Parents & enfants

Le problème avec le compte-rendu d'accouchement des pères sur Twitter

Nadia Daam, mis à jour le 01.03.2017 à 9 h 39

Raconter dans le détail l'accouchement de sa compagne est une nouvelle forme de confiscation de la parole des femmes.

labor - delivery | George Ruiz via Flickr CC License by

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La mode consistant, pour certains jeunes pères, à nous gratifier sur Twitter du récit de l'accouchement de leur compagne, mais à la première personne, est absolument horripilante. Ça peut paraître rigolo, touchant et sans grandes conséquences, mais cela participe pourtant à un phénomène qui n'a rien d'anodin: faire des papas des héros de l'accouchement, alors qu'aux dernières nouvelles, ils restent techniquement parfaitement dispensables. Et reléguer les femmes au rang de second rôle, passive et résignée. Et pas super rigolote. De ces femmes, on ne connait d'ailleurs souvent pas le nom.

Faire le récit de l'accouchement de sa femme, c'est par exemple ce qu'avait fait un twitto (qui a retiré tous ses messages) en décembre 2016. Sa femme a accouché dans la salle de bains avec l'aide de son compagnon guidé par les conseils des pompiers au téléphone. C'est en effet une jolie histoire, mais les réactions suscitées par la série de messages ne laissent pas de doute: le papa est félicité pour son courage, loué pour son calme. La presse écrira même qu'il a «mis sa fille au monde». Alors que, d'un point de vue physiologique –et la physiologie, c'est un poil important quand il s'agit d'un accouchement– c'est la MAMAN qui  a mis son enfant au monde. D'elle, on ne saura pas vraiment comment elle a vécu cet accouchement en urgence, comment elle s'en est remis, si elle a eu peur, mal... Mais on est rassuré, le papa va bien et est «fier, très fier». Il aura droit aux félicitations viriles des uns, vaguement énamourées des autres, mais aussi aux petites blagounettes qui vont bien.

Parce qu'un papa qui assiste à un accouchement, c'est rigolo. Et ça peut être raconté comme sur une scène de Jamel Comedy Club.

Un récit auto-centré

Faire de l'accouchement de sa femme une saynète pour acteur de stand-up, c'est ce qu'a fait @Fabien_31 dans une histoire en plusieurs messages largement relayée sur Twitter.

Le récit est très autocentré: il est le personnage principal de cette aventure (qu'il décrit lui-même comme pire qu'une épreuve de «Koh Lanta»). Il introduit le récit en évoquant «un traumatisme». Le sien. Pas celui de sa compagne qui va accoucher pendant 22 heures, subir des touchers vaginaux, une péridurale, un accouchement par voie basse. Non, son traumatisme à lui et ses petites péripéties:

- Fabien est choqué quand un toucher vaginal est pratiqué sur sa femme, lequel acte visiblement imposé est qualifié de «doigt dans une chatte»;

- Fabien fait joujou avec son brumisateur;

- Fabien pleure;

- Fabien dort mal sur son petit tabouret.

Est-ce que c'est drôle? Oui, plutôt. Est-ce que c'est bien écrit? Oui. Qu'est-ce que ça dit du rôle que devraient pouvoir avoir les pères pendant l'accouchement? Pas grand-chose. Est-ce que charrie d'énormes conneries sur l'accouchement? Oui.

Les problèmes avec ce récit

Pour ce qui est du récit de cet homme, précisément, il pose plusieurs problèmes dans ce qu'il véhicule comme postures d'un futur papa. D'abord, il semble se vanter de ne pas avoir quoi mettre dans une valise de maternité, pourtant objet essentiel (c'est là qu'on met les premiers bodies, le bonnet, les produits d'hygiène de la maman...). On a du mal à voir ce qu'il y a de bien valeureux dans le fait de ne pas avoir su comment la composer. Sans compter que ça entérine un peu plus le cliché du mâle incapable de gérer les petites contigences domestiques. Pensez-donc! Il a même failli oublier sa femme! Haha.

Ensuite, et c'est beaucoup plus grave, il se dit choqué de constater qu'une femme vient toutes les heures «mettre un doigt à sa femme». Il introduit donc une connotation sexuelle dans un acte médical dont il n'est pas l'objet (par ailleurs contesté selon les façons dont il est pratiqué) et se pose en mâle jaloux. Souvenous-nous de ce père blogueur qui avait refusé qu'un sage-femme touche «la chatte à sa femme», faisant de l'appareil génital de cette derniere une propriété nécessairement sexuée et potentielle objet de convoitise. Jusque dans l'accouchement.

Le coup du brumisateur, dont se sert Fabien pour hydrater sa femme est aussi parfaitement con. Un brumisateur ne sert à rien dans une salle de naissance, pire, il dessèche la bouche de la femme. L'accouchement s'est visiblement déroulé dans une maternité qui interdit aux femmes de manger et de boire pendant le travail, alors qu'on sait qu'il est déconseillé de jeûner et de ne rien boire. S'il s'était renseigné, et s'il avait voulu se rendre utile, il aurait pu inisister auprès du personnel médical pour que sa femme ait droit à de l'eau. Mais ça l'aurait privé du potentiel comique dudit brumisateur et de deux trois blagues bien trouvées.

Vous pensez peut-être que ça n'est pas si grave? Dites-vous pourtant que parmi les centaines de personnes qui ont liké, retweeté, beaucoup vont retenir qu'un brumisateur est essentiel, qu'une femme n'a pas le droit de boire, qu'on peut lui «mettre des doigts» sans lui demander son avis et donc perpetuer des traditions archaïques et des violences inutiles. Et c'est le fond du problème.

Qu'est-ce qui pousse les hommes à tenir tant à partager la naissance de leur bébé en s'efforçant de se placer en héros ou en couillon incapable? Si ce n'est l'objectif de faire le malin et de récupérer un peu de la domination masculine dont ils semblent avoir été privés et de réendosser son rôle de patriarche. La grossesse et l'accouchement constituent les rares moments dans la vie d'une femme où l'on pourrait leur accorder une position de puissance et de domination que l'on distribue par palettes aux hommes: ce sont elles qui portent, ce sont elles qui accouchent. Et c'est ce qui fait de la grossesse et de l'accouchement des thématiques féministes. Mais tout est fait pour les en déposséder et les invisibiliser.

Une confiscation de la parole

Les violences obstétricales, d'abord, qui les privent de leur libre-arbitre, et de la pleine jouissance de leur corps en leur imposant péridurale et/ou épisiotomie. Les femmes sont par ailleurs invitées à elles aussi raconter leur accouchement mais sans jamais rentrer dans les détails, sans utiliser de langage médical, sans parler de sang, de chair, de glaires. Elles doivent avoir la confidence pudique. En s'appropriant ainsi l'accouchement de leur femmes, ces hommes participent à la confiscation de la parole. On prefera donc mille fois le récit rigolo d'un papa pas dégourdi à celui d'une femme qui racontera sa césarienne, les complications de son accouchement, la violence verbale et physique qu'elle aura subi.

En se rendant inutile ou à l'inverse supposément indispensables, les hommes se placent ainsi du côté des soignants (dont on sait qu'ils ne sont pas toujours à l'écoute) et pas du côté de leur femmes. Sur son blog Marrie acouche-là, Marie-Hélène Lahaye rapporte que:

«De nombreuses femmes ont le souhait d’accoucher sans péridurale pour une série de raisons murement réfléchies (...) Ce choix se heurte souvent à l’incompréhension de l’équipe médicale engluée dans ses protocoles,  préférant des parturientes immobiles et silencieuses sur lesquels pratiquer un maximum de gestes obstétricaux par un minimum de personnel. De nombreux témoignages de femmes dénoncent diverses pressions du corps médical pour qu’elles se soumettent à cette technique.  Alors que la logique de couple voudrait que l’homme soutienne son épouse dans cette épreuve et fasse respecter ses choix, il est très fréquent que le futur père lui-même participe au concert de pressions pour imposer la péridurale. Les confidences de sages-femmes révèlent d’ailleurs que cette analgésie est souvent demandée en premier lieu par le mari. En effet, l’homme, relégué au statut de témoin impuissant face aux gestes violents des praticiens, éprouve un malaise insupportable en observant en plus sa femme pousser des cris et se tordre le corps dans des positions incongrues. Il est alors tenté d’abandonner sa passivité, de reprendre le rôle de décideur que la société exige de lui, et de donner des ordres, n’importe lesquels, pouvant le sortir de ce malaise et de cette impuissance. La péridurale, imposée à l’épouse, devient dès lors un instrument de domination, qui, réduisant la femme au silence et à la passivité, assure à la fois l’organisation optimale du service hospitalier et le confort du futur père.»

Soyons clairs, rien n'oblige un homme à assister à l'accouchement de sa femme. lls ne sont d'ailleurs réellement admis dans les salles d'accouchement que depuis les années 1970. Ce qui explique peut-être leur maladresse. Et bien sûr, beaucoup de couples souhaitent la présence du futur père et doivent pouvoir être exaucés. Mais il ne doit pas s'agir d'un simple caprice et, dans ce cas, les hommes ne devraient ni traîner des pieds et jouer les imbéciles empotés qui ne savent pas où se mettre ou comment se rendre utile, ni chercher à braquer les regards sur eux, tant ils sont habituellement encouragés à s'attribuer des rôles actifs et dominants.

Il est d'ailleurs amusant de constater que la seule présence d'un homme au coté d'une parturiente suffit à susciter la bieinveillance émerveillée. Le présentateur télé Denis Brogniart tombe nez à nez avec une femme en train d'accoucher dans une case et fait appel à son équipe médicale? Ça devient «Denis Brogniart aide une femme à accoucher».

Un homme aide sa femme à accoucher dans sa voiture, on prendre bien soin de préciser qu'il a «coupé le cordon avec ses dents» alors que les césariennes à vif, les épisitomies bâclées ,ou même les fausses couches, sont évoquées du bout des lèvres et sans jamais faire des principales protagonistes des héroines du quotidien.

Quand Beyoncé met en scène sa grossesse, on l'accuse d'en faire des caisses mais on fait la danse des sept voiles pour les papas qui ont eu l'immense courage d'ASSISTER à un accouchement. Alors, le jour où la parole des femmes ne sera pas systématiquement confisquée dès qu'il est question de grossesse et d'accouchement, peut-être qu'on pourra enfin sincèrement s'émouvoir d'un papa qui ne dégueula pas tripes et boyaux à la vue d'un placenta ou de la taille d'une aiguille de péridurale. Et s'il se place aux cotés et en soutien de leur femme, pas sous la lumière.

Nadia Daam
Nadia Daam (193 articles)
Journaliste
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