Science & santé

La médecine a un problème avec la diversité

Hugo Lindenberg et Stylist, mis à jour le 06.03.2017 à 10 h 10

Mais elle se soigne.

Le 12 janvier 2012 à Godewarsvelde, dans un cabinet médical | AFP PHOTO PHILIPPE HUGUEN

Le 12 janvier 2012 à Godewarsvelde, dans un cabinet médical | AFP PHOTO PHILIPPE HUGUEN

«Pas de CMU», «Pas d’AME». Sur les sites de prise de rendez vous en ligne Doctolib ou Monrdv, certain médecins ne cachent plus leur refus de soigner les patients les plus précaires. Une quarantaine d’associations de patients ont saisi le défenseur des droits le 10 janvier, dénonçant une pratique massive et de plus en plus décomplexée, alors qu’elle est illégale. Mauvaise pub pour une profession déjà épinglée quelques semaines auparavant pour son racisme et son homophobie.

Sur la page Facebook Les médecins ne sont pas des pigeons, un groupe réunissant plus de 30.000 personnes créé au début du quinquennat de Hollande, on pouvait lire fin janvier ce témoignage raciste niveau Michel Leeb écrit par un médecin:

«La zolidarité n'a pas de limite! Hier j'ai vu une étudiante chinoise de 28 ans, étudiante en langue française, CMU... Je comprends mieux pourquoi mes cotizations zociales avaient explosé». Une «blague» (depuis supprimée) qui côtoie un autre post, homophobe, dans lequel un confrère décrit un patient comme «un homosexuel, pas le type "fofolle" avec des manières surjouées, plutôt un monsieur tout le monde».

Pas besoin de connaître le serment d’Hippocrate sur le bout du stéthoscope pour se rendre compte que ces comportements ne vous rangent pas dans la catégorie gentil docteur Doug Ross. La médecine a-t-elle un problème avec la diversité? Est-on condamné à être soigné à la sauce Trump?

La diversité dans le collimateur

Déshabillage intempestif, frottis systématiques et peu délicats, fat shaming, remarques sexistes-paternalistes-graveleuses-moralisatrices, refus de contraception, pression nataliste, viol… Durant les deux dernières années, la parole s’est libérée à propos des violences gynécologiques, via le hashtag #PayeTonUtérus qui a permis à de nombreuses femmes de partager leurs expériences. Puis des articles ( et ou ) ont suivi, ainsi qu’un excellent documentaire sur France Culture pour exposer la violence de certains praticiens.

«La suprématie totale du médecin dans le système de santé français est source d’abus de pouvoir»

Martin Winckler

«Il existe en France des médecins maltraitants et pas que des gynécologues», reconnaît Martin Winckler, médecin et auteur de Les Brutes en Blanc, qui explore les dérives d’une médecine parfois trop hierarchisée. «La suprématie totale du médecin dans le système de santé Français est source d’abus de pouvoir».

Et comme on peut l’imaginer, ces abus de pouvoir frappent en premier lieu les personnes les plus démunies, ou jugées différentes par le corps médical.

«Certains soignants plaquent des préjugés sur des patients en fonction de ce qu’ils imagine être leur origine», explique la chercheuse Dorothée Prud’hommes qui a passé une année à enquêter sur la diversité raciale, ethnique et religieuse à l’hôpital. «Par exemple, il y a cette idée chez certains soignants que les patients roms sont difficiles et qu’ils sont plus durs au mal».

Un racisme médical qui a déjà été pointé à de nombreuses reprises aux Etats-Unis où des études ont montré que les médecins blanc avaient tendance a sous estimer la douleur des noirs. En avril, une étude de l’université de Virginie a même dévoilé qu’un paquet d’étudiants en médecine pensaient réellement que les noirs avaient des particularités biologiques, comme des terminaisons nerveuses plus sensibles ou la peau plus épaisse.

Les ravages de la «médecine vétérinaire»

Et quand ce n’est pas la couleur de peau qui pose problème, c’est la langue. «Face à un patient non francophone, les soignants ont la possibilité de faire appel à un service de traduction par téléphone, explique Dorothée Prud’hommes. Mais avec la course à la rentabilité imposée par les récentes réformes hospitalière, beaucoup de professionnels font le choix de s’en passer pour gagner du temps. Certains m’ont raconté comment ils étaient devenus experts en mime, même si on voit mal comment demander à une femme à quand remontent ses dernières règles juste avec les mains».

Et la pratique est devenue si courante qu’elle porte un nom: «entre eux, ils appellent ça la médecine vétérinaire», raconte la chercheuse qui tempère la violence du terme:

«Je pense que l’usage de l’expression est bien plus une critique désabusée de leur propre condition d’exercice qu’un mépris pour les patients qu’ils reçoivent».

Le mépris, c’est pourtant bien ce que ressentent les personnes trans qui sont obligées de passer par la case docteur si elles décident de faire un parcours médicalisé pour leur transition. Avec obligation de voir un psy pour accéder aux hormones, qui de surcroit exige un «test de vie réelle»: une période humiliante pendant laquelle la personne doit vivre habillée en accord avec son genre choisi, alors qu’elle n’est pas forcément prête pour le faire. «Du coup, la majorité des gens préfèrent se débrouiller comme ils peuvent, en évitant les équipes hospitalières qui ont des pratiques transphobes et malveillantes à notre égard», explique Aaron, membre de l’association OUTrans.

Pas étonnant qu’après être passé dans les filets de cette médecine paternaliste qui pathologise, les trans ne se précipitent pas chez le docteur au moindre panaris. «Quand ils y vont, les médecins focalisent sur la transition quel que soit le problème. Vous avez mal à la tête? C’est la faute des hormones. Et ça, c’est quand ils n’ont pas des réactions déplacées ou des attitudes de dégoût», note Aaron.

Médecine communautaire

Pour éviter ce genre de consultations catastrophe, les asso, comme OUTrans, tentent comme elles peuvent de lister des médecins bienveillants. «Même s’il nous arrive d’envoyer vers des praticiens en précisant que leur approche n’est pas parfaite, mais qu’ils sont au moins de bonne volonté».

Pour les gynéco, c’est le collectif Gyn&co qui s’y colle, en listant des soignants qui ne vont pas vous expliquer ce que vous devez faire avec votre utérus ou vous culpabiliser parce que vous avez envie de porter un stérilet alors que vous n’avez pas d’enfants. Une démarche qui s’est peu à peu élargie à d’autres requêtes comme celles de praticiens lesbian-friendly, toxico-friendly, hijab-friendly, homoparentalité-friendly, handicap-friendly… laissant entrevoir l’étendue de la détresse médicale de certains patients à la recherche d’une médecine à leur écoute.

Un accès à une santé sur mesure qui s’incarne dans la médecine communautaire, qu’on peut considérer comme une surspécialisation fondée non pas sur un type de pathologie, mais sur un public particulier. C’est le cas du «190», premier centre de santé sexuelle ouvert en France en 2009 à Paris, présenté dans un premier temps comme un centre de santé gaie, mais qui s’adresse «à toutes celles et tous ceux dont l’identité, l’orientation et les pratiques sexuelles pourraient générer une stigmatisation dans le système de soins». Une devise qui appelle naturellement une relation basée sur l’écoute et la confiance.

La médecine générale ne peut pas déléguer les bonnes pratique à la médecine communautaire, ce qu’il faut c’est par exemple que les gay et lesbiennes puissent dire qu’ils sont homo en consultation, car cela peut être utile pour faire le bon diagnostique

Nicolas Fourreur, dermatologue et membre du centre d’éthique clinique.

«À Philadelphie, il y a un centre de santé LGBT, le Mazzoni Center, qui est devenu très populaire, même auprès des non LGBT parce qu’il propose une qualité d’accueil et d’écoute sans jugements moraux que les usagers ne trouvent pas toujours ailleurs», raconte Nicolas Fourreur, dermatologue et membre du centre d’éthique clinique.

«Mais la médecine générale ne peut pas déléguer les bonnes pratiques à la médecine communautaire, ce qu’il faut c’est par exemple que les gay et lesbiennes puissent dire qu’ils sont homo en consultation, car cela peut être utile pour faire le bon diagnostique. Si j’ai quelqu’un qui vient me voir parce que ça le gratte et que je sais qu’il est gay, je vais tout de suite penser à la gale, parce qu’elle est plus présente dans ce milieu, explique Foureur, si je ne le sais pas, je vais chercher d’abord dans d’autres directions». D’où la nécessité de former les médecins sur ces questions: ce que propose l’association OUTrans pour les problématiques liées à la transidentité.

C’est sur ce genre d’interrogations que s’est ouvert le centre de santé IPSO à Paris en 2014. Un vaste cabinet médical qui respire l’écoute et la bienveillance. «Si le lieu est aussi bien, c’est parce qu’il n’a pas été pensé par des médecins», explique Hervé Picard, généraliste, qui a rejoint l’équipe de 16 soignants en 2015. «L’informatique, la prise en charge administrative, la conception des lieux ont été confiés à des gens dont c’est le métier, du coup j’ai réellement 20 minutes avec chaque patient pour faire de la médecine, sans être parasités par des histoires de carte vitale ou de règlement. Et faire de la médecine générale, c’est aussi être sensibilisé aux questions de violences, de discrimination, parce qu’être ou avoir été victime de violence ça fout la santé en l’air. Voilà pourquoi nous demandons à tous nos patients s’ils ont été victimes de maltraitances et que nous expliquons pourquoi nous posons la question».

«La plupart des médecins aimeraient être plus à l’écoute, mais ce n’est pas toujours possible de faire de la médecine humaine quand la pression économique ne vous en laisse ni le temps ni les moyens»

Démocratie sanitaire

«On va timidement vers une plus forte humanisation des soins, mais le chemin à parcourir est immense», constate Eve Bureau, anthropologue spécialiste de la relation médecin-patient: «il faut couper avec le modèle paternaliste, l’autorité de la personne qui sait et qui ne se remet pas en cause».

Une forteresse de mandarins, que l’épidémie de sida avait commencé à ébranler, quand les malades et leur entourage se sont mobilisés pour reprendre le contrôle sur leur destin. Le mouvement se poursuit aujourd’hui avec la démocratie sanitaire ou démocratie en santé. Une notion introduite par la loi Kouchner de 2002 qui renforce les droits des patients et pose l’idée qu’ils doivent être mieux entendus dans le milieu de la santé. «Si un patient prend des antirétroviraux depuis 15 ans, il a peut être des choses à apprendre à son médecin qui valent le coup d’être écoutée», résume Hervé Picard d’Ipso.

C’est dans cet esprit qu’a été crée en 2009 l’université des patients: un cursus universitaire pour former des malades, et en faire des experts capable de guider les patients dans le dédale des soins. «Jusqu’ici c’étaient beaucoup des retraités qui assuraient des permanences dans les hôpitaux pour aider les malades à s’y retrouver. Notre volonté, c’est de professionnaliser la représentation des usagers parce que l’enjeu est de taille si on veut changer les rapports de force», s’enthousiasme Eric Salat, codirecteur du DU démocratie en santé à l’université des patients. Une révolution qui risque de se heurter à la pression économique de plus en plus forte dans les milieux médicaux comme le souligne Eve Bureau: «Il y a un effet de mode autour de la démocratie sanitaire: il faut montrer qu’on prend en compte l’avis du patient, jusque dans la recherche. Mais en réalité, on ne tient compte de ce qu’il dit que lorsque ça va dans le sens de ce que veut l’institution. La plupart des médecins aimeraient être plus à l’écoute, mais ce n’est pas toujours possible de faire de la médecine humaine quand la pression économique ne vous en laisse ni le temps ni les moyens».

 

Les conseils de Martin Winckler

Au cours d’une consultation médicale il est inacceptable qu’un médecin:

-porte des jugements de valeur sur votre aspect physique, vos vêtements, votre activité professionnelle, votre origine sociale ou ethnique.

-invoque la clause de conscience à tort et à travers. Il ne peut invoquer la clause de conscience que pour une IVG et pour une stérilisation avec l’obligation de vous adresser à un médecin ou un service qui les pratique.

-vous refuse une contraception ou toute autre mesure de prévention sans justification médicale.

-vous demande de vous dévêtir complétement. Le plus souvent on peut parfaitement vous examiner en sous vêtements ou partiellement habillée

-vous examine sans vous avoir expliqué à quoi cet examen va servir et sans votre consentement.

-vous fasse mal, si cela arrive, dites le, interrompez le geste immédiatement. Un médecin qui continue à faire mal sans s’arrêter est passible d’une plainte pour coups et blessures.

-procède à une pénétration sexuelle sans autorisation. Selon le code pénal, toute pénétration sexuelle (examen gynécologique, touché rectal, échographie vaginale) sans autorisation est un viol.

* Ces conseils sont tirés de Les Brutes en Blanc de Martin Winckler.

 

Hugo Lindenberg
Hugo Lindenberg (19 articles)
Rédacteur en chef adjoint chez Stylist
Stylist
Stylist (135 articles)
Mode, culture, beauté, société.
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