France

Entretien exclusif: le Système répond pour la première fois à ses détracteurs

Boris Bastide et Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 28.02.2017 à 9 h 17

Les références au «système» se multiplient en pleine campagne présidentielle. Muet face aux attaques qui pleuvent sur lui, le Système se livre à Slate.fr dans un entretien-vérité, et laisse entrevoir un début de sortie de crise... L'heure de l'autocritique tant attendue, ou l'ultime ruse d'un Système conscient qu'il doit évoluer ou mourir?

Big Brother | Elroy Serrao via Flickr CC License by

Big Brother | Elroy Serrao via Flickr CC License by

«Respectez le système et tout ira bien. S’opposer au système attire des ennuis.» C’est en ses termes qu’au début des années 1970, on formait les soldats américains à entrer dans le moule. À en croire la campagne présidentielle française, on assiste bien aujourd’hui à un renversement complet des valeurs. La candidate Front national Marine Le Pen n’a de cesse de s’en prendre à un «système» qui voudrait lui faire perdre l'élection.

La présidente du parti d'extrême droite accuse Emmanuel Macron d'être ce candidat du «système»... Sauf que voilà, le candidat En Marche! est le premier à critiquer la «vacuité du système» politique actuel. Déterminé à dépasser le clivage gauche-droite, il se veut porteur d’une Révolution, titre de son ouvrage-programme. Et ils ne sont pas les seuls à vilipender celui qui autrefois était le garant de notre cohésion. Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon ou François Fillon fustigent vertement ce même système à longueur de discours.

Qui que soit le vainqueur de l’élection, le Système pourrait donc être sérieusement mis en difficulté. D’une discrétion légendaire, il n’avait pour l’heure pas répondu à ses attaques de plus en plus frontales. Après de longues semaines d’échanges et de tractations, il a accepté le principe d’un entretien sans photo qui serait relu et amendé par ses soins avant publication.

L'interview-vérité

C’est le teint hâlé après deux semaines passées dans une station de ski des Alpes suisses, que le Système a reçu Slate dans le salon de sa coquette demeure d'une banlieue parisienne cossue, en pantalon de jogging et sweat à capuche, manifestement soucieux de donner une image jeune, décontractée et accessible.

Votre notoriété est paradoxale: tout le monde a entendu parler de vous, et pourtant peu de Français peuvent donner une définition précise de ce que vous êtes...

Le propre du Système est en effet sa grande polysémie et une certaine ambiguïté. Comme l'a analysé la chercheuse du Cevipof Cécile Alduy dans L'Express, je suis considéré comme un représentant des élites et des technocrates européens pour Le Pen, de l'oligarchie financière pour Mélenchon, des opposants politiques pour Fillon et des médias pour Valls! Avouez que c'est me tailler un costume un peu large... Certes, je suis le Système, mais je ne suis pas responsable de tout, ni coupable de tous les maux de ce pays! D'autant que ces critiques viennent de personnalités avec lesquelles j'entretiens de bonnes relations dans le privé. François Fillon, qui m'a souvent invité dans sa «demeure» sarthoise, la fille Le Pen, qui vit de la politique depuis deux générations, sans parler du parcours d'Emmanuel Macron, de la banque d'affaires aux finances de l'État: voilà de purs produits d'un «Système» politique qui passent leur temps à me taper dessus. Mais comme je suis le Système, je n'ai pas le droit d'être considéré comme victime de quoi que ce soit. Je ne m'en plains pas, je ne fais que constater cette inégalité de traitement...

On imagine souvent le Système évoluant dans un univers opaque. Votre volonté de communiquer est-elle l’indice que le Système s’ouvre aux critiques?

(Le Système lâche un rire nerveux) Mais le Système ne vit pas hors-sol!!! Nous travaillons en bonne intelligence avec la société, nous ne sommes pas coupés du monde. Souvent, j’organise des visites scolaires ou des journées portes ouvertes du Système: les visiteurs sont surpris de constater que nos bureaux ressemblent à ceux d’une entreprise classique. On y trouve des ordinateurs, des démos PowerPoint, des salles de réunion… Le Système vit avec son temps.

Mais alors, que répondez-vous à ceux qui voient dans le Système l'émanation d'une «caste»?

Le Système génère beaucoup de fantasmes. C'est aussi la raison pour laquelle j'ai souhaité m'exprimer. Il y a une tendance sur internet à diaboliser le Système, à lui imputer tous les vices, à l'imaginer au centre de tous les complots. Les gens tentent parfois d'intégrer le Système en s'imaginant que des réunions d'Illuminatis ou des plans de soirées à la Eyes Wide Shut les attendent une fois promus: ils sont généralement déçus... Le Système est en réalité très plan-plan.

Depuis quelques temps, tout le monde semble vouloir votre peau, au point qu’on a envie de vous demander: qui veut encore de vous?

Votre question tombe à point nommé: hier encore, j’assistais à un dîner avec des amis traders, patrons de chaînes de télévision et dirigeants du CAC 40, et la discussion a rapidement tourné autour des critiques du Système. C’était à croire que personne ne se considérait plus comme un représentant de celui-ci. Je ne vous cache pas que cet anti-système systématique a tendance à m’irriter. C’est devenu une pose dans les milieux chics. Une forme de passage obligé de la campagne, mais je ne pense pas que les gens soient dupes. Moi, le Système, je le trouve pas si mal fichu, et je n'ai pas peur de le dire.

They Live, de John Carpenter. Une vision vintage du «système».

Marine Le Pen a accusé Emmanuel Macron d’être «la possibilité pour ce système de se survivre, pour la caste au pouvoir aujourd’hui de se maintenir. Les puissances d’argent et médiatiques sont à son service», a-t-elle ajouté. Que répondez-vous à ces attaques?

Emmanuel a beaucoup de talent, et il apporte un réel vent de fraîcheur au Système, même s’il en récuse le terme. Mais il ne peut constituer à lui seul la solution. Chaque candidat a sa part. Le Système est un jeu qui fonctionne à plusieurs. Nous devons jouer collectif! Par ailleurs vous comprendrez que ma position m'interdit de soutenir un candidat plutôt qu'un(e) autre. J'ai mes opinions, comme chaque citoyen, mais elles n'interfèrent pas avec la gestion quotidienne du Système.

Mais tout de même, le Brexit, l’élection de Donald Trump, le Front national donné en tête du premier de la présidentielle, la défiance croissante envers les médias, la justice, la police et toute forme d’autorité, vous n’avez pas l’impression que l’on est entré dans une ère pré-révolutionnaire? Vous n’êtes jamais inquiet?

Si. Et je veux bien le reconnaître, il y a eu des abus, quelques maladresses. On a un peu déconné. Les élites ont peut-être, il est vrai, perdu de vue à un moment qu’elles n'étaient pas seules et qu'elles devaient s'efforcer de travailler pour le bien de tous... Mais que celui qui n’a jamais péché par excès de gourmandise me jette la première pierre. Après, n’exagérons pas la menace. Il n’y a qu’à voir comment ont réagi les principaux leaders pro-Brexit après le référendum. Je pense que les premiers mois de Donald Trump finiront par rassurer les plus inquiets. Il faut savoir être souple avec certains principes. Après tout, il a la pleine confiance de Wall Street et son gouvernement intègre beaucoup de représentants du Système. C’est un signe qui ne trompe pas. J'ai bon espoir que les choses se tassent.

Êtes-vous rassurant parce que vous êtes le premier bénéficiaire du Système?

(Le Système se ressert de champagne) Certes, travailler pour le Système procure des avantages indéniables. Mais que me conseillez-vous de faire? De laisser ma place? Quelqu’un d’autre la prendrait dans la journée. Sans compter que c’est un métier éreintant, pour lequel on doit tirer un trait sur toute vie personnelle. Hier encore, j’ai dû rattraper en catastrophe une situation qui menaçait de dégénérer. On m'appelle même pour des fuites d'eau. Mais je ne suis pas un super-héros, je suis un simple mortel, tout comme vous. Simplement, les gens attendent trop de moi, de nous. Ils pensent que nous pouvons tout changer: mais les problèmes de la vie ne se règlent pas d’un coup de baguette magique, même quand on est au cœur du Système: il y a des procédures à respecter, des autorisations à valider, etc. Le Système, ça n’est pas l’anarchie! Le faire évoluer est long, compliqué, exigeant. Je m’y attache, parmi d’autres, depuis l’intérieur. Soyez juste patient…

C’est ce qu’on nous demande depuis des années, de la patience. Déjà dans les années 1990, tout le monde fustigeait «la pensée unique»: mais peut-on considérer qu’une pensée qui coalise tous les camps politiques contre elle est unique? N’y a-t-il pas plusieurs Systèmes, comme il y a plusieurs pensées uniques?

Vous vous posez la question de savoir qui dirige le Système. Au risque de vous décevoir, je dois vous révéler que le Système n’a pas d’organe central de direction. Il ne se réunit pas tous les mois, il ne donne pas de messe noire dans les sous-sols de l’ONU. Il n’a pas de visage, pour paraphraser mon copain Hollande.

Mais alors, comment fonctionne-t-il? Qui en tire les ficelles?

Vous adoptez une vision paranoïaque, complotiste et hypercentralisée des opérations. Le problème, c’est que chacun voit le Système comme un tout dirigé contre lui-même, alors qu’il n’en est rien. Vous pouvez être anti-système un jour, et inséré dans le Système à un autre moment. C’est comme toutes ces histoires du 1% contre les autres, des élites contre le peuple: si on entrait dans le détail des injustices, vous seriez surpris du niveau d’enchevêtrement des parties qui constituent l’ensemble… Il n’y a pas de Système, il faut renoncer à essentialiser cette notion, j’ai même envie de dire qu’il faut déconstruire le Système! Le Système est partout et nulle part, il est impalpable et pourtant, il nous entoure. Vous avez vu Matrix? C’est un peu la même chose. Sauf qu’on ne peut pas sortir de la matrice: il n’y a rien derrière le Système.

Mais n’y a-t-il pas de critique qui trouve grâce à vos yeux? À vous entendre, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes?

Détrompez-vous, les critiques ne me laissent pas indifférent. Ce serait une erreur historique que d’en dédaigner même une seule: certains de mes prédécesseurs ont été renversés pour s'être laissés aveugler sur leurs capacités de résilience. Il est essentiel d’intégrer chaque critique au Système pour qu’il puisse poursuivre sa marche vers le progrès, sans quoi nous serions dans une impasse. D’ailleurs, il nous arrive même par jeu d’en inventer nous-mêmes (il se resserre une coupe de champagne et attaque les Bretzels). Le reproche que je peux faire, en revanche, c’est que tout le monde se sert à court terme du Système comme d’un bouc émissaire, mais qui voudrait aujourd’hui vivre comme on le faisait au XVIe siècle? Personne. C’est la preuve que le Système fonctionne. Il n’y a pas de Plan B.

(Le Système se fait implorant) J'ai bien conscience de la séduction qu'opère le «dégagisme» par les temps qui courrent. Mais une fois qu'on aura dégagé tout le monde, que se passera-t-il? Je vais vous le dire: un autre Système sera mis en place: pourquoi dans ces conditions ne pas conserver celui qu'on a mis si longtemps à obtenir? Ma grand-mère disait souvent: «On sait ce qu'on quitte, on ne sait pas ce qu'on retrouve!»

Les journalistes sont-ils les relais du Système?

Certains éditorialistes sont devenus des amis très proches. Mais n'est-ce pas le cas dans tous les milieux professionnels? Au-delà de ces affinités personnelles, soyez assuré de notre attachement profond au pluralisme. Tout le monde doit avoir un espace de parole, bien sûr, pas forcément dans la même proportion.

Après tout il est normal que certaines voix portent plus que d’autres. Elles captent ce que les gens ont envie d’entendre. Internet aide à démocratiser encore davantage cette parole. N’importe quel énoncé le plus compréhensible par le plus grand nombre peut vite atteindre un effet de masse et être ainsi répété à l’infini de site en site. Le Système, c’est la libre-circulation des idées.

Plus on vous parle, moins on comprend à quoi vous jouez… Est-ce une ruse de votre part? Des rumeurs vous disent sur le point d’aboutir à une refonte du Système, pouvez-vous nous en dire plus?

Je travaille depuis quelques années à l’élaboration d’un nouveau Système: plus souple, plus ouvert, plus horizontal, plus agile, plus citoyen. Un Système 2.0, en quelque sorte. Un Système anti-Système, oserais-je avancer, mais je ne veux pas paraître trop anti-Système dans votre interview, j’ai tout de même une réputation à tenir!

Boris Bastide
Boris Bastide (102 articles)
Éditeur à Slate.fr
Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (977 articles)
Journaliste
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