France

Bayrou peut-il aider Macron à percer dans la France périphérique?

Gaël Brustier, mis à jour le 23.02.2017 à 14 h 55

Moins visibles médiatiquement et moins prévisibles politiquement, les campagnes représentent autant un enjeu électoral qu’un enjeu symbolique dans un pays encore marqué par sa longue histoire agricole et paysanne. François Bayrou était le seul candidat à avoir cultivé une image de proximité avec la France rurale: cela suffira-t-il à apporter à Emmanuel Macron, vécu comme le candidat des métropoles, leur soutien?

François Bayrou au Salon de l'agriculture lors de sa troisième campagne présidentielle, le 26 mars 2012. BERTRAND LANGLOIS / AFP.

François Bayrou au Salon de l'agriculture lors de sa troisième campagne présidentielle, le 26 mars 2012. BERTRAND LANGLOIS / AFP.

Le renoncement de François Bayrou, le «candidat au tracteur» des présidentielles précédentes, alors seul postulant à l’expérience agricole avérée, et son «offre d’alliance» (acceptée) à Emmanuel Macron, peut-il aider ce dernier à sortir de l’image de candidat des métropoles qui lui colle à la peau? Arithmétiquement, cela n’est pas évident si l’on regarde les enquêtes d'opinion mais une campagne présidentielle est aussi une alchimie et l'ancien ministre de l'Éducation nationale apporte dans son escarcelle une sensibilité autre que celle que l’on connaît au candidat Macron. Ce ne sont pas tant les intentions de vote pour François Bayrou dans les communes rurales qui comptent (à 5% selon les enquêtes quotidiennes de l’Ifop, elles étaient dans sa moyenne nationale) que son aptitude à être entendu dans cette France qui n’est pas la plus «en marche» vers le vote Macron (18% au premier tour, selon la même source).

Élément important de la construction nationale pendant des siècles de par sa vocation agricole, la ruralité constitue aujourd'hui un enjeu important des campagnes présidentielles, et aucun candidat ne peut se soustraire à l’obligation d'en donner sa vision. Pas par esprit de «retour à la terre» ou par engouement néo-rural, mais par simple observation des pages les plus locales de la presse quotidienne régionale, une idée devient conviction: la vie quotidienne de la France rurale ne saurait s’analyser au prisme du misérabilisme. Moins parce qu’on est acquis à une utopie ou à un rêve éveillé de retour à la campagne que parce que des faits sociaux poussent à les reconsidérer, il est urgent de redécouvrir les zones rurales et de leur donner la place qu’elles méritent dans le débat public. D’autant que la charge symbolique de cette France rurale est encore forte dans la vision du monde et les préoccupations de nos concitoyens.

Les modèles Mitterrand et Chirac

Citadin, enfant de Neuilly, Nicolas Sarkozy avait un problème avec la ruralité, éprouvait quelques difficultés à enfiler le costume d’ami des campagnes qui avait été celui de son prédécesseur Jacques Chirac. Maire de Paris pendant dix-huit ans, ce dernier fut surtout un député de Corrèze constamment réélu, par ailleurs ministre de l’Agriculture de 1972 à 1974, réputé tant pour ses marathons au Salon de l’agriculture que pour sa parfaite connaissance des cours de ferme de sa circonscription.

Fin connaisseur de l’histoire des moindres pays composant la France, son prédécesseur François Mitterrand n’ignorait évidemment rien des frontières des généralités, ces circonscriptions administratives de la France d’Ancien Régime alors massivement paysanne. Il savait lire les soubresauts et les retournements de l’opinion à l’aune de cette connaissance encyclopédique des moindres recoins de l’imaginaire sédimenté au fil des décennies et des siècles. «La Force tranquille», son affiche de 1981, mettait d’ailleurs en scène le candidat Mitterrand devant le clocher d'un village de la Nièvre. En quelques occasions, le président Mitterrand prit plaisir à faire découvrir à certains journalistes politiques les joies d’un dimanche dans le Morvan.

Même Georges Pompidou, ce président féru de modernité et artisan de la modernisation du pays et de la capitale, ne renonça jamais à mettre en valeur ses attaches familiale dans le Cantal. Longtemps élu de Corrèze, François Hollande s'efforça lui aussi de mettre en valeur sa proximité avec la France des villages et la France agricole.

Décrochage entre territoires

La France vit aujourd’hui une querelle des géographes. Cette querelle porte sur l’objectivation des causes et conséquences d’une évidente mutation de notre géographie sociale et, évidemment, sur sa portée politique à travers le renouvellement des clivages politiques et électoraux. Le décrochage entre territoires s’est bien produit: entre territoires intégrés à l’économie mondialisée et territoires qui en sont restés à l’écart, un subtil jeu de transfert de richesses et de décrochage social suscite le débat.

Auteur voici une grosse décennie d’un remarquable Atlas des nouvelles fractures sociales, Christophe Guilluy a publié récemment un nouvel ouvrage dans lequel il pronostique «le crépuscule de la France d’en haut». La «France périphérique», dans sa grande diversité, n’est –de l’avis même de Guilluy– pas résumable à la France périurbaine ni, d’ailleurs, à la France rurale. Cependant, cette dernière apparaît archétypique d’une France tenue à l’écart de l’intégration à la globalisation. Guilluy vit cette situation comme l’inéluctable affrontement de deux France; d’autres la vivront comme la nécessité de retisser les liens entre la France des idéopôles et les autres territoires.

La ruralité fait aussi l’objet d’un intérêt renouvelé de la part de l’Etat après qu’elle a été l’objet d’une attention des différents partis politiques. C’est le PS, à l’époque où il dominait largement les collectivités locales, avant 2012, qui a promu et lancé l’idée d'un «bouclier rural» qui faisait du temps de distance aux services un facteur déterminant des choix de politique publique à faire. Depuis, la ruralité est devenue –malgré un contexte de raréfaction de l’argent public– un objet d’attention de la puissance publique.

La pression exercée par le vote Front national d’une importante partie des mondes ruraux peut expliquer cet empressement affiché et la préoccupation revendiquée pour leur situation et leur évolution. Électoralement, en effet, le FN est nettement en tête des intentions de vote dans les communes rurales: avec 32% au premier tour (et respectivement 47% et 53% au second en duel face à Emmanuel Macron et François Fillon), il recueille là un de ses plus importants scores. Ce résultat correspond surtout au fait que les mondes ruraux sont d’abord des mondes ouvriers et que les mondes ouvriers sont d’abord des mondes ruraux. L’impact du basculement des agriculteurs en faveur du FN ne peut expliquer à lui seul, compte tenu de l’ampleur du basculement dans l’abstention d’une partie de l’électorat agricole, le score en faveur du FN.

La corrélation entre le vote FN et l’absence de petits commerce a été démontrée. La progression du parti bénéficie notamment de la désertification des bourgs ruraux: Moins de commerces, moins de services favorisent l’expansion électorale de la formation de Marine Le Pen.

Image erronée de la France rurale

Il n’existe pas qu’une ruralité. L’image d’une France arriérée, nostalgique, totalement ancrée dans l’imaginaire d’un pays disparu est erronée. Elle induit des erreurs stratégiques majeures de la part des responsables politiques qui, trop souvent, n’analysent la ruralité qu’au prisme médiatique de la colère paysanne, réelle mais qui n’est qu’une des réalités de cette partie de la France. Qu’il s’agisse d’innovations démocratiques ou entrepreneuriales, les zones rurales n’ont rien de mourantes. Les expériences économiques, sociales et démocratiques tendent à se développer –c’est ce que le magazine Transrural initiatives porte notamment.

Le sociologue Julian Mischi rappelait, dans Le bourg et l’atelier, l’importance que revêt le militantisme syndical dans les zones rurales. En s’intéressant au syndicalisme ouvrier SNCF, il rappelait que, loin de l’image d’une uniforme désyndicalisation et d’un affaiblissement inexorable de la conscience de classe dans les mondes ouvriers, ces syndicalistes jouaient localement un rôle de politisation (ou de repolitisation) important. Au mois d’avril dernier, quelques tentatives virent le jour de développer le mouvement de contestation de la loi Travail et de Nuit Debout dans les mondes ruraux, rappelant que les zones rurales sont aussi le terrain de conflits sociaux et le théâtre d’activation de clivages politiques bien réels.

Dans une campagne présidentielle aussi incertaine, l'impact d'un vote comme celui de la France rurale ne peut être négligé par aucun candidat: le désordre idéologique actuel impose en effet de s'adresser à l'ensemble des groupes sociaux. Le niveau important d'abstention annoncé pour l'instant dans les communes rurales est peut être le premier indicateur d'un positionnement plus incertain qu'il n'a jamais été.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (98 articles)
Chercheur en science politique
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