Culture

Stupeflip: Comment un groupe né comme une blague a battu des records de crowdfunding

Eric Nahon, mis à jour le 04.03.2017 à 14 h 57

Cette implication de la communauté est due à l'intégrité du groupe, et le résultat d’une tournée qui, entre 2008 et 2013 a «labouré la France».

Stupeflip revient avec Stup Virus

Stupeflip revient avec Stup Virus

Au commencement, en 2000,  il y a eu le CROU.  Cette entité protéiforme, malaxait la musique comme d’autres la pâte à modeler, et comprimait le tout pour le lancer à la figure du public. Ce groupe d'un nouveau genre s’appellait Stupeflip. La notion même de "CROU", blague autour du "crew" des rappeurs reste vague. Elle englobe les membres du groupe, leur entourage et même leurs fans. Stupeflip au début du siècle, c'étaient des rappeurs rock’n roll qui auraient lu des comics de super-héros en écoutant de la pop mielleuse des années 1980. T’as pas compris?

Stupeflip à ses débuts? Des purs. Des qui ont fait les Arts Déco à Paris. Une école où l’on apprend que l’Art est au-dessus de tout. «On a toujours gardé cette idée que le succès, ça reste quelque chose d’un peu vulgaire», raconte un ancien musicien du CROU Stupeflip qui a usé ses crayons à l’Ensad. Alors imaginez la tête de Julien Barthélémy, alias King Ju, leader incontesté  du CROU (auteur, compositeur, chanteur) quand il a découvert dix-sept ans plus tard que le crowdfunding lancé par son groupe sur Ulule avait levé 427.972 € en quelques jours!

10.188 personnes qui ont financé le pressage et le mixage du quatrième album, StupVirus. Ah oui, et l’argent récolté servira aussi à organiser une soirée d’enfer en septembre prochain.

 

Pour Arnaud Burgot, le Directeur général d’Ulule, ce n’était pas si surprenant. Tous les ingrédients étaient réunis: «Le porteur de projet avait déjà une audience importante, prête à s’engager. Entre Supeflip et sa communauté c’était déjà une longue histoire». King Ju a joué le jeu du financement participatif en donnant des infos régulières… et en lâchant quelques morceaux, spécialement pour les «investisseurs». Arnaud Burgot reprend:

«Stupeflip n’est pas mainstream. Sa communauté n’en est que plus forte et plus engagée. Le taux de transformation entre abonnés Facebook, YouTube et Twitter en donateur est assez classique (environ, 4,5%)».

Par contre, il est indéniable qu’une opération de crowdfunding bien menée apporte une visibilité accrue auprès d’un nouveau public… ou de personnes qui avaient perdu de vue le projet depuis un moment.

«Nous sommes dans les mêmes ordres de grandeurs que pour Noob, la websérie qui a fait financer un long métrage par sa communauté, reprend le patron de la startup. Là encore les gens veulent aider et faire partie du projet.»

Pour lui, dans la musique, de nombreux groupes auraient intérêt à recourir au financement participatif en cassant le modèle classique du producteur qui finance, et attend un retour sur investissement rapide, limitant ainsi la prise de risque artistique.

Pour King Ju, cette implication de la communauté est aussi le résultat d’une tournée qui, entre 2008 et 2013 a «labouré la France, de festivals undergrounds en festivals indépendants. Le crowdfunding en est la suite logique.»

Innovations commerciales

C’est aussi une suite d’opérations commerciales innovantes initiées par le manager du groupe, Michel Plassier. L’homme est l’exact opposé de Julien Barthélemy. En 2008, il avait monté le concept de «Stupermarché» où les amateurs pouvaient précommander le disque sans savoir ce qu’il y avait dedans. On pouvait acheter aussi du marchandising exclusif. Cela se voulait une alternative au téléchargement illégal. Cela s’inscrivait moins dans la lignée de ce qu’avait pu faire Daft Punk que ce celle des groupes hardcore comme Cosmic Wurst, dont la démarche a fortement influencé Julien

Aujourd’hui dans les contreparties du crowfunding effectué sur Ullule, on trouve des versions vinyles exclusives, des CD… ou une poupée à l’effigie de King Ju! ça non plus ça ne s’écoute pas en streaming.

«Pour être franc, moi le business, ça ne me plaît pas» 

King ju

Plutôt que de se réjouir d’avoir récolté une telle somme pour son groupe, Ju déplore que certains pensent que cet argent est uniquement pour lui. C’est un sentiment ambivalent qui anime le créateur du Stup qui revendique une indépendance artistique totale.

Cette démarche marketing innovante passe «au-dessus des membres du groupe mais leur permet paradoxalement de se libérer de certaines contraintes matérielles

Pour être franc, moi le business, ça ne me plaît pas. C’est en totale contradiction avec ce que je veux faire passer comme message avec Stupeflip. Et même s’il faut bien vivre, je ne me suis pas enrichi avec Stupeflip. Je pense que les gens ont senti cette intégrité et notre ambition artistique. C’est pour ça qu’ils ont précommandé en masse.

C’est que Stupeflip a toujours fonctionné sur un malentendu, en même temps que sur une démarche artistique globale. L’une nourrissant l’autre et vice-versa. C’est ce refus du monde tel qu’il tourne aujourd’hui, tout en acceptant d’en être (a-t-on le choix sauf à être ermite?) qui fait de Stupeflip un groupe aussi passionnant à suivre depuis ses débuts.

«On s’en fout, c’était il y a dix-sept ans», balaye King Ju «mais c’est vrai que notre arrivée était un peu ratée…»

Pour lui, un groupe indé et multigenre ne pouvait pas arriver via un label et un tube radio. Et pourtant «J’fume pu d’shit» (feat. Jacno) a été un tube et Stupéflip fera des passages remarqués dans les émissions TV et radio de l’époque (Ardisson, Top of the pos, MCM, Oui FM etc.) .

 

«J’avais vu NTM chez Ardisson et ils étaient tout sourire, ça m’avait brisé le cœur. Moi j’ai voulu mettre la zone. J’étais violent pour dénoncer la violence des médias», explique Julien. Le problème, c’est que tout le monde a vu un groupe déjanté –étiquette que refuse catégoriquement King Ju.

Aujourd’hui, Stupeflip se veut plus apaisé. Mais ce n’est pas cette fois ci que King Ju va débarquer avec une guitare acoustique pour nous faire le coup du «j’ai changé». Huit ans se sont écoulés depuis la sortie de l’excellent «Hypnoflip Invasion». Le single «Stupeflip vite» compte aujourd’hui 14,7 millions de vues sur Youtube. En  2017, les fans de Stupeflip n’ont pas 35/40 mais plutôt 18/25. Ils étaient encore en couche quand le groupe passait à la TV mais ont découvert les titres sur Twitter (12.000 abonnés) ou Youtube et postent tous les jours des dessins ou des commentaires sur le groupe facebook A.F.S.H, l’association française des fans de Stupeflip (attention, si vous demandez ce que veut dire le H de A.F.S.H, vous allez être bannis). Cette communauté très active à l’humour ravageur ne passe pas son temps à faire l’exégèse des paroles du groupes mais se réapproprie son univers mental barré et partage de nombreux «fan art» ou des reprises décalées.

Fan art by @chbeboune

Fan art by @chbeboune

Ce qu’aiment les fans? L’authenticité du leader charismatique dont on sent les fêlures au détour de chaque punchline. Ils savent que Julien peut mettre trois ans à composer un album. King Ju détaile:

«Ça dépend comment on compte… on peut dire que j’ai mis 3 ans… ou 25 ans à composer ce disque. J’ai environ 700 boucles sur mon ordi et je les travaille tous les jours. Je passe du temps à travailler mes rythmiques. C’est un maelstrom de sons au sein duquel le temps n’existe pas. Parfois j’extrait un son et j’écris dessus».

Ce travail d’obsessionnel rendrait fou n’importe qui. Mais il est presque rassurant pour King Ju, lessivé après la tournée 2008. «Quand on est un peu sensible. Les concerts ça bousille. Tous les mecs te le diront. Quand on partage tout ça avec des gens que l’on ne connait pas… Sur scène ça va, mais les à côté m’ont bousillé

Il est certainement plus facile pour Julien de jouer les community manager en prise directe avec ses milliers de fans que d’assurer une tournée de 50 dates en deux mois. Même si l’artiste et l’homme y laissent des plumes. Le Crou Stupeflip s’est un peu étiolé au fur et à mesure. MC Salo apparaît à peine sur le dernier disque. Cadillac ne fait qu’un seul featuring (mais tellement remarqué). King Ju reste à fond, maître à bord, et sait exactement ce qu’il veut donner à son public.

Avec ce dernier album Stupvirus, c’est comme si le Stupeflip se recroquevillait sur lui-même. C’est aussi l’histoire d’un mec qui se fait manger par sa création. A l’entendre, la quatrième ère du Stup’ serait aussi la dernière: «A bientôt cinquante balais, j’aspire à vivre un peu normalement. Pour cela, il faudra déconnecter de sa communauté.  Elle lui renverra certainement sa phrase en pleine poire: «Le Stupeflip CROU ne mourra jamais.»

Bonus: King Ju te parle

Nous avons demandé aux fans de l’A.S.F.H s’ils avaient UNE question à poser à King Ju. Et il a répondu.

 

 

Eric Nahon
Eric Nahon (33 articles)
Journaliste
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