France

Les sombres mises en garde de Chevènement

Eric Dupin, mis à jour le 26.02.2017 à 12 h 25

Dans son dernier livre, qui s'apparente à un testament politique, Jean-Pierre Chevènement multiplie les mises en garde: contre les risques de guerre civile en France, contre une pression migratoire aux effets potentiellement dissolvants, contre une globalisation qui sème le chaos.

«Le Cri», Edvard Munch

«Le Cri», Edvard Munch

Mine de rien, le cours des événements a souvent donné raison à Jean-Pierre Chevènement. Il avait mis en garde contre le chaos que les interventions occidentale en Irak allait engendrer. Il avait prévu que l'euro ruinerait l'industrie française et creuserait de dangereux déséquilibres au sein même de l'Europe. Il avait encore anticipé, de longue date, le retour aux valeurs républicaines dont chacun se gargarise aujourd'hui.

C'est pourquoi la lecture de son dernier ouvrage n'est pas inutile. Dans cette somme de près de 500 pages, Chevènement ne livre pas seulement une synthèse de l'ensemble des analyses qu'il a déjà pu développer, étayées par une impressionnante érudition historique et géopolitique. L'ancien ministre âgé de 77 ans propose surtout une sorte de testament politique, lesté d'une série d'avertissements qui mériteraient d'être entendus.

Guerre civile

L'ancien ministre de l'Intérieur développe une analyse fine du terrorisme et de la manière de le combattre qui ne saurait se résumer aux réponses sécuritaires. «Si le chômage de masse n'explique ni ne justifie le passage à l'acte terroriste, il créé, avec l'excessive concentration de jeunes dont l'imaginaire ne coïncide nullement avec l'imaginaire national, l'humus où le terrorisme mondialisé a semé ses graines», avertit-il.

Le terrorisme islamiste vise ainsi à «exploiter les failles de la société française pour y semer et y faire fructifier les graines de la guerre civile». Chevènement ne masque pas son inquiétude: «Le télescopage du terrorisme islamiste avec la montée du Front national peut rompre l'unité du pays dans les années qui viennent». La poursuite d'attentats meurtriers mettrait à rude épreuve la résilience française.

«Des esprits faibles ou des groupes manipulateurs peuvent se laisser entraîner à des actions de représailles», prévient-il. L'auteur envisage que «s'enclenche alors une spirale de violences et de ressentiments lourds de menaces pour la paix civile». On ne peut ainsi exclure «la perspective d'affrontements étalés sur une longue période, un peu à l'image de ce que furent les guerres de religion en Europe».

Cette alarme rappelle celle qui avait été tirée par Patrick Calvar, directeur général de la Sécurité intérieure, le 10 mai 2016. Devant la Commission de la défense de l'Assemblée nationale, notant que «les extrémismes montent partout», il avait confié s'intéresser «à l’ultradroite qui n’attend que la confrontation» avant de conclure: «Cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu»

L'ancien ministre se veut pourtant optimiste: «Le djihadisme a réveillé une force spirituelle». Dans l'adversité, le patriotisme français renaîtrait. Chevènement insiste sur la nécessité de situer cette menace dans le cadre plus vaste d'une «guerre intérieure qui déchire l'islam et dont les musulmans sont les premières victimes».

«L'islam fondamentaliste financé par l'argent du pétrole s'est répandu dans tout le monde musulman», rappelle-t-il. Mais Chevènement ne désespère pas de l'apparition d'une nouvelle «Nahda», c'est-à-dire d'un mouvement de réforme au sein du monde musulman. Le président de la Fondation de l'islam de France parie ainsi sur une renaissance qui ferait reculer le fondamentalisme et favoriserait la pleine insertion de cette religion dans la communauté nationale.

Pression migratoire

Les migrations seront l'un des grands défis du siècle, prévient l'ancien ministre de l'Intérieur. «Cet afflux migratoire en provenance d'Afrique ne peut que se poursuivre», estime-t-il en appelant à clairement distinguer le déplacement des réfugiés des migrations économiques afin de faciliter l'accueil des premiers.

«Les grandes migrations du début du IIIème millénaire peuvent-elles donner lieu à un métissage constructif ?» Chevènement pose les termes du débat d'une manière qui ne plaira pas à tout le monde. «La réponse à cette question n'est pas simple, parce qu'elle dépend à la fois de la vitalité biologique et culturelle de la société d'accueil et de l'attitude des migrants eux-mêmes, soit qu'ils aspirent à s'intégrer dans la société qui les accueille, soit qu'au contraire ils veuillent y importer non seulement leur religion mais aussi leurs mœurs, voire leurs lois».

Des esprits polémiques rattacheront sans doute cette phrase à la thématique du «grand remplacement» chère à l'écrivain d'extrême droite Renaud Camus, même si elle se situe dans la perspective d'un «métissage contructif» qui est à l'opposé de la vision de la mouvance identitaire. L'interrogation sur les capacités de l'Europe vieillissante à bien intégrer de futures vagues massives d'immigration est pourtant légitime. Elle est d'ailleurs posée dans des secteurs de l'opinion très divers: «si un pays n'a pas d'enfants, les immigrés entrent et prennent leur place», a ainsi estimé le pape François, le 14 septembre 2015, dans un entretien à la radio portugaise Renascença.

Tout en appelant l'Europe à donner l'asile à ceux qui fuient la guerre, le Pape leur a, par la suite, demandé de ne pas se montrer imprudents «en recevant plus de réfugiés
que l’on peut»
, soulignant que la constitution de ghettos est «très dangereuse». «L’Europe,
l’Allemagne en particulier, ne peut devenir un pays arabe»
, avait même déclaré le dalaï-lama, le 31 mai 2016, dans une interview au Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Chevènement suggère, comme le pape, que l'accueil des migrants soit «proportionné à la capacité d'intégration». Il met en garde contre la constitution de «diasporas qui se laissent d'autant moins absorber que l'écart entre leur culture et la culture autochtone est plus grand». L'auteur propose donc de «canaliser les flux migratoires» dans des limites précises «en vue d'assurer la survie de nos sociétés en tant qu'entités politiques et culturelles constituées».

Là encore, la franchise du propos fera sans doute bondir certains. Mais le risque est bien réel que nos sociétés fracturées, en crise aussi bien économique (chômage de masse) que culturelle (école malade), éprouvent des difficultés croissantes à faire du «vivre-ensemble» autre chose qu'un slogan. L'intégration des populations d'origine immigrée est d'autant plus délicate, observe Chevènement, que nos sociétés sont confrontées à la montée de l'hyperindividualisme et du communautarisme. L'idéologie «libérale-libertaire», dont il se réjouit qu'elle arrive en «fin de cycle», lui semble avoir ainsi contribué à «ancrer un différencialisme de fait» destructeur de la cohésion nationale.

Face à ces dérives, Chevènement prône un retour à la rigueur républicaine qui sonne un peu comme une pétition de principes. «La laïcité et la démocratie sont une seule et même chose», rappelle-t-il très justement. Mais ces concepts ne vont plus de soi devant la résurgence d'un «certain irrédentisme de la conception religieuse». Comme le relève l'auteur, «Dieu ne transige pas si facilement». Hier comme aujourd'hui.

«La définition de la nation française n'est ni ethnique ni religieuse»,  avertit très clairement Chevènement. «Elle est politique». La France est ainsi, à ses yeux, nécessairement «multi-ethnique et multiconfessionnelle». Sa tradition républicaine serait un atout précieux pour préserver son unité dans ces nouveaux défis de la diversité «tant les facteurs de dispersion dans un monde ouvert où l'argent, l'hyperindividualisme et les communautarismes triomphent peuvent contribuer à sa dislocation». Encore faudrait-il que cette tradition puisse être revivifiée par un projet collectif rendant au pays une confiance en lui-même qu'il a perdue.

Chaos mondial

«Le tsunami d'une globalisation devenue à elle-même sa propre fin nous emporte tous», observe Chevènement. C'est bien, en dernière instance, ce dérèglement planétaire qui aggrave la menace terroriste et aiguise les pressions migratoires. L'auteur évoque la «gouvernance par les nombres» d'une finance mondialisée qui débouche sur «un monde inégal et incertain».

Nous vivrions à l'heure d'un «néo-féodalisme postmoderne», l'hégémonie des Etats-Unis étant simplement menacée par la montée en puissance chinoise. Chevènement situe «en Occident, et plus généralement dans la globalisation, la source principale du chaos qui nous emporte». Un rappel qui n'est pas anodin à une époque où d'aucuns estiment que le terrorisme islamiste est la principale menace qui pèse sur l'humanité.

L'auteur décrit sévèrement un «Saint-Empire euro-américain» qui se manifeste par une «domination souple, à géométrie variable, hiérarchisée, différenciée, laissant survivre quelques pans de souveraineté» dans les pays membres de l'Union européenne. Celle-ci ne serait, au fond, qu'un sous-ensemble de «l'Euramérique» car «les Etats-Unis sont le véritable fédérateur politique et militaire de l'Union européenne».

A cette «Europe germano-centrée» et qui ressusciterait la «vocation impériale ancienne des Germains», le gaulliste Chevènement oppose une «Europe européenne», union de nations réellement indépendante. Refondée par un nouveau traité, cette Europe vivrait à l'heure d'une «monnaie commune» et non plus unique. Libérée de l'influence américaine, elle oserait des partenariats aussi bien avec la Russie qu'avec l'Afrique.

C'est dire si l'aventure européenne prendrait un chemin différent de celui dans lequel elle se débat aujourd'hui. Eternel optimiste, volontariste têtu, Chevènement espère que tous les orages qu'il voit se lever à l'horizon précipiteront les mutations qu'il appelle de ses vœux. A tout le moins reste-il reste persuadé que la France, de par sa culture universaliste, garde un rôle décisif pour que soit relevé le vaste «défi de civilisation» de ce nouveau millénaire.

Un Défi de civilisation – La seule stratégie pour la France,

De Jean-Pierre Chevènement

Éditions Fayard

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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