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À quoi ressemblait la pop culture de l’Antiquité?

Fanny Arlandis, mis à jour le 25.03.2017 à 16 h 43

La pop culture moderne a des ancêtres: les figurines en terre cuite. Premiers objets auxquels l'être humain a donné une valeur décorative et symbolique, façonnés dans des matériaux pas chers, et possédés au-delà des élites.

Figurines en terre cuite. | © Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka

Figurines en terre cuite. | © Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka

île de faïlaka, koweït

Au centre du laboratoire éclairé par un néon éblouissant, des dizaines de petites enveloppes en carton et de boites en plastiques sont alignées sur une table en bois. Louise Contant ouvre l’une d’entre elles et brandit un petit objet informe dont il manque des bouts de chaque côté. «Tu vois quoi?» La doctorante en archéologie et en histoire de l’art enchaîne: «Moi je pense que c’est un animal marin, peut-être un dugong

Dans le cadre de la mission archéologique Franco-Koweïtienne de Faïlaka (MAFKF), au large de Koweït, Louise Contant étudie des figurines en terre cuite trouvées sur cette île. Elle les mesure, les photographie, les décrit et les classe.

«Ce qui m’intéresse dans ces petits objets, c’est qu’ils sont réalisés dans des matériaux peu chers. Ils étaient donc abordables et tout le monde s’en procurait, contrairement aux grandes statues prisées des élites. En fait, la pop culture de l’Antiquité, c’était les figurines en terre cuite!»

Première mondialisation

Ces créations sont fabriquées en abondance dès le Néolithique. Annie Caubet, archéologue et conservatrice général honoraire au musée du Louvre, parle de «phénomène quasi universel, partout où il y a de l’argile». Mais c’est au cours de la période hellénistique que les productions explosent dans toute la Méditerranée orientale et jusqu’en Iran.

«La coroplathie [le fait de fabriquer des figurines en terre, ndlr] est un des rares cas de production en série de l’Antiquité, poursuit Arthur Muller, professeur à l’université de Lille III SHR et membre sénior de l’institut universitaire de France. Aujourd’hui, une automobile peut être produite sur quatre ou cinq sites différents dans le monde, de façon similaire on a pu faire la démonstration que le même type de figurines était fabriqué sur tout le pourtour de la méditerranée au VIème siècle avant J-C. On peut donc parler de mondialisation de la production. Il y a là quelque-chose d'étonnamment moderne.»

Dessins: Hélène David-Cuny sur le blog de la MAFKF | © Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka 

Pour maximiser la production et en tirer de nombreux exemplaires identiques, les Grecs ont même adopté la technique du moulage. Un prototype est d’abord créé, le plus souvent par des sculpteurs, dont on prend l’empreinte pour créer le moule. Avec ce moule il est après possible de fabriquer des dizaines ou des centaines d’objets. «Lorsqu'un autre moule est ensuite pris sur une de ces figurines, précise le professeur, c’est ce que l’on appelle un surmoule ou un moule de deuxième génération. On a pu reconstituer des séries jusqu’à dix générations de moules successives.»

Mais plus on multiplie les moules, plus l'objet perd en qualité.

«C’est comme si on faisait une photocopie de photocopie de photocopie, chaque fois en ayant un taux de réduction de 15%. Au bout d’un moment la photocopie devient illisible. C’est la même chose pour le surmoulage des figurines, au bout d’un moment elles deviennent moches. Vous n’en voudriez pas au-dessus de votre piano et moi non plus.»

Diffusion d’une culture

«Contrairement à la céramique qui a une fonction le plus souvent utilitaire, les figurines en terre cuite font partie des premières productions de masse que l'être humain ait réalisé dans le but d'y matérialiser ses croyances», explique Louise Contant. Mais la grand question qui divise actuellement les chercheurs, c’est leur utilisation exacte. «Le problème c’est que les chercheurs identifient à 80% des figurines comme des divinités alors que rien ne les caractérise comme telles, constate Arthur Muller. J’explique cela par la tendance à compenser la petitesse de l’objet par la grandeur du sujet représenté. Pour moi elles représentent des mortelles beaucoup plus souvent que des divinités.»

Les archéologues retrouvent souvent ces figurines dans les tombes, les maisons ou les sanctuaires. «Pour les sanctuaires, par exemple, poursuit Arthur Muller, nous pensons que les femmes faisaient offrande de ces figurines auprès des divinités en charge des différentes étapes de la vie des femmes (puberté, mariage, naissance) pour obtenir leur protection».

Le rayonnement d’une civilisation se comprend avec ce qui se passe de la main à la main

Louise Contant

Certaines figurines sont difficilement identifiables mais d’autres représentent clairement des êtres humains (majoritairement des femmes), des animaux, des bateaux ou des dieux. «De la Turquie jusqu’au Golfe, on trouve aussi beaucoup de cavaliers comme celui-ci, indique Louise Contant en montrant un petit objet dont il manque une grosse partie de l'animal. Les gens s’inspirent des choses qu'ils voient autour d’eux ou ce qu’on leur raconte. Par exemple on va trouver une femme drapée dans des endroits où il y a eu les Grecs. La culture se diffuse souvent par les petits objets, par les petites choses. Le rayonnement d’une civilisation se comprend avec ce qui se passe de la main à la main.»

Cavalier. | © Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka 

Ces objets sont aussi le moyen de reproduire et de diffuser de grandes sculptures. «C’est le cas à Smyrne, raconte Arthur Muller. Cette ville s’est fait une spécialité de reproduire en petit, et donc en terre cuite, les œuvres de la grande plastique, des marbres, des bronzes connus. On peut donc avoir chez soi une copie d’une œuvre de Phidias ou de Polyclète par exemple. Cela dit, l’activité de création des figurines n’est généralement pas valorisée. Le coroplathe est considéré comme un fabricant d’objets pas chers, de piètre qualité destinés au grand public.»

Ces statuettes sont en effet principalement achetées par les classes moyennes. «Mais les gens réparaient ces figurines, ce qui prouve que ces petits objets parfois sans grande valeur marchande étaient pourtant d’une grande valeur symbolique», complète Louise Contant.

C’est d’ailleurs leur modestie qui explique entre autres qu’elles soient parvenues jusqu’à nous. En plus d’être délaissées par les pilleurs, «l’enfouissement dans la terre, un matériau voisin de l’argile, favorise la conservation», précise Annie Caubet. Une fois cuite la figurine est indestructible, elle se casse en morceaux mais ne disparaît pas. «Elles ne sont pas non plus recyclables pour en faire quoi que ce soit d’autre, à la différence des statues de marbre qu’on peut transformer en chaux et le bronze qui peut être refondu», ajoute Arthur Muller.

Louise Contant étudie la pâte des figurines avec un microscope.

«Un travail de petite fille»

Sur les 238 figurines de Faïlaka que Louise Contant doit étudier, pas une seule n’est complète. En plus de celles qui se sont cassées avec le temps, d’autres ont été brisées ou ont disparues au moment de invasion du Koweït par l'Irak en 1990.

Complètes ou non, ces figurines sont pourtant essentielles pour comprendre l’identité culturelle des populations de l’Antiquité, leurs pratiques sociales et reconstituer les circuits commerciaux des différentes régions. Mais l'étude de ces objets a été longtemps dénigrée. «Il est toujours plus flatteur pour un musée d'exposer de belles statues en marbre ou des figurines en bronze ou en métaux précieux que des figurines en terre cuite qui se retrouvent généralement dans les réserves!», pense Sandrine Talvas, chargée d'études "instrumentum" et spécialiste des figurines en terre cuite gallo-romaines, rattachée au laboratoire ITEM, à Pau. Pendant longtemps les figurines n’ont intéressé ni les historiens ni les archéologues qui privilégiaient des sujets d’étude «nobles», comme l’architecture, l’épigraphie ou la céramique peinte. «Or, les grandes statues sont des exceptions, précise Louise Contant, c’est loin d’être ce que l’on trouve le plus alors que les figurines ont en trouve dans presque tous les sites».

«Quand je suis rentré à l’école d’Athènes en 1977, raconte Arthur Muller, on m’avait déjà approché pour étudier les figurines de terre cuite de Thasos. Je l’ai dit à mon directeur qui m’a répondu "c’est un travail de petite fille". Car les hommes étudiaient les grands objets en marbre architecturaux ou statuaires.» Mais aujourd'hui, selon ces archéologues, les préjugés ont commencé à évoluer.

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (251 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
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