus de 1.000 (les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, la France, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Pologne, et l'Espagne), et seuls la Grande-Bretagne et les Etats-Unis en ont envoyé plus de 5.000. Parmi les alliés, sept pays ont envoyé... dix hommes, ou moins.

Quand Bush a quitté le bureau ovale, les soldats américains constituaient un peu moins de la moitié de la force internationale en Afghanistan. Lorsque les renforts d'Obama seront en place, cette proportion atteindra les 70%. Cette guerre n'est pas de moins en moins américaine - elle l'est de plus en plus.

Autre motif d'interrogation: pourquoi Obama a-t-il décidé d'envoyer 30.000 hommes en Afghanistan? Etait-ce un compromis entre la recommandation du général Stanley McChrystal, qui en demandait 40.000, et un chiffre plus bas, qui, dit-on, aurait-été suggéré par le vice-président Joe Biden? Des considérations économiques ont-elles joué un rôle?

Contre-insurrection

Plus important encore: une fois arrivés, que vont faire ces soldats? Selon le général Nicholson, les premiers arrivés (7.000 marines) vont partir en renfort dans la province d'Helmand. Les autres participeront aux campagnes de contre-insurrection dans les provinces de l'est, entraîneront les troupes locales, ou participeront à une «riposte éclair» contre les talibans. Nous en saurons sans doute plus lorsque McChrystal et les autres gradés seront entendus par le Congrès dans les jours et les semaines qui viennent.

Ces éléments mis à part, il y avait de très bonnes choses dans le discours de mardi.

Obama a replacé le conflit dans le contexte d'une guerre contre le terrorisme en général - terrorisme capable de menacer les Etats-Unis, mais aussi de mettre à feu et à sang une région où les tensions et les armes nucléaires sont légions.

«Surge»

Sa logique rappelle - délibérément - celle de Bush, lorsque ce dernier justifiait le lancement du «surge», en 2007. (Pendant le point de presse, le «senior official» a d'ailleurs employé ce terme - «surge» - pour décrire l'envoi de renforts). Dans son discours, Obama a déclaré que ces troupes permettraient de «créer les conditions d'un transfert de responsabilité aux autorités afghanes». Cela ne vous rappelle rien? Pas même le «Au fur et à mesure qu'ils s'affirmeront, nous nous effacerons» de George W. Bush?

En un sens, ces similitudes donnent un peu la chair de poule. D'un autre côté, peut-être qu'Obama réussira; nos exploits tactiques et militaires bénéficieront peut-être vraiment à la politique locale. L'une des phrases du discours va dans ce sens, ce qui est, je pense, particulièrement encourageant: «Nous soutiendrons les ministres, les gouverneurs, et les dirigeants locaux d'Afghanistan qui combattent la corruption et servent leur peuple» - en d'autres termes, si le président Hamid Karzaï ne tient pas ses promesses, nous nous tournerons vers les tribus, qui, étant donné la structure de la société afghane, sont d'une importance cruciale dans la lutte contre les insurgés.

Autre déclaration encourageante: «En tant que président, je refuse de fixer des objectifs dépassant notre responsabilité, nos moyens, ou nos intérêts: je dois prendre en compte tous les défis auxquels notre nation fait face.» En entendant ces mots, le sang de certains journalistes télé n'a fait qu'un tour: comment Obama peut-il demander aux cadets de West Point de risquer leurs propres vies, s'il admet lui-même ne pas pouvoir tout - absolument tout - faire pour eux en retour?

La réponse? C'est vrai, nous ne pouvons pas nous permettre de nous lancer à corps perdu dans cette bataille: notre patience, notre énergie, nos corps ont des limites. Il n'y a pas de honte à l'admettre. Peut-être que cette réalité poussera les dirigeants afghans à prendre leurs responsabilités; peut-être qu'elle poussera aussi les dirigeants pakistanais à mettre un terme à la menace talibane; menace qui plane sur leur propre sécurité nationale. S'ils refusent de le faire, tous nos efforts n'auront servi à rien.

Fred Kaplan

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de Une: Un soldat américain près de Kandahar, REUTERS/Omar Sobhani

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