Monde

Que se passe-t-il en Suède pour que Trump continue à prendre cet exemple?

Claire Levenson, mis à jour le 28.02.2017 à 14 h 20

Pour le nouveau président américain et ses alliés, l'exemple suédois montre que toute générosité envers les réfugiés mène au désastre. La situation est pourtant difficilement comparable avec ce qui se passe aux États-Unis.

Des réfugiés devant l'Agence de migration suédoise de Malmö le 20 novembre 2015. STIG-AKE JONSSON/AFP.

Des réfugiés devant l'Agence de migration suédoise de Malmö le 20 novembre 2015. STIG-AKE JONSSON/AFP.

Dans un discours du 19 février, Donald Trump a déclaré que l'accueil de nombreux réfugiés en Suède avait mené le pays au chaos («ils ont des problèmes qu'ils n'auraient jamais imaginé possible!») et suggéré qu'une attaque terroriste avait eu lieu la veille dans le pays.

Face à l'énormité du mensonge (il n'y avait pas eu d'attaque ce jour-là), de nombreux Suédois ont répondu que tout allait bien chez eux. (Un ancien ministre suédois a même demandé ce que Trump fumait). Un jour après, Trump s'est énervé sur Twitter: «Les médias mensongers veulent faire croire que l'immigration de masse en Suède marche super bien. NON!»

Le lendemain, des émeutes éclataient à Rinkeby, une banlieue de Stockholm à majorité immigrée, où des jeunes ont incendié plusieurs voitures après l'arrestation d'un rappeur local. Selon les autorités, de nombreux jeunes impliqués dans ces violences (et dans le trafic de drogue local) sont nés en Angleterre, de parents originaires d'Afrique de l'est, donc sans rapport avec les réfugiés récents.

Le président américain a pourtant évoqué ces incidents dans un autre discours«On m'a beaucoup critiqué sur la Suède, et puis un jour après j'ai dit: est-ce que les médias disent ce qui se passe? Très peu». Pourtant, toute la presse a parlé de ces émeutes (même les médias que Trump déteste), et la presse conservatrice s'en est donnée à coeur joie. Le Daily Mail a titré que «Trump avait raison» et Breitbart a ressorti son: «Dix raisons pour lesquelles l'utopie multiculturaliste suédoise est un échec majeur». Parmi les dix «raisons» citées par le site, certaines sont exactes –plus de 50% des chômeurs en Suède sont des étrangers– d'autres sont fausses comme: «il y au moins 55 no-go zones» dans le pays.

Les points de vue nuancés ne sont pas entendus

Pour les défenseurs de Trump, chaque exemple de violence commise par des étrangers en Suède ces dernières années –ils citent des agressions sexuelles lors de deux festivals de musique, ou encore le meurtre d'une employée d'un centre de réfugiés par un Somalien début 2016– démontre que Trump a raison d'avoir suspendu l'accueil des réfugiés syriens (ainsi que d'avoir essayé de suspendre les visas pour les ressortissants de sept pays à majorité musulmane.)

Les évaluations plus nuancées ne sont pas toujours audibles. Interviewé par la presse australienne, le député-maire de Malmö, une ville avec de nombreux immigrés de pays musulmans, admettait que non «la Suède n'est pas le paradis», et citait les problèmes de chômage au sein de la population immigrée. Michael Booth, l'auteur britannique d'un livre sur «l'utopie scandinave» résumait ainsi la situation: il y a des gens «qui sont dans le déni et refusent d'admettre qu'il y a des problèmes, et il y en a qui disent que c'est une no-go zone comme Mogadiscio. La vérité est quelque part entre les deux». 

Sur Fox News, le journaliste Tucker Carlson expliquait que malgré les déclarations imprécises de Trump, il avait eu le mérite de pointer du doigt un problème essentiel: les pays européens comme la Suède ont «fait de nombreux efforts», ont «dépensé beaucoup d'argent» pour intégrer les immigrés et «ça n'a pas du tout marché.»

«C'est en train de complètement changer ces cultures anciennes, de les rendre plus volatiles et menaçantes...S'ils n'y arrivent pas, alors comment pourrait-on y arriver?»

Ce qui passe complètement à la trappe dans ce genre de discours, c'est qu'en matière de réfugiés, les situations suédoises et américaines sont incomparables tant la différence d'échelle est énorme.

Pendant le deuxième mandat de Barack Obama, les Etats-Unis, ont accepté environ 70.000 réfugiés par an. Pendant cette période, la Suède en a accepté 80.000 par an, et 160.000 en 2015, pour un pays trente-cinq fois moins peuplé que les États-Unis. Sous Trump, l'accueil est suspendu jusqu'a nouvel ordre (sauf pour les chrétiens et autres minorités religieuses dans des pays musulmans). Les États-Unis sous Obama avaient un processus de filtrage beaucoup plus strict que celui de la Suède, où par exemple, tous les mineurs non accompagnés venant de certains pays étaient acceptés. En bref, même si on était d'accord pour dire que l'accueil d'un grand nombre de réfugiés a été une mauvaise chose pour la Suède, on ne peut pas en déduire que la politique migratoire de Trump est une réponse adéquate.

La Suède est en Europe, pas les États-Unis

En 2015-2016, les nouveaux arrivants réfugiés en Suède représentaient environ 1,5% pour de la population totale du pays, le taux était de 0,7% pour l'Allemagne et d'environ 0,05% pour les États-Unis (et le Canada). Pourtant, Trump a toujours parlé de ces arrivées comme d'une déferlante menaçante sans aucune supervision. 

De plus, la presse conservatrice et les pro-Trump impliquent en général que le gouvernement social-démocrate suédois est réfractaire à toute critique sur l'accueil des réfugiés. Ce n'est pas le cas: depuis fin 2015, le gouvernement a pris de nombreuses mesures pour restreindre le nombre de réfugiés accueillis. Désormais, seuls seront acceptés ceux dont les cas ont été revus par les agences des Nations Unies. Ceux qui transitent via des pays européens voisins ne seront pas acceptés et les réfugiés ne recevront pas non plus les mêmes aides financières qu'avant (ils pouvaient auparavant recevoir des aides sociales plus généreuses). 

Comme le souligne James Traub dans un article détaillé publié par le site Foreign Policy, si la Suède s'est retrouvée dépassée par la situation, c'est aussi à cause d'un échec de l'Union européenne, avec de nombreux pays qui refusent d'accueillir des réfugiés. En janvier 2016, le premier-ministre suédois avait déclaré: «nous sommes un continent de 500 millions de personnes; nous pourrions gérer cette situation si nous coopérions». Mais cette coopération n'a pas eu lieu. Ce contexte et cette complexité des faits ne sont jamais évoqués par Trump et ses soutiens. Pour eux, la situation reste simple: les Suédois (et les Européens) ont été trop accueillants envers les réfugiés, et il faut que les États-Unis évitent absolument de faire pareil.

Claire Levenson
Claire Levenson (140 articles)
Journaliste
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