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Pour qui voteront les premiers de la classe? (en attendant leur déclassement)

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 27.02.2017 à 13 h 12

La mondialisation économique et la montée des questions culturelles et identitaires a fait émerger un nouveau clivage déterminant: le niveau de diplôme. L'élection de mai 2017 devrait sceller cette influence, sans qu'on sache encore dans quel sens elle se manifestera.

Une salle de classe dans les années 1960. AFP

Une salle de classe dans les années 1960. AFP

La politique, une affaire de premiers de la classe? Du côté de l’offre, l’hypothèse est peu susceptible de faire débat. En France, le candidat-type doit avoir été un excellent élève au cours de sa scolarité et collectionner les diplômes prestigieux. Mais côté électeurs? On sait que la participation aux élections augmente avec le niveau d'éducation. Et parmi les votants, être titulaire d’un Bac pro, d’un CAP, d’une Licence d’anglais ou d’un diplôme d'école de commerce fait une énorme différence dans l’élaboration des opinions politiques.

De là à imaginer un vote des premiers de la classe? Si ce candidat existe, ce serait sans doute Emmanuel Macron. Parfois pris à tort pour le candidat des CSP+, alors qu'il touche également une partie des classes moyennes, ou réduit à une classe d’âge (ses électeurs potentiels se recrutent dans toutes les générations), le leader d'En Marche! attire en revanche l'électorat le plus concentré en très diplômés selon Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et Stratégies d'entreprises de l'Ifop, qui a récemment publié sur Slate une analyse du vote Macron: plus l'électeur a suivi des études longues, plus sa probabilité de pencher pour Macron est grande:

L’institut Elabe a étalement mis en évidence le poids du niveau de diplôme dans cet électorat potentiel dans un cumul d'enquêtes réalisées début février. Emmanuel Macron en ressort indéniablement de l’exercice comme le candidat des premiers de la classe (voir ci-dessous). Les intentions de vote qui se tournent vers lui culminent chez les plus diplômés, avec environ un quart de l'électorat potentiel des titulaires d'un deuxième et d’un troisième cycle universitaire, contre une moyenne de 19,9% dans l’électorat. «On peut penser que son cursus scolaire, ses références et son mode d’expression créent une proximité et une empathie dans la frange la plus éduquée de la population», analyse Jérôme Fourquet. 

Source: Elabe.

Une partie d'entre eux soutiendra l'ancien ministre de l'Économie, mais les diplômés sont pourtant loin de former un tout homogène puisque entre trois quarts et deux tiers d'entre eux expriment pour le moment leur préférence pour un autre candidat. S’ils sont généralement mieux payés que la moyenne (dans la mesure où les revenus augmentent avec le nombre d'années d'études), leur aisance matérielle peut être très variable, du top manager de multinationale, constamment en voyage d’affaires, au modeste intello précaire qui récupère les miettes du secteur de la culture et des médias. Dans les grandes lignes, on peut distinguer les cadres du privé des grandes entreprises, qui ont suivi des filières d’économie, de droit, de gestion ou d'ingénieur, et votent plutôt à droite ou au centre et les cadres du secteur socioculturel, qui exercent les mêmes fonctions mais dans le public ou l’associatif et sont plus proches de valeurs de gauche.

Plus que le parti politique qu’ils choisissent, les diplômés partagent celui qu’ils rejettent: le Front national. La dimension du diplôme «a commencé à prendre de l’importance lorsque de nouveaux enjeux sont entrés en compte, le premier d’entre eux étant le Front national: le meilleur rempart contre le FN étant le fait d’être diplômé du supérieur» explique Vincent Tiberj, professeur à Sciences-Po Bordeaux qui a récemment publié Les citoyens qui viennent aux PUF, une riche analyse de la manière dont le renouvellement générationnel modifie les équilibres politiques.

 

Harris Interactive: Intentions et motivations de vote pour l'élection présidentielle de 2017, 23 février 2017.

Le capital culturel, nouveau marqueur de la gauche

Comment expliquer cette relation inverse entre niveau d'études et vote FN? Plus protégés économiquement, les diplômés sont moins sensibles à un discours de rupture. Mais ça n'est qu'une partie de l'explication. Alors que l’ancienne donne politique répartissait les électeurs selon leur position socioéconomique, orientant les plus diplômés assez logiquement vers la droite, les partis populistes relativement récents comme le FN se positionnement en priorité sur des valeurs culturelles, ou identitaires, comme on les appelle parfois dans le cadre français: perception de l’immigration, évolution des rôles traditionnels entre hommes et femmes, place et droits des minorités ethniques ou sexuelles. Avec cette nouvelle offre politique, le «vote de classe», qui consiste à choisir le parti qui défend ses intérêts économiques, perd de son influence au profit d’un «vote culturel», qui est un vote d'adhésion ou de rejet de certaines valeurs, et dans le cadre duquel le niveau de diplôme prend une importance capitale.

Quelles conséquences pour l’élection présidentielle française? Dans le cas d’une présence de Marine Le Pen au second tour, la question des valeurs culturelles sera exacerbée (immigration, droits des minorités, questions des genre), elle prendra le dessus sur les débats économiques et les diplômés devraient migrer en majorité vers le candidat opposé au FN, quel qu'il soit, défendant des valeurs avant même des orientations économiques, sur lesquelles ils peuvent par ailleurs diverger.

L'importance du nouveau clivage culturel prend sa forme la plus pure quand des partis qui mettent au premier plan ces valeurs et en défendent des visions opposées s’affrontent lors d'une élection. Les élections nationales de 2002 aux Pays-Bas en fournissent une parfaite illustration. Deux chercheurs, Dick Houtman et Peter Achterberg, ont montré que pour prédire le vote pour les partis «traditionnels», travailliste à gauche et conservateur à droite, la position sociale était déterminante. Mais le vote pour les partis émergents qui mettent en avant leurs valeurs culturelles, comme les écologistes libertaires à gauche ou le parti populiste (LPF) conservateur à droite, «semble relever davantage, en revanche, d’une logique de vote culturel, les catégories les plus éduquées portant davantage leurs suffrages sur les écologistes, et les moins instruits votant plus massivement pour le LPF sur la base de l’adhésion à des valeurs libérales/libertaires, d’un côté, et autoritaires, de l’autre.» Ce n'est plus tant le capital économique que le capital culturel qui prédit le choix du candidat. «Dans ces deux cas, insistent les auteurs, nous sommes face à un vote culturel, c’est-à-dire que le vote de gauche est basé sur des valeurs libérales ou libertaires, favorisées par un niveau élevé de capital culturel, et, inversement, le vote de droite est basé sur des valeurs autoritaires, associées à un capital culturel limité.»

Ce nouveau clivage a pu encore être observé sous une forme quasiment pure lors de l’élection présidentielle autrichienne de 2016. Pour la première fois dans l’histoire, le second tour de l’élection a vu les partis traditionnels de gauche et de droite éliminés, et deux candidats qui se déterminent en premier lieu par leurs valeurs, s’affronter: Norbert Hofer, membre du parti populiste (Parti de la Liberté d’Autriche, FPÖ) et Alexender Van der Bellen, soutenu par Les Verts. Comme le note Jérôme Fourquet dans une note sur les caractéristiques que partagent les électeurs de la vague populiste occidentale (Brexit, Trump, Hofer, FN), le niveau de diplôme des électeurs a été déterminant dans leur choix:

Ifop, Jérôme Fourquet: «Trump, Brexit, Hofer, FN: Les ressorts de la vague «“nationale-populiste”»

C’est pourquoi le FN et sa candidate rêvent d’une confrontation avec Emmanuel Macron: se réclamant lui-même de ces nouveaux clivages, ni gauche, ni droite, l'ancien ministre de l'Économie de François Hollande est l'envers «progressiste» et «ouvert» sur les valeurs de l'offre du Front national –du moins quand il ne donne pas de gages à la Manif pour tous.

Premiers contre derniers de la classe: nouvelle fracture politique américaine?

Aux Etats-Unis, où la campagne a exacerbé cet affrontement entre libéraux culturels célébrant la diversité et conservateurs-autoritaires rejetant le «politiquement correct», le niveau de diplôme a constitué un des marqueurs électoraux. Un phénomène particulièrement notable quand on observe les votes au sein des clusters de premiers de la classe: le vote Trump est très faible dans les villes et territoires qui accueillent les pôles de recherche de l’économie de la connaissance, Silicon Valley en Californie en tête. En revanche, le vote augmente quand on s’éloigne de ces concentrations de diplômés. Une logique similaire en Grande-Bretagne, où le vote «Leave», en faveur de la sortie de l'UE, évolue positivement à mesure qu'on s'éloigne des campus prestigieux comme Oxford et Cambridge, note encore Jérôme Fourquet.

Ifop, Jérôme Fourquet: «Trump, Brexit, Hofer, FN: Les ressorts de la vague «“nationale-populiste”»

Le journaliste photographe Chris Arnade a publié pendant la campagne américaine une série de reportages insistant sur cette nouvelle fracture, tout à la fois territoriale et scolaire. «Nous sommes une nation divisée en fonction de l’appartenance raciale et de la classe sociale, écrit le reporter. Nous sommes aussi divisés par l’éducation. Il y a les premiers de la classe, dont beaucoup possèdent un diplôme universitaire, et tous les autres.» Pour Arnade, ce clivage culturel a abouti à une fracture existentielle, chaque groupe trouvant un sens à sa vie dans des dimensions très différentes:

«Les premiers de la classe (qui vivent dans les grandes villes et les villes universitaires) trouvent avant tout du sens au travers de leurs carrières, et donc de leurs études. Elles définissent qui ils sont. Leur communauté et leurs voisins viennent du monde entier. Ils changent fréquemment de ville pour leur carrière.»

A l’inverse,

«Les élèves du fond de la classe trouvent du sens dans la vie locale et ses institutions comme l’église et les activités sportives. Ils vivent dans des endroits où ils ont toujours habité, tout comme leurs familles. Ils ne les ont pas quitté pour leurs études ou pour des emplois.»

Les idéopôles français, clusters de premiers de la classe

L'effet de concentration de l'élite scolaire et universitaire se vérifie en France comme aux Etats-Unis. On le constate en comparant le quartier de la «Silicon Sentier» à Paris, dans le IIe arrondissement, à Paris et à l’Ile de France, note Jérôme Fourquet dans son étude, ou la technopole de Sophia Antipolis à son département des Alpes Maritimes.

Ifop, Jérôme Fourquet: «Trump, Brexit, Hofer, FN: Les ressorts de la vague «“nationale-populiste”»

Une logique plus généralement propre aux «idéopôles», villes-centres des grandes métropoles les plus intégrées à la globalisation économique. Identifiées par les chercheurs Fabien Escalona et Mathieu Vieira, ces cités forment un «archipel métropolitain» qui se caractérise sur le plan démographique par de grandes concentrations de salariés qualifiés de l'économie de la connaissance, plus riches de leur capital culturel que de leur capital économique et, sur le plan politique, par un vote libéral-libertaire typique du nouveau clivage culturel, écologistes en tête. EELV a ainsi remporté en 2012 un survote de 89% dans les idéopôles par rapport à son niveau moyen national. La gauche y a beaucoup mieux résisté lors de municipales pourtant catastrophiques pour elle au niveau national en 2014.

Le vote des idéopôles n’est pas monolithique pour autant, préviennent les auteurs. Au triptyque désormais classique de la gentrification Vélib-cafés-festivals, la culture politique des idéopôles intègre également une frange plus critique, sans doute séduite par Benoît Hamon lors de la primaire de la gauche. Un candidat qui, si on le compare à Jean-Luc Mélenchon, se distingue par des points de programme mais aussi par l'accent mis sur l'un de deux clivages: «Un Hamon et un Mélenchon ne parlent pas aux mêmes électorats de gauche, note Vincent Tiberj. Hamon a un électorat beaucoup plus compatible avec les valeurs culturelles». Il appartient d'ailleurs à cette génération post-babyboomers quand Mélenchon met le clivage socioéconomique en première position, en bon héritier d'un monde politique très marqué par le marxisme.

 

«Il y a de moins en moins d'électeurs conservateurs, mais ceux qui le sont votent de plus en plus en fonction de leur position conservatrice»

Vincent Tiberj

Pour qui voteront les premiers de la classe déclassés

L'insistance sur les valeurs a pu faire croire qu'avec le renouvellement générationnel et la hausse infinie du niveau d'études, les partis autoritaires et conservateurs allaient disparaître au profit de partis progressistes et libéraux. Chacun a pu constater la situation inverse. «Si on se focalise trop sur le diplôme comme prédicteur du vote FN, note Yves-Marie Cann, directeur des études de Elabe, on devrait en conclure que plus il y a de diplômés, moins il y aura de vote FN. Or il y a beaucoup plus de diplômés qu’avant et on vote beaucoup plus FN qu’il y a 30 ans.»

C'est le grand mystère que perce Vincent Tiberj dans la conclusion de son livre:

«Aujourd'hui, les valeurs que porte le FN sont en recul dans la majorité de la population, mais par contre elles sont beaucoup plus politisées. Dit autrement, il y a de moins en moins d'électeurs conservateurs, mais ceux qui le sont votent de plus en plus en fonction de leur position conservatrice.»

Une élection présidentielle dans les années 1980, à une époque où le racisme, la xénophobie et le soutien à la peine de mort étaient beaucoup plus généralisés qu'aujourd'hui, et où les questions économiques constituaient le clivage central, n'aurait jamais offert de majorité à la gauche si celle-ci s'était présentée aux électeurs sous son visage purement «culturel». Chez ceux qui ont grandi dans cet ordre politique dominé par l'économie, note Tiberj, «on est de gauche parce qu'on veut plus d'égalité des richesses et plus d'État dans l'économie. En revanche parmi les baby-boomers, on peut très bien se situer à gauche tout en étant plutôt économiquement libéral, dès lors qu'on l'est aussi culturellement.»

En plus de cette ambiguïté sur le terrain des valeurs, rien ne dit que le vote des diplômés est figé sur ce curseur «culturel» au détriment de l’économique. Dans Le Précariat, livre qui paraît ce mois de février pour la première fois en France, l’économiste Guy Standing décrit une jeunesse éduquée confrontée aux difficultés d'insertion sur le marché de l'emploi et en voie de radicalisation politique. «La société dans laquelle évoluent les post-baby-boomers, marquée par la précarisation du travail, le chômage et le retour des inégalités, est un terreau favorable pour les valeurs socio-économiques (redistribution des richesses, protection sociale, etc.)», note également Vincent Tiberj, qui ne croit pas à la substitution de la question culturelle-sociétale à la question sociale. «Les valeurs socioéconomiques restent des valeurs importantes et même dominantes dans l’opinion des gens», soutient le chercheur.

Comment ce retour de la question économique va-t-il se traduire? Le succès de Podemos en Espagne, l'éphémère gloire de Bernie Sanders aux Etats-Unis, la victoire de Jeremy Corbyn à la tête du Labour britannique, de Benoît Hamon à la primaire de la gauche française ont tous en commun d’avoir séduit ce segment électoral jeune, urbain, éduqué. Au point que notre chroniqueur, le politologue Gaël Brustier évoque à son propos une «révolte des diplômés». «On retrouve les groupes sociaux diplômés, fragilisés par la crise» dans tous les bouleversements qui touchent les partis de gauche européens, note-t-il.

Et ils ne sont pas seuls sur le marché de la colère sociale. Si les laissés pour compte de la compétition scolaire sont plus susceptibles d'être attirés par le FN, par une adhésion qui peut être «culturelle» comme «économique», les diplômés en déclassement ne sont pas insensibles au parti. Celui-ci capte tout de même un peu plus de 10% des intentions de vote des plus diplômés (chiffres d'Elabe) et, plus encore, entre 20% (Elabe) et un quart (Harris) de l'électorat de niveau bac à bac +2. Rendant donc caduque l'hypothèse du diplôme comme antidote politique. Un glissement politique qui a beaucoup à voir avec le déclassement social dont se sent victime une partie des jeunes générations diplômées. Comme l'écrit Vincent Tiberj, «des individus exercent des professions pour lesquelles ils sont surdiplômés, ce qui rend l'accès à ces professions encore plus difficile pour les moins diplômés d'entre eux. Des enfants de cadres et de professions intermédiaires deviennent des “mobiles descendants” et ce déclassement pèse, tant sur les valeurs de ces individus que sur leur attirance pour le Front national».

Le vote des «gagnants» de la compétition scolaire est donc loin d'être acquis à un parti, encore moins à un candidat, à mesure que les clivages évoluent et que le doute s'instille sur la solidité de leur position sociale.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (983 articles)
Journaliste
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