Culture

Il buvait, il fumait, il baisait, il était misanthrope mais il aimait tous les hommes… Brel ne m'a jamais quitté

Temps de lecture : 2 min

[Blog] Il savait la vanité de toutes choses et la beauté de l'échec. Il est aussi mon meilleur copain.

Flickr/Eric Huybrechts-Monthermé - Salle JB
Flickr/Eric Huybrechts-Monthermé - Salle JB

L'autre soir, France 3 diffusait un documentaire sur Jacques Brel. Je l'ai manqué mais ce n'est pas bien grave, mon Jacques, depuis que je le fréquente, n'a plus de secrets pour moi. C'est à la fois mon meilleur copain et mon grand-frère, un espèce de grand couillon sur qui je sais pouvoir compter en toutes circonstances. Qui me comprend tout autant que je le comprends. Et que j'aime comme on aime les hommes de bonne volonté, sans calcul, avec cette générosité du cœur qui permet d'aller de l'avant dans cette vie qui nous ravit tout autant qu'elle nous effraie.

Brel ne calculait pas. Jamais. Il était profondément intègre. Il ne trichait pas. Il ne supportait ni la bêtise, ni la méchanceté, ni l'autorité, ni toutes ces choses qui empêchent les hommes de vivre : les petites mesquineries du quotidien, les grands cons qui vous donnent des leçons, les petits chefs aux idées étroites, les faussaires à la langue bien pendue, les gens ventripotants de suffisance et de sérieux et puis aussi les bonnes femmes dont l'immémoriale prudence les empêche de se laisser dévorer par l'amour.

Et même mort, il est encore bien plus vivant que la plupart d'entre-nous.

Il m'a consolé, il a posé des mots sur mes colères adolescentes, il a attendri mes mélancolies latentes, il m'a appris à ne jamais renoncer à mes rêves, même les plus fous, surtout ceux-là, il m'a redonné du courage quand j'étais sur le point de renoncer, il m'a appris à rire de la mort et à l'aimer comme une vieille amante qui jamais ne vous jugera et surtout, il m'a assuré, il m'a promis, il m'a juré que jamais je ne serai seul puisqu'il me suffirait d'écouter n'importe laquelle de ses chansons pour réchauffer mon cœur.

Il buvait, il fumait, il baisait, il était misanthrope mais il aimait tous les hommes, il savait la vanité de toutes choses et la beauté de l'échec, il louait les femmes autant qu'il s'en méfiait, il avait mal aux autres, il n'avait rien d'autre à leur offrir que ses chansons, ces crachats ardents de vérité, brûlants d'amour où il se donnait sans se compter, sans s'épargner, sans s'économiser ; sur scène il ruisselait pour mieux soigner nos blessures, il avait cette élégance de ceux qui sont nés pour donner et pour donner encore.

Quand il s'est tu, c'est qu'il n'en pouvait plus. Il avait trop donné, il lui fallait s'éloigner de la société des hommes pour permettre à son cœur et à son esprit de respirer et de respirer encore, de bouffer cette vie qui ne sert à rien mais dont on n'est jamais rassasié, cet inlassable combat pour toujours se dépasser, tenter d'aller au bout de ses rêves afin de mourir sans regret.

Ou du moins d'essayer. D'essayer toujours. D'essayer à en crever.


Et il est mort debout.

Atteint par la maladie mais intact. Comme Rimbaud, son grand frère à lui. Mais avant de partir, il est revenu dans la grande ville, il a déposé à nos portes ce dernier disque qui a la beauté grave d'une oraison funèbre et l'élégiaque splendeur d'un chant écrit par un homme revenu de tout, fatigué mais assez lucide pour célébrer encore et toujours l'amitié, l'amour, la tendresse, l'infinie compassion d'un poète qui aura passé son existence à consoler le cœur chagrin des hommes.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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