Monde

Putain quatre ans

Michelle Goldberg, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 21.02.2017 à 14 h 30

Le premier mois de la présidence de Trump a été plus cruel et destructeur que ne le craignaient la majorité des Américains. Mais le pire est à venir.

Donald Trump et Melania Trump à Melbourne, le 18 février 2017 | Nicholas Kamm / AFP

Donald Trump et Melania Trump à Melbourne, le 18 février 2017 | Nicholas Kamm / AFP

Juste après l’élection de Donald Trump à la présidence, j’ai interviewé l’auteure russe dissidente Masha Gessen pour un essai que j’envisageais d’intituler «À quoi s’attendre en attendant le fascisme». Cette idée est devenue obsolète lorsque Gessen a elle-même publié un papier un cran au-dessus sur le sujet, «Autocracy: Rules for Survival [Règles de survie en autocratie]». Au cours du premier mois surréaliste, éprouvant et humiliant de la présidence Trump, j’ai souvent repensé à cette conversation et tout particulièrement à ce que m’avait répondu Gessen quand je lui avais demandé: comment ne pas devenir fou quand un homme méprisable vous occupe la tête vingt-quatre heures sur vingt-quatre?

En fait, m’avait-elle répondu, ce n’est pas possible. La famille de Gessen a émigré aux États-Unis lorsqu’elle était adolescente, et plus tard elle est retournée en Russie puis est revenue aux États-Unis il y a trois ans pour échapper aux persécutions homophobes du gouvernement de Vladimir Poutine. «Ces trois dernières années, depuis que je suis arrivée dans ce pays, j’ai réalisé le prix psychologique que m’avait coûté le fait de vivre en état de siège et de lutte permanente pendant quinze ans» m’a-t-elle raconté. Parfois, faire partie de l’opposition légitime était enivrant, «mais intellectuellement c’est abrutissant. Quand vous luttez, vous arrêtez d’apprendre. Vous arrêtez de lire de la théorie. Vous arrêtez de lire sur autre chose que ce qui participe du combat immédiat».

L’affaiblissement intellectuel est un problème de luxe. Beaucoup dans l’Amérique de Trump sont confrontés à des urgences matérielles, comme la déportation ou la perte de leur assurance santé. Un projet de décret fuité et révélé vendredi dernier envisagerait d’utiliser la Garde nationale pour rassembler et détenir les immigrants sans papiers, idée qui va répandre la terreur même si elle n’est jamais appliquée. Comparé à cela, les attaques par déni de service que Trump mène contre notre attention ne sont rien. Mais elles ont quand même détruit la trame de la vie quotidienne de ce pays.

Les mensonges délibérés de Trump

Chaque jour voit naître un nouvel affront trumpien qui, dans une présidence ordinaire, provoquerait un scandale dont les effets perdureraient pendant un long moment: menace d’envahir le Mexique ostensiblement proférée à la légèrerejet désinvolte de l’idée d’un potentiel État palestinien, querelle avec un journaliste, un acteur ou un grand magasin. Trump ment tellement qu’on croirait qu’il se moque délibérément de l’impuissance de la vérité. Il tire un profit éhonté de sa position et se repaît de notre incapacité à l’arrêter. Son plus proche conseiller est un raciste débraillé qui considère la propagandiste nazie Leni Riefenstahl comme un modèle. Une de ses conseillères haut placée utilise sa position au sein de l’administration pour faire l’article au profit de la ligne de vêtements de travail en polyester de la fille du président, violant ouvertement les règles déontologiques. Trump lui-même est soit empêtré dans une relation subversive avec Vladimir Poutine, soit désireux d'en donner l’impression. Lui et sa clique élèvent le patriotisme au rang d’obsession tout en prenant un plaisir aussi pervers qu’antinomiste à profaner la présidence.

Ceux d’entre nous appartenant à la majorité croissante d’Américains qui détestent ce qui est en train de se passer se regardent et se disent: ce n’est pas normal. Mais soyons honnêtes: au bout d’un mois, cet état permanent de panique malsaine entrecoupée d’explosions d’indignation frénétique commence à être plus normal qu'il ne le devrait.

Quand je retrouve quelqu’un pour déjeuner ou prendre un café, au bout d’une heure de déconnexion nous reprenons prudemment nos téléphones en nous demandant quelle nouvelle horreur s’est produite pendant notre absence. Mon esprit est devenu primitif. Je m’accroche à l’espoir vague que la communauté des renseignements va nous sauver. Autrefois, les complexités morales du concept d’un État dans l’État qui saperait un président élu mais compromis m’auraient intriguée. Maintenant je pense juste: Virez-le, par n’importe quel moyen.

Pas assez de militants

Dans Commentary, John Podhoretz, conservateur anti-Trump, s'inquiète à l’idée que de potentielles tentatives des démocrates de destituer Trump au titre d’éventuelles violations légales et constitutionnelles puissent déclencher «une violence politique telle que nous n’en avons pas vu depuis 50 ans, et peut-être même que nous n’en avons pas vraiment connu dans ce pays à l’époque moderne. Ceux qui pensent que Trump est une menace à nulle autre pareille…pour notre style de vie démocratique se retrouveront face à ceux qui estiment que les élites ont recours à des moyens illicites pour évincer le président des États-Unis légitimement élu». J’espère que ce n’est pas vrai. Mais si ça l’est, cela signifierait que le problème des anarchistes black bloc n’est pas qu’il s’agit de vandales adolescents qui ne respectent pas les valeurs progressistes telle que la liberté d’expression. Cela signifierait que le vrai problème c’est qu’ils ne sont pas suffisamment nombreux, et que contrairement à leurs ennemis de droite, ils ne sont pas armés. Cela signifierait que le vrai problème, ce n’est pas qu’il y a trop de militants de gauche mais qu’au contraire, il n'y en a pas assez.

Parler de Trump comme d’une menace pour notre style de vie démocratique revient à minimiser la gravité de la crise. Le principal problème est qu’en ce moment, l’Amérique n’est pas vraiment une démocratie. Certains conservateurs vous diront qu’elle n’a jamais été censée en être une—elle a été conçue comme une république constitutionnelle. Ces dernières années cependant, la distinction était surtout théorique car il existait généralement une certaine correspondance entre les intentions d’au moins une majorité relative d’électeurs et le résultat des élections (sauf en 2000 évidemment). Ce n’est plus le cas. La majorité des gens ne voulaient pas élire Trump. La majorité des gens désapprouvent ce qu’il fait. Mais la majorité des gens ont peu de pouvoir.

Pire encore, cela pourrait bien ne pas changer avant longtemps. Peu importe la haine qu’inspire Trump, les professionnels de la politique nous rappellent que la géographie ne sera pas particulièrement favorable aux démocrates en 2018, lorsqu’ils devront défendre 25 sièges au Sénat alors que les républicains n’en auront que 9 en jeu. «Voir les démocrates reprendre le contrôle du Sénat, qu’ils ont perdu en 2014, est presque impossible à imaginer», avançait le Los Angeles Times de manière très convaincante la semaine dernière. À la chambre, le redécoupage opportuniste des circonscriptions électorales et le fait que les progressistes s’agglutinent dans les grandes villes donnent un avantage énorme aux électeurs ruraux blancs et des grandes banlieues. Dans FiveThirtyEight, Harry Enten nous dit que si les démocrates remportent 10% de voix de plus que les républicains, ils pourront peut-être—peut-être—prendre le contrôle de la Chambre. Même si une majorité d’Américains veut élire un Congrès capable de réfréner Trump, il est loin d’être évident qu’ils en soient capables. Quelque part nous préférons considérer que cela en dit plus long sur la stratégie des démocrates ou sur les préférences géographiques des progressistes plutôt que sur notre système de gouvernement.

Pendant ce temps, dans tous les États-Unis les élus républicains du Congrès traitent leurs électeurs contestataires avec un mépris encore inédit. Vice rapporte que plus de 200 élus républicains du Congrès ne tiennent pas les traditionnelles réunions dans les mairies pendant les vacances parlementaires de février. En Californie, l’élu républicain Dana Rohrabacher a qualifié les habitants démocrates de sa circonscription qui réclament à grands cris un meeting de ce genre «d’obstructionnistes imbus d’eux-mêmes» et «d’ennemis de l’autonomie politique et de la démocratie américaines». Au Tennessee, l’élu du Congrès John Duncan Jr. a rédigé une lettre où il rejetait la demande de forum ouvert des électeurs de sa circonscription, en disant qu’il ne fournirait pas «des occasions de hurler à des extrémistes, des dingues et des radicaux». Trump lui-même, dans un rare moment de lucidité de sa conférence de presse détraquée de la semaine dernière, a envoyé paître les désespérés qui demandaient à être entendus par leurs représentants politiques. «Je sais que vous pouvez dire: “Oh, Obamacare”» a dit Trump en semblant reconnaître une objection généralisée au projet d'abrogation du parti républicain.

«Enfin, ils remplissent nos meetings avec des gens dont on se demande bien comment ils ont pu arriver là, mais ce ne sont pas les républicains que nos représentants représentent.»

Ce gouvernement est fait pour le peuple de Trump, uniquement pour le peuple de Trump.

Trump ne va pas nettoyer

Pendant la campagne, lorsque certains républicains émettaient des doutes à propos de Trump, un progressiste pouvait encore imaginer que sous notre répugnance partisane mutuelle il existait encore une communauté civique fondatrice qui cimentait le pays. Hillary Clinton avait misé toutes ses aspirations dessus. Elle ne disait pas que Trump était un républicain typique mais que les républicains valaient mieux que Trump. Elle se trompait. Au Congrès, les républicains ont regardé sans rien dire Trump réduire la crédibilité américaine en lambeaux devant le reste du monde, terroriser les immigrants et flirter avec la trahison. Aujourd’hui, nous pouvons constater qu’il n’y a rien—aucune sorte de dépravation sexuelle, de corruption, d’ingérence par des adversaires étrangers—que les républicains abhorrent davantage que les démocrates, ni rien à quoi ils n’accordent plus de valeur que le pouvoir.

Il s’avère que certains conservateurs anti-Trump avaient des doutes sur le président non pas parce que c’est un homme autoritaire et cruel, mais parce qu’ils s’inquiétaient secrètement à l’idée qu’il ne soit pas assez cruel et autoritaire. «J’ai beaucoup d’amis de droite qui n’ont pas soutenu la présidence de Donald Trump», a écrit le conservateur Erick Erickson après la dernière conférence de presse de Trump.

«Ils pensaient que c’était un progressiste caché qui passerait à gauche dès qu’il serait élu ou à la première difficulté. Or en réalité il est largement resté dans les clous. Hier, pratiquement tous ces amis à moi que Donald Trump n’intéressait pas vraiment et n’intéresse toujours pas se sont mis à l’aimer.»

Trump ne va pas nettoyer le marigot des prises d’intérêt de Washington, donner aux États-Unis un statut respecté dans le monde ni ramener les emplois industriels. Mais il donne à la droite une chose à laquelle elle aspire bien davantage: la vengeance. «Il est un moyen pour parvenir à une fin, et cette fin est d’enfin rendre [le pouvoir] à un groupe de gens qui se comportent en élitistes culturels et insistent pour dire que les gens de bonne foi et de bonne conscience se conforment à des valeurs qui ne reflètent pas ce qu’ils sont plutôt que d’embrasser une culture du vivre et laisser vivre», explique Erickson.

Erickson a raison pour ce qui est des motivations des conservateurs, bien qu’il soit un peu fort de café de décrire ceux qui acclament Trump parce qu’il terrifie les Américains qui ne pensent pas comme eux de «gens de bonne foi et de bonne conscience». Quel que soit le nom que vous leur donnez, en adoubant Trump les républicains se sont assurés que le territoire commun qui existait en Amérique —cet espace où nous pourrions débattre de ce à quoi ressemble une culture du vivre et laisser vivre— a été brûlé et recouvert de sel. Si l’Amérique survit à cette présidence, on dirait d’ores et déjà qu’une sorte de commission de vérité et de réconciliation sera nécessaire pour reconstruire une forme de gouvernement apte à fonctionner. Et nous n’en sommes qu’à la fin du premier mois. Joyeuse fête des présidents.

Michelle Goldberg
Michelle Goldberg (8 articles)
Journaliste à Slate.com
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