Parents & enfants

Les parents féministes ne devraient-ils pas être heureux d'élever des garçons?

Thomas Messias, mis à jour le 13.03.2017 à 13 h 50

Les adultes féministes souhaitant devenir parents ont souvent tendance à désirer avoir des filles, et ainsi élever des femmes conscientes de leurs droits. Mais si le vrai geste féministe, c'était en fait d'élever des garçons?

Maude Apatow, Iris Apatow, Paul Rudd et Leslie Mann dans This is 40 de Judd Apatow (2012)

Maude Apatow, Iris Apatow, Paul Rudd et Leslie Mann dans This is 40 de Judd Apatow (2012)

Depuis le jour où j’ai décidé que j’avais envie d’être père, j’ai toujours voulu des filles. Vouloir une fille ou vouloir un garçon, l’idée est certes un peu idiote, la probabilité de chaque événement étant peu ou prou égale à 50%. Rappelons également que les méthodes à base de régime alimentaire spécifique, de position sexuelle adaptée ou de prise en compte de la prochaine pleine lune sont totalement inefficaces, ce dont on peut se réjouir. Mais l’être humain est ainsi fait: il émet des préférences, quitte à ce que le hasard aille à l’encontre du souhait émis.

Bien avant d’ouvrir mon premier livre féministe, j’ai voulu des filles parce que j’ai toujours trouvé que les garçons étaient de parfaits idiots. Cette façon de voir la vie comme un concours de qui a la plus grosse m’a toujours rebuté, y compris dans ma prime enfance. Je n’aimais pas leur façon de traiter les filles, leur façon de s’extasier devant une grosse voiture ou un film de bagarre. Pas envie d’abriter de tels dégénérés sous mon toit. Alors que les filles, ça semblait facile. Plus intelligentes, moins bourrines.

David ou Goliath

En devenant adulte et en multipliant les lectures et les conversations, j’ai compris la menace que représentaient les hommes, les multiples oppressions vécues par les femmes, les inégalités partout, tout le temps. J’ai réalisé qu’entre grandir fille ou grandir garçon, le fossé était grand. Les premières ne tardent généralement pas à apprendre qu’elles devront se battre pour avoir droit à autant de considération et de sécurité que les seconds, qui se vautrent dans des privilèges dont ils n’ont pas conscience. Soudain, j’ai compris pourquoi j’avais toujours eu envie que mes enfants soient des filles plutôt que des garçons: parce qu’aider David à tenter de terrasser Goliath semblait plus faisable qu’empêcher Goliath de devenir un monstre incontrôlable.

C’était au début des années 2010; depuis, je suis devenu père trois fois. Une fille, un garçon, une fille. Ne le répétez pas à mon fils, qui vient d’avoir 4 ans: lorsque la deuxième échographie a révélé qu’il était un garçon, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir un brin de déception. Je ne suis pas fier de ce sentiment un peu idiot, mais c’est un fait.

Aujourd’hui, leur mère et moi essayons de leur donner une éducation faite de respect mutuel et de compassion pour les moins favorisé-e-s. L’aînée a beau n’entrer en primaire qu’en septembre prochain, la question d’une éducation différenciée en fonction du genre se pose déjà depuis quelques années. Il n’est (presque) jamais trop tôt pour apprendre à notre première fille ce qu’il faut répondre (ou ne pas répondre) à un commentaire sur son physique ou sur le fait qu’elle choisisse le «jouet garçon» au McDo parce qu’elle préfère Pikachu à Hello Kitty. Il n’est pas trop tôt non plus pour expliquer à notre fils qu’il n’a pas intérêt à coincer une camarade dans un coin de la cour de récré pour soulever sa jupe ou lui voler un bisou. Nous découvrons des peurs différentes. D’un côté, celle que nos filles fassent les mauvaises rencontres et/ou qu’elles ne soient pas assez fortes pour parvenir à marcher sur la gueule de ceux qui leur chercheront des noises. De l’autre, celle que notre fils devienne malgré tout un sale con misogyne, un agresseur sexuel, un violeur (statistiques exclusives: 100% des violeurs ayant été des enfants de 4 ans, cela n’arrive pas qu’aux autres).

La peur du côté obscur

Aujourd’hui encore, il nous semble plus simple d’aider nos filles à gagner en empowerment que de nous assurer que notre fils devienne quelqu’un de bien et qu’il ne bascule jamais du côté obscur (sans même aller jusqu’à parler d’agression sexuelle ou de viol, le fait qu’il ait des comportements sexistes au quotidien serait déjà un échec). Et c’est pour ces raisons que nous avons toujours eu le sentiment qu’avoir des filles serait plus simple (pas pour elles, mais pour nous).

Mère d’une petite fille et féministe convaincue, Alexandra a globalement effectué le même raisonnement. «Avec mon compagnon, on préférait avoir une fille. Ça nous paraissait plus facile d’élever une fille féministe, de lui apprendre à se battre, à ne pas se laisser faire, à reconnaître les ‘’marques’’ du patriarcat. L’ayant vécu moi-même, j’avais l’impression que c’était quelque chose que je pouvais transmettre.»

Choisissez un cercle féministe au hasard, interrogez ses membres qui souhaitent des enfants ou qui ont déjà franchi le pas: il vous sera difficile de tomber sur des personnes qui vous diront qu’elles préfèrent avoir des garçons.

En 2013, à l’occasion d’un sondage réalisé aux Etats-Unis, 47% des 2129 personnes interrogées disaient préférer que leur premier enfant soit un garçon, contre 21% pour une fille (et donc 32% de personnes sans préférence affichée). Raisons invoquées: l’envie de perpétuer leur nom de famille, la sensation qu’élever un garçon est plus simple, et la certitude qu’un aîné masculin sera plus à même d’aider les parents à s’occuper des enfants qui suivront. Si cette dernière affirmation laisse particulièrement songeur (combien d’adolescentes semblent réquisitionnées pour baby-sitter leurs cadets, ce qui n’arrive guère à leurs homologues masculins), les arguments précédents ne semblent pas plus valables. Et notamment l’idée selon laquelle élever un garçon donnerait moins de travail.

Elever un garçon ? C'est compliqué

Rectificatif: élever un garçon donne moins de travail si on ne se pose aucune question. Laissons-le grandir sans lui demander de participer autant que ses sœurs aux tâches ménagères, ne lui inculquons pas la notion de consentement, ne questionnons pas avec lui la notion de domination masculine. Et là, effectivement, tout sera relativement simple. Un vague cours d’éducation sexuelle à l’aube de l’adolescence, deux capotes dans la table de chevet, et basta. De ce point de vue, les filles, avec leurs règles et leurs envies de sortir le soir court vêtues malgré la menace qui rôde sont sans doute nettement plus difficiles à gérer.

Selon Alexandra, pour des parents féministes, il serait effectivement moins ardu d’avoir des filles à élever. «Il est beaucoup plus difficile de lutter contre des privilèges qu’on a de base. Je trouve plus simple de se battre pour obtenir des droits que de se mettre en retrait pour laisser la place aux femmes. Être une femme féministe, c’est un combat quotidien, mais on est poussée par une communauté qui nous soutient ; quand on est un homme pro-féministe, on avance seul».

C’est justement la difficulté d’apprendre à des garçons à devenir de bonnes personnes qui rendrait ce challenge plus essentiel que celui d’élever des filles. Nathalie, 44 ans, en témoigne: «C’est lorsque mes deux garçons sont entrés dans la pré-adolescence que j’ai réalisé à quel point mon rôle, et celui de leur père, était capital. Le risque était que ces deux petits mecs alimentent le patriarcat contre lequel on est beaucoup à se battre au quotidien. C’était à nous de tout faire pour que ces deux oppresseurs potentiels se comportent le moins possible comme des dominants. Sacré boulot, parce que les films, les camarades de classe et l’ensemble de la société ne vont pas toujours dans le même sens que nous».

Construction ou interdictions

Nathalie et son compagnon n’ont pas eu de fille. «Je n’ai jamais eu de regret là-dessus. À partir du moment où le hasard est le seul facteur… Tout ce que je sais, c’est que si j’avais eu une fille, je lui aurais appris à se battre contre les oppresseurs, à assumer ses désirs et ses convictions, à ne pas laisser les autres parler à sa place. Ça me semble presque plus simple, parce que c’est de l’ordre du positif. On aurait construit quelque chose ensemble. Avec mes fils, je suis plus dans l’interdiction, ‘’fais pas ci, fais pas ça’’… Heureusement qu’il y a du dialogue et du débat, sinon j’aurais l’impression d’être une directrice de prison pour délinquants potentiels ».

Mère de deux garçons et une fille, Mounia va plus loin: «on va dire que je suis manichéenne et méprisante mais tant pis: tant mieux si c’est nous, les féministes, qui faisons des garçons. Même si l’éducation qu’on donne à nos enfants ne fait pas tout, un garçon qui naît au sein d’un foyer où les valeurs féministes sont importantes aura plus de chances de devenir un homme respectable que s’il était né dans une famille où les femmes sont traitées comme des êtres inférieurs. Si tous les petits garçons pouvaient entendre de la part de leurs parents que les filles ne sont pas là pour leur faire la bouffe et porter des robes, tout le monde partirait sur de meilleures bases, non?».

Avec un peu de recul, je réalise que mon fils a beaucoup de chance d’avoir une sœur aînée et une sœur cadette. Quoi de mieux pour comprendre le quotidien des filles et des femmes qu’en étant entouré par elles. N’avoir que des garçons, c’est risquer qu’ils grandissent avec un seul référent féminin (certes important): leur mère (ou leurs mères en cas de famille homoparentale). En grandissant entouré de filles, en étant autant sollicité qu’elles pour les tâches ménagères, en ayant conscience du processus difficile qui les verra devenir des femmes, je me dis que ce garçon-là est peut-être mieux parti que certains autres sur le plan du féminisme. Mais au diable les certitudes: parce qu’on s’y sera mal pris ou parce que les influences extérieures seront trop fortes, il est tout à fait possible qu’il n’évolue pas comme nous l’aurions souhaité. «Je vais passer ma vie à avoir peur pour mes filles et peur de mon fils», résume Mounia. La phrase est radicale mais l’idée est bien là.

Thomas Messias
Thomas Messias (126 articles)
Prof de maths et critique ciné
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