Culture

César 2017: Le cinéma français a-t-il enfin compris quelque chose?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 25.02.2017 à 1 h 56

La soirée des César, d'habitude si fade et si consensuelle, a rarement été aussi politique, dans son palmarès comme dans ses discours.

La réalisatrice de Divines

La réalisatrice de Divines

Il y avait quelque chose d'émouvant à regarder la cérémonie des César, ce vendredi 24 février. L'Académie, qui s'est si souvent satisfaite de récompenser des films d'hommes, des films blancs, des films faciles, des films perpétuant, par leur vision du monde, l'ordre établi, avec ce qu'il implique d'oppressions, semble s'être enfin mue.

Divines

Ça a commencé par le premier César, celui du meilleur espoir féminin, remis à Oulaya Amamra, héroïne de Divines, un film qui raconte la marge sociale: la banlieue et ses héroïnes féminines. 

«C'est pas pour nous: est-ce que tu vois des gens qui nous ressemblent?»

Maïmouna Doucouré

Le César du meilleur court métrage s'est ouvert en deux, pour être remis à la fois à Maïmouna Doucouré (pour Maman(s)) et à Alice Diop (Vers la tendresse) qui a discrétement lâché: «C'est fait exprès si ce sont les deux blacks qui ont le César?». En recevant son prix, la réalisatrice a égréné les noms des jeunes victimes des violences policières: Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans l’enceinte d'un poste électrique dans lequel ils s'étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police; Adama Traoré mort lors de son interpellation à Beaumont-sur-Oise; Théo, violé par un policier lors d'une interpellation...

Quand Maïmouna Doucouré a pris la parole à son tour, elle a évoqué sa mère: 

«Quand j'ai dit à ma mère que je voulais faire du cinéma, elle m'a dit: “c'est pas pour nous: est-ce que tu vois des gens qui nous ressemblent?”»

«Le féminin l'emporte»

Quelques jours avant la soirée des César, le CNC sortait une étude sur la place des femmes dans le cinéma français: «La part des films réalisés par des femmes progresse»: entre 2006 et 2015, le nombre de films agréés réalisés par des femmes a augmenté de 80%. Une hausse qui commence à se traduire dans les nominations des César, malgré encore un important retard dans les sections techniques.

 «Une pensée pour toutes celles qui cherchent à écrire et à produire les récits qui nous manquent» 

Céline Sciamma

Parmi les femmes réalisatrices désormais sur le devant de la scène, Céline Sciamma, qui a remporté le 24 février le César de la meilleure adaptation pour Ma Vie de Courgette, adapté du livre de Gilles Paris, qu'elle a scénarisé. Prenant la parole en recevant son César, politique à son tour et éloquente: 

«Merci d'avoir donné vos voix à Courgette, qui lui-même sans doute a donné voix à quelque chose qui comptait pour vous. Je crois que les récits qui nous parlent et qui nous touchent individuellement, c'est aussi les récits qui nous manquent collectivement. Et je crois qu'on avait besoin de ce récit d'adoption, de ce récit d'accueil, de ce récit de refuge. Je crois qu'on avait besoin de ce récit qui dit que la famille ça s'invente, ça se recompose, ça se choisit. Je crois qu'on avait besoin d'un récit qui nous ressemble: c'est-à-dire un récit du côté des sensibles, des fragiles, un récit du côté des amitiés solidaires, des humiliés, les vrais», faisant allusion à la remarque d'Emmanuel Macron sur les humiliés de la Manif pour tous.

Elle a souligné qu'«une fois n'est pas coutume, le féminin l'emporte» et qu'elle en profitait pour exprimer «une pensée pour toutes celles qui cherchent à écrire et à produire les récits qui nous manquent». 

Les travailleurs

Si les César les plus prestigieux ont été remis à Elle de Paul Verhoeven (meilleur film), Xavier Dolan (meilleur réalisateur) Gaspard Ulliel (meilleur acteur) et Isabelle Huppert (meilleure actrice) quelques autres moments politiques ont émaillé la soirée.

Outre la blague de Jérôme Commandeur sur Florian Philippot, la remarque de François Cluzet sur l'insulte raciste Bamboula, il y a encore eu le César du meilleur documentaire, remis au film de François Ruffin, Merci Patron! –plus de 500.000 entrées en salles. Le réalisateur, candidat possible aux législatives, est monté sur scène avec un T-shirt «I love Vincent» en hommage à Vincent Bolloré, patron de Canal+, diffuseur des César. Après avoir sensibilisé le public au sort des employés de Whirlpool d'Amiens, dont l'usine va être délocalisée en Pologne, il a lancé : 

«Mon film parle des ouvriers qui perdent leur emploi et cela fait 30 ans que ça dure. Pourquoi ça dure comme ça? Parce que ce sont des ouvriers qui sont touchés et on en a rien à foutre. Si c'était des acteurs qui étaient mis en concurrence avec des acteurs roumains, ça poserait problème immédiatement. Dans ce pays, il y a peut-être des sans-dents mais il y a aussi des dirigeants sans cran. François Hollande a l'occasion sur le fil de prouver que son ennemi, c'est la finance, qu'il puisse sortir de l'impuissance et se bouger le cul.»

Dans son discours pour son César d'honneur, George Clooney a évoqué la présidence de Donald Trump, qui exploite la peur des Américains, et invité à réfléchir aux paroles de l'un de ses précédents rôles, celui du journaliste américain Edward R. Murrow, dans Good Night and Good Luck. Évoquant les agissements du sénateur McCarthy, il lançait:  

«Et à qui la faute? Pas vraiment la sienne. Ce n'est pas lui qui a créé cette situation de peur, il n'a fait que l'exploiter, avec un succès certain. Cassius avait raison: La faute, cher Brutus, n’est pas dans nos étoiles. Mais en nous-mêmes.»

Recevant le César du meilleur film étranger, pour Moi, Daniel Blake –sur les humiliations des travailleurs et des pauvres– et le recevant par les mots de son producteur, le réalisateur anglais Ken Loach n'exprimait pas autre chose en rappelant la montée de l'extrême droite en Europe et en prévenant:

«A présent, c'est à vous Français de faire un choix.» 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (732 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte