France

L'impossible vérité de Mehdi Meklat

Claude Askolovitch, mis à jour le 21.02.2017 à 14 h 25

Marcelin Deschamps deversait sa haine sur Twitter pendant que Mehdi Meklat brillait dans le monde. Le second paie aujourd'hui les excès du premier, mais quel lien existait-il vraiment entre les deux? Personne ne semble réellement vouloir le creuser.

Mehdi Meklat I DR

Mehdi Meklat I DR

Il fallait que l’ordre revienne en morale bourgeoisie, et Mehdi Meklat –le doux enfant, le twittos infâme– a fait ce qu’on attendait de lui. Il a écrit pour conjurer ses mots et s’est excusé, dans un message Facebook. Entre la paix et une vérité insoutenable, il a essayé l’illusion de la paix. Pas tant la sienne, de paix, que celle de ses amis, ses proches, ses employeurs et ses aînés, qui avaient besoin de sa contrition pour reprendre le cours de leur vie, lavés de la honte d’avoir fréquenté un monstre.

Pour les Inrocks, les éditions du Seuil ou Madame Taubira, Mehdi Meklat, 24 ans, s’est masqué: il n’est pas allé explorer la violence qui l’habite; il n’a pas revendiqué sa part d’ombre; il n’a pas approché ce vertige, que les messages –cruels, cyniques, odieux– qu’il avait déversé sur Twitter depuis des années, n’étaient pas seulement un jeu de rôle, une provocation égarée, mais reflétaient quelque chose de lui, profondément, et au-delà de lui: l’envers du décor; l’envers du succès; la négation même de ce que l’on désire, dans un monde ordonné.

L'écriture ne sauve pas

Nous venons de vivre une histoire sordide. En trois jours, un jeune auteur que la France des lettres accueillait de charmante grâce et dont les magazines faisaient le portrait, est devenu un monstre social. Mehdi Meklat, la moitié du couple Mehdi et Badrou, même pas 50 ans à eux deux, ces enfants doués qui faisaient le lien entre la hype, les médias et la vigueur des cités –Mehdi Meklat porte les stigmates de la haine. Lynché par les uns, lâché par les autres, il a été digéré. On vient de vivre une histoire sordide. Je m’en suis mêlé, moi qui ne l’avais jamais rencontré. 

J’ai parlé à Mehdi Meklat hier soir. Il était épuisé. Il savait ce qu’ils avaient fait –jadis, en s’autorisant, et maintenant, en fuyant ce qui le terrifiait. «Vous allez mûrir autrement», lui ai-je-dit, et il a acquiescé. Il avait eu tant de pression, pour que cela s’arrête. Nous nous étions parlé une première fois dans la matinée. Il hésitait encore. Il allait écrire, s’expliquer, et se donnait une latitude. «Je dois prendre mon temps, bien y penser, me disait-il. C’est un texte qui va compter dans mon existence.» Il parlait à mots menus. C’est un péché courant chez les écrivains de croire que l’écriture les sauvera de leurs destructions. Meklat avait écrit une première version de sa contrition. Elle était mièvre. Il évoquait sa famille et ses bonnes actions, ses reportages auprès des éclopés du capitalisme. Il ne pouvait pas être mauvais, alors? «Ne vous abritez pas!» Je lui disais de prendre des risques. «La seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir jusqu’où vous ressemblez à cette violence, et jusqu’où je peux la comprendre, voire la partager…»

Une tragédie

De quel droit conseiller quelqu’un? Il m’avait appelé. La veille, sur Twitter où on le lynchait, je l’avais défendu; j’ai conscience, à écrire ces mots, du ridicule qu’ils impliquent: comme si un réseau social était un champ de bataille, où se jouent nos destins? Et pourtant. Ses messages immondes, vieux de quatre ou cinq ans, saturaient l’espace virtuel, retweetés par autant de procureurs. Meklat était pris dans l’enfer de ses mots. En 2012, il trouvait «troublante de beauté» la logorrhée morbide de Mohamed Merah, l’assassin des enfants juifs de Toulouse et des soldats de Montauban; il avait voulu violenter Charb, le patron de Charlie, «avec des couteaux Laguiole» et «enfoncer des ampoules brûlantes dans le cul de Brigitte Bardot». Il avait ricané devant la Nuit des Césars: «Faites entrer Hitler pour tuer les juifs.» 

«Je sais que bon nombre d’entre vous ont été légitimement blessés. Je comprends l’émotion que peuvent susciter ces outrances verbales. Elles sont indéfendables»

Mehdi Meklat

Il avait beuglé, pendant la polémique du Mariage pour tous, dans un tweet écrit comme on hurle, en lettres majuscules: «VIVE LES PEDES VIVE LE SIDA AVEC HOLLANDE».  Antisémite, vulgaire et homophobe, Meklat méritait mille mépris. Mais il y avait, dans la rage qu’il provoquait, quelque chose de tragique; un Franco-Algérien du 93, enfant du Bondy Blog passé par France Inter et Arte, se révélait odieux, haineux, et devenait une nouvelle preuve de notre grande peur: celle de ces musulmans dont la grâce est un leurre, et qui communient dans la haine des autres, des juifs, des homosexuels et de la liberté. C’était une fatalité que je récusais.

Le rabbin et le golem

Meklat avait plaidé le dédoublement littéraire. Les tweets, disait-il, étaient signés Marcelin Deschamps, un personnage «honteux, raciste, antisémite, misogyne et homophobe», inventé de toute pièces, pour tester «la notion d'excès et de provocation». Deschamps n’était qu’un rôle, une création, l’inverse de ce qu’il était vraiment, lui, Meklat. J’avais choisi de le croire, pour voir. On ne fait, dans ces affaires, que des choix a priori. J’avais choisi de le croire, sans m’arrêter là. Ce n’était pas sa belle histoire –l’échappé de la banlieue, le méritant du 93– qui m’attirait, mais l’ambivalence du jeune homme, les démons que l’on porte… Le défendant, je le pensais coupable, et donc prometteur.

J’avais, pour ce jeune homme qu’on disait antisémite, une explication venue du judaïsme médiéval. Il était le rabbin Löw, de Prague, créant un personnage maléfique pour protéger les siens. «Ce n’est pas Marcelin Deschamps qui a écrit ces insanités, c'est vous. Un personnage ne naît pas de nulle part. Ces violences étaient en vous. Deschamps a été votre prolongement? Le Golem que vous avez créé pour porter votre vengeance? Votre colère?  Je ne pense pas que vous admiriez Merah ou que vous ayez souhaité la mort de quiconque. Mais vous devez raconter; vous devez nous dire à quel point vous êtes Marcelin… Il n’aimait pas Charlie Hebdo, Marcelin; mais vous non plus, vous ne les aimiez pas…»

«J'ai tué Marcelin Deschamps, ce personnage que j’exècre»

Il semblait d’accord? Je me trompais. L’après-midi, il confirmerait, sur Facebook, sa version de la comédie reniée. Il se roulait par terre.

«D'abord, je souhaite présenter mes plus sincères excuses à la suite des tweets que j’ai pu poster sur Twitter sous le nom fictif de Marcelin Deschamps. Je sais que bon nombre d’entre vous ont été légitimement blessés. Je comprends l’émotion que peuvent susciter ces outrances verbales. Elles sont indéfendables. Je sais que vous êtes nombreux à avoir été touchés et déçus par ces propos ignobles qui ne reflètent pas celui qu'ils connaissent et avec qui ils travaillent. À vous aussi, je veux vous présenter mes excuses. »

Il plaidait la jeunesse et l’absence de règles. «En 2011, j’avais 19 ans. J’ai rejoint Facebook et Twitter. Twitter était alors un Far West numérique. Un nouvel objet, presque confidentiel, où aucune règle n’était édictée, aucune modération exercée. J’ai trouvé un pseudo: Marcelin Deschamps.» Il semblait Frankenstein, dépassé par sa créature. «Mais rapidement, il est devenu un personnage de fiction maléfique. Il n’était pas “dans la vie réelle”, il était sur Twitter. Il se permettait tous les excès, les insultes les plus sauvages.» Il reniait Marcelin, qu’il avait pourtant animé. «J'ai tué Marcelin Deschamps, ce personnage que j’exècre.»

Rire, outrance et oubli

J’avais l’impression, à lire, d’une trahison, d’une exécution. Mehdi assassinait un vieux copain affreux, déconneur, sans limite, avec qui il s’était bien marré, avant, mais qui le comprenait; il tuait une partie de lui-même. Il effaçait ce qui, ce qu’il avait été. C’est ainsi que l’on fabrique des fantômes. Il reviendrait le hanter? La nuit précédente, 50.000 tweets avaient été effacé de son compte Twitter: tous ceux qui avaient été postés sous le nom de Deschamps. «J’avais pensé le faire il y a des mois, quand j'avais changé le nom de mon compte, pour poster sous mon nom. Mais j’avais fait une fausse manip, et les tweets étaient restés», m’avait-il dit. Ils étaient restés assez longtemps pour qu’on les recopie, et qu’on les lui projette à la figure, pour le détruire. Acte manqué? Volonté inconsciente de laisser des traces, des preuves, pour qu’un jour, au moment où cela serait le plus brutal, la vague se lève et le punisse? Meklat voulait être puni? C’est arrivé, exactement.

Marcelin Deschamps n’avait pas simplement été grossier, toutes ces années, et n’avait pas posté, au nom de l’âme tourmentée de Mehdi, que des injures racistes. On avait ri, dans leur petite bande, des haïkus brindezingues en 140 signes, qui piétinaient le savoir-vivre. Marcelin, ainsi, draguait Matthieu Gallet, le patron de Radio de France, l’invitant à passer le voir au bureau, lui assurant qu’il aimait l’autorité. Insolence ou mauvais goût, révolte ou perversité d’un jeune adulte qui jouait à l’enfant sale. Il y avait aussi ces charges contre tel journaliste, tel animateur, les soutiens à la grève de Radio France, les «salope» qui fusaient, les «ta race»: Twitter comme on pète, comme si l’on était dans une conférence de rédaction du vieil Hara-Kiri, jadis, comme Wolinski nous l’a laissé, comme Coluche renversant l’eau des fleurs sur une journaliste qu’il n’aimait pas, comme… Mais plus violent, verbalement, plus vulgaire, systématique, insoutenable.

«Il y a des choses que je ne me souviens même pas d’avoir écrit, m’a dit Meklat. Badrou, qui était avec moi quand je twittais, ne s’en souvient pas non plus…»

«Je ne veux pas être comme eux»

Insulter l’épouse de Manuel Valls; vouer Marine Le Pen à être égorgée «selon le rite musulman». Des années ainsi. Dans les couloirs de la radio, on demandait à Mehdi, gentil jeune homme, timide, s’il était Marcelin Deschamps. Il disait oui. Personne ne comprenait. C’était le but?

Le personnage est né du passage de la ligne. Quand «les kids», comme la journaliste Pascale Clark les surnomme en les embauchant, deviennent reporters dans une émission quotidienne de France Inter, et touchent à un monde enviable: cultivé, progressiste, rassurant, accueillant. C’est alors que Mehdi commence à tweeter, en niant, délibérément, tout ce qu’il montre et construit à côté. «À l’époque, une amie m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai répondu: “Je ne veux pas être comme eux”. C’est ce qu’on dit à 19 ans… Mais j'ai dit ça…»  Pas comme eux. Eux, les adultes? Eux, les progressistes bienveillants, qui structurent la radio nationale? Eux, ces journalistes et animateurs –on est à la fin des années Sarkozy, bientôt, sous Hollande, dans un temps saturé par la violence verbale, la montée du Front national, les tensions sociétales, la peur du terrorisme– qui essaient de s'en tenir aux vieux principes du métier, civilisé.

«Nous partagions peut-être parfois une certaine colère mais je la transformais en art quand Marcelin n'avait que la haine en lui»

Mehdi Mekrat

Tous les jours, Mehdi, avec Badrou, est une preuve d’Inter. En fait –il me le confie– il n’aime pas la maison. Il y est bien, mais il la récuse. Elle l’accueille, mais il la nie. Il a, politiquement, plus de violence en lui. En grandissant, en prenant de l’assurance, il construira un verbe structuré, radical, impitoyable notamment aux modérés, qui duperaient leur monde. C’est un classique. Il récusera, Mehdi, les socialistes au pouvoir, le discours de l’ordre, l’injonction laïque, ls répressions policières, l’esprit Charlie, après le drame. Quand la ministre Laurence Rossignol, militante laïque, compara les femmes portant le voile islamique à des «nègres» défendant l’esclavage, il mènera, pour le Bondy Blog (France Inter, finalement, s'est séparée des kids), une interview en forme de procès en racisme; étrange dissociation de la part d’un jeune homme qui trottait sur Sarkozy, les juifs et l’argent…

Tutoyer les diables

Dissociation ou logique. Choisir ses cibles. Être vengeur. Dire sa vérité honteuse. Ou se suicider. Ou s’interdire la tranquillité. S’accomplir, ou se nier. Ou tout cela à la fois. Être vrai, en se niant. Dans son texte sur Facebook, Meklat s’autorise une phrase, qui témoigne de cette vérité. «Nous partagions peut-être parfois une certaine colère mais je la transformais en art quand Marcelin n'avait que la haine en lui». Peut-être? En 2012, Marcelin Deschamps tweetait son admiration pour Merah? En novembre 2015, Mehdi et Badrou s’interrogeaient, dans un article du Bondy Blog, sur le sourire d’Abdelhamid Abaaoud, terroriste du Bataclan abattu à Sait-Denis, et la fraternité qui aurait pu exister, dans une autre vie, et la ressemblance… Ils avaient appris à tutoyer leurs diables dans une belle langue. Avant, il fallait hurler.

Dans Antoine Bloyé, l’écrivain Paul Nizan, ami de jeunesse de Sartre racontait le remords et la perte que sont les ascensions sociales, quand on perd ses bases et sa vérité dans une vie de dupe. Entre 2011 et aujourd’hui, Mehdi et Badrou sont devenus des vedettes. Journalistes estimés, reporters pour la télévision, chroniqueurs de l’instant, et puis des référents, des maîtres à penser, et puis. Dans un portrait publié en septembre, M, le magazine du Monde, racontait une ascension sociale, une espièglerie désormais invitée à la Fondation Cartier, les attaches au cinéma, l’escapade au Chateau Marmont à Hollywood, et des rires ponctués de «Pourquoi pas nous». Ils voulaient tout, ou tout était venu.

Pulsion de mort

Ce n’était plus Inter, mais le monde des paillettes qui guettait les jeunes gens –qui vivaient encore dans leurs banlieues natales et avaient consacré leur premier livre, Burn Out, au suicide par le feu d’un chômeur, rageant que cette mort n’ait rien provoqué dans une société endormie. «On sera jamais totalement dans le système, disait Badrou. Y’a une insouciance qu’on n’a pas.» À le relire, le portrait annonce les déchirures, entre l’ambition désirable et ce qu’elle vous retire. Les Kids étaient écartelés, kiffaient leur succès et semblaient le détester. «J’avais été marqué par la façon dont Julien Sorel réussit à sortir de son milieu social», confiait le même Badrou. Stendhal ou Nizan? Les ascensions sociales finissent mal en général, et dans Le Rouge et le Noir, Julien Sorel fini exécuté.

Dans l’ombre, Marcelin Deschamps attendait son heure. Il avait été inventé pour cela, parions-nous. Tweet après tweet, toutes ces années, Mehdi Meklat avait  accompli sa pulsion de mort freudienne: l’instrument de sa destruction salutaire, quand il faudrait se punir d’être allé au bout. Alors, le châtiment jaillirait. Voilà ce que je suis, voilà ce que vous admirez, beuglerait Marcelin aux amants de Mehdi.

«Il y a quelque chose à purger. Il ne peut résider dans un même esprit la beauté et la profondeur d’une telle littérature et la hideur de telles pensées. Il faut purger, curer, cureter»

Christiane Taubira

Rien ne se fait au hasard. C’est après une émission littéraire, leur consécration, que Mehdi Meklat a été happé par son double. Le jeudi 15 février, «La Grande librairie» reçoit Mehdi et Badrou pour leur deuxième roman, Minute. Le lendemain, les tweets les plus immondes sont ressortis par des internautes. La destruction est instantanée. Quand une statue du Commandeur vous saisit pour vous conduire aux enfers, on réagit souvent comme François Fillon. Rattrapé en pleine gloire par un passé injustifiable, on cherche un complot, l’origine de la fuite, on se met en colère, on nie, on efface, on construit un discours, et on avance. En quarante-huit heures, Mehdi Meklat a tenté tourt cela. Mais il n’avait pas, de Fillon, la puissance et l’ambition. Il a saisi ce qu’il allait perdre, cette joie d’écrire et de témoigner, au moment où elle ne lui appartenait plus.

Amertume politique

Instantanément, l’affaire devient politique. Les explications de Meklat sur son double maléfique ne passent pas. Sa vérité, incomplète, est moins forte que la brutalité de ses messages, qu’un public effaré, découvre, d’un coup. Et cette vérité intéresse moins que l’usage qu’on peut en faire. Dans le torrent de désarroi s’ébrouent des idéologies. La fachosphère –terme commode– célèbre sa victoire. Un haineux du camp d’en face, est-on étonné? Ceux qui veulent tempérer le lynchage sont renvoyé à leur aveuglement envers la jeunesse musulmane, leur dhimmitude. S’il s’agissait d’un identitaire, d’un militant Front national, aurais-je tant de scrupule? L’argument porte.

On l’entend aussi de l’autre côté de la géographie politique. Une gauche laïque, qui pense que les complaisances font le lit des fascismes, charge Meklat avec enthousiasme, dénonce le paternalisme de ses défenseurs, et prolonge ses accusations: savait-on, chez ceux qui l’ont accompagné, ce qu’il exprimait de violence? Le dessinateur Joann Sfar interpelle les éditions du Seuil. D’autres attaquent Les Inrockuptibles, qui ont confié à Mehdi et Badrou une interview emblématique, celle de la sainte du progressisme, Christiane Taubira. On va bientôt viser le Bondy Blog, qui porte au devant de la scène une vérité sur les banlieues différente du discours de l’ordre. Le combat change d’âme.

Entre les deux gauches, celle qui soutient le multiculturalisme et celle qui revendique la République unifiée, c’est une lutte à mort. Mehdi Meklat a offert un argument aux Républicains. Voilà donc votre champion, mes doux seigneurs, lancent-ils aux libéraux? Voilà votre accomplissement, votre idole. La gauche radicale proteste pour la forme. Elle est le dos aux cordes. On ne parle pas d’examen de conscience, mais de position à défendre. On se barricade. Meklat va rester dans le no man’s land.

Le Seuil publie un communiqué. La grande maison progressiste ne défend guère son auteur, mais protège son livre.

Le Bondy Blog publie un communiqué.

«La Grande librairie», et son animateur François Busnel, font de même. «Merci de m’avoir alerté», dit Busnel aux internautes. S’il avait su, il n’aurait pas invité l’indécent. La video des kids disparait du site de l’émission.

Les Inrocks vont éditorialiser. «Le pardon existe. Il suffit de le demander, sincèrement. Tu en es plus que capable, Mehdi», écrit le directeur Pierre Siankowski.

La grande purge progressiste

Plus tôt dans la journée, Christiane Taubira a donné la ligne, dans un texte ciselé pour une sortie de crise. «Il n’y a qu’une issue: la vérité et le cheminement. Et si c’était un jeu, il est trop pestilentiel et trop dangereux pour ne pas faire l’objet d’un examen rigoureux. J’ai rencontré Mehdi Meklat pour cet entretien, j’avais lu leurs deux livres. Je maintiens qu’ils sont bien écrits. Il y a quelque chose à purger. Il ne peut résider dans un même esprit la beauté et la profondeur d’une telle littérature et la hideur de telles pensées. Il faut purger, curer, cureter. Cela se fait plus aisément lorsqu’on n’est qu’au début d’une vie où il y a tant à faire.»

La main est tendue et les conditions posées. Le mensonge s’offre à Mehdi Meklat, mais il sera peut-être sa survie? La famille ne l’abandonnera pas, s’il sait conduire son autocritique. Sinon, il devra périr, pour que le monde continue. «Il ne peut résider dans un même esprit la beauté et la hideur», écrit Taubira, mais écrivant, elle se trompe: Meklat en est la preuve, et sans doute, chacun de nous. Elle ranime l’illusion radieuse des gens de progrès; elle balaye les remugles, les doutes, les souffrances, les vilenies que l’on porte, qui nous font humains, donc insupportables. Meklat a eu l’indécence de pousser tous les feux. Il a provoqué l’admiration sans limite, et nourri un mépris abyssal. Il a porté la poésie et la l’immondice. Cela ne peut exister.

Un zombie est né

Purger, curer, cureter. Le vocabulaire est hygiéniste. L’ombre est mauvaise. Les remugles ne nous disent rien. Les cauchemars sont des égarements. Il n’y avait rien, dans les félicités qu’avaient embrassées Mehdi, qui aient pu justifier qu’il lance des pierres, pour se rassurer. Le progressisme ne veut pas qu’on l’interpelle; il ne laissera pas dire que dans ses logiques peuvent s’abriter des monstres; il n’admettra pas ses hiérarchies de valeurs, ses choix, ses dilections, et ce qu’elles impliquent. Entre ces gens de gauche qui riaient, quand un jeune Breton frappait Manuel Valls –l’ennemi emblématique du progressisme– et Marcelin Deschamps qui salissait son épouse dans un tweet vomitif, quelle différence, sinon d’hypocrisie? La question ne sera pas posée. Le progrès ne laissera pas Mehdi Meklat assumer Marcelin.

Purger, curer, cureter. Il a fait effacer ses tweets et son passé. «C’est dommage, lui avais-je dit lundi matin. Comment pouvons-nous comprendre ce qui est arrivé, si la preuve est détruite? Comment pouvez-vous avancer, si vous ne pouvez plus voir plus ce que vous avez été?» Il m’avait rassuré. «Quand on efface les tweets, normalement, on garde un fichier d’archives… Je vais demander à l’amie qui a nettoyé mon compte». Lundi après-midi, il a posté sur Facebook et assassiné son double maléfique, son frère, son remords, son garde-civilisation. Un zombie est né. Est-ce mieux ainsi? Le livre que je voudrais lire, c’est celui de Marcelin Deschamps. Il me raconterait le fin fond de l’enfer, qui se cache si mal chez nos enfants heureux.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (103 articles)
Journaliste
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