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Pourquoi les femmes espacent de plus en plus leurs shampoings

Daphnée Leportois, mis à jour le 27.02.2017 à 9 h 08

L'avenir est-il aux cheveux sales? Espacer ses shampoings ou bannir tout produit industriel sur son cuir chevelu est une façon de se dégager des (op)pressions capillaires faites, essentiellement, aux femmes. Mais sans faire sauter avec toutes les injonctions cosmétiques.

Cet écart des normes capillaires a pour objectif de sortir de l’agression industrielle, tant dermatologique que marketing | nosha via Flickr CC License by

Cet écart des normes capillaires a pour objectif de sortir de l’agression industrielle, tant dermatologique que marketing | nosha via Flickr CC License by

Michael Angelo est styliste et propriétaire d'un salon de coiffure à Manhattan. Il y a quelques semaines, il faisait cette étrange révélation au New York Times: «La vérité, c'est que certains de mes clients hommes viennent me voir et me demandent de dire à leurs copines, à leurs épouses, à leurs maîtresses, qu'elles doivent se laver les cheveux. Parce qu'elles puent! Vous seriez choqués si vous saviez combien de gens viennent me dire “Ho, il y a dix jours je me suis fait faire un brushing, j'ai fait une session de vélo intense ce matin, et je ne me suis pas lavé les cheveux une seule fois”.»

Les flacons de shampoing sont-ils devenus ringards? Ont-ils perdu leur stationnement illimité sous la douche? Outre-Atlantique, la tendance n’est semble-t-il plus au shampoing moussant, selon l'article du New York Times. Ces dames n’utiliseraient que des shampoings secs entre leurs séances espacées d’environ dix jours de lavage-brushing dans des «blow dry bars». Aucun pourcentage de la population concernée (qui semble, il faut le noter, avoir les moyens de faire faire son brushing ou d’aller chez le coiffeur à Manhattan) n’est donné.

En France, on ne peut que constater que les recherches Google des termes «shampoing sec» ou «no shampoo» ont fortement augmenté. Et une petite observation empirique nous laisse songer qu'autour de nous aussi, le shampoing est un peu moins en odeur de sainteté que par le passé.

La Fédération des produits de beauté (Fébéa) nous confie, en attendant les chiffres panels fin février, «supposer une petite baisse des ventes de produits capillaires». Ce à quoi on peut ajouter la profusion de vidéos YouTube et de posts de blog fournissant un mode d’emploi à qui voudrait réaliser son shampoing naturel à la maison ou utiliser bien comme il faut un shampoing sec. Et si cette résistance à l’«usage fréquent» se fait jour, ce n’est pas forcément pour remettre en cause les injonctions qui pèsent sur la chevelure, principalement des femmes.

L'une des raisons premières de cet écart des normes capillaires est pourtant militante. L’objectif: sortir de l’agression industrielle, tant dermatologique que marketing. Christophe, 25 ans, a essayé il y a trois ans d’espacer ses shampoings pour soutenir sa copine de l’époque, qui s’essayait à un mode de vie vegan. Soline*, 30 ans, explique que sa décision de passer au shampoing bio DIY est partie d’«une réflexion sur la surconsommation et d’une envie en tant que consommatrice de reprendre le pouvoir en regardant ce qu’il y a sur l’étiquette». Elle a donc pris la porte de sortie du consumérisme à tout-va, d’autant que ce choix a aussi l’avantage de lui coûter moins cher:

«J’avais envie d’arrêter de donner de l’argent à des gens qui mettent n’importe quoi dans leurs produits. Je suis aussi fauchée et passer au bio coûte moins cher. Mon budget nettoyage a vachement baissé. Surtout que ce sont des formules très concentrées donc il n’y a pas besoin d’en mettre des tonnes. J’achète un shampoing solide tous les six mois. Et le fécule de maïs que j’ai acheté il y a un an, j’en ai encore pour un an.»

Justine, 24 ans, a, elle, «commencé à vouloir bannir les produits issus de l’industrie cosmétique» en janvier 2016. Elle a d’abord remplacé le gel douche par du savon de Marseille et a ensuite «banni les shampoings conventionnels et opté pour un produit solide et 100% naturel». «C’est clairement du boycott des produits industriels en général, qui mettent la santé du consommateur en danger», appuie-t-elle. Car «[s]a motivation première a été [s]a santé dermatologique et capillaire» –même si «des raisons écologiques ont largement conforté [s]on choix au fil du temps, notamment par rapport à la pollution de l’eau et aux déchets générés par les emballages».

Flemmardise militante

Idem pour Soline, qui voulait aussi ne «pas mettre trop de conneries», c’est-à-dire trop de produits agressifs, sur ses cheveux. Derrière leur acte militant, l’idée est de prendre soin de soi, de son corps et de respecter la nature du cheveu. C’est parce que Tania*, 30 ans, avait «les cheveux très abîmés (à force, cela faisait comme des toutes petites pellicules très sèches)» qu’elle s’est tournée vers les shampoings naturels ou bio et tente aussi de les espacer le plus possible. Idem pour Ana, 29 ans, qui a opté pour les shampoings naturels après avoir été traitée par cortisone liquide pure en raison d’un problème de cuir chevelu: «C’est pour éviter d’agresser mes cheveux et mon corps.»

Selon l’anthropologue Christian Bromberger, auteur de l’ouvrage Les sens du poil – Une anthropologie de la pilosité (Créaphis Éditions, 2015), «cela rejoint la tendance actuelle à aller vers le naturel sur le plan alimentaire, médicamenteux et cosmétique».

À la frontière entre activisme et attention presque médicale consacrée à sa chevelure, c’est aussi parfois par paresse que certaines femmes se mettent à espacer les shampoings: «Je les lave max deux fois par semaine, raconte Stéphane, 34 ans. J’ai calculé le maximum de jours pour les laver le moins possible avant de me sentir crade ou que ça démange, et ça correspond à quatre jours.» Marion, 29 ans, est, elle, «sur une fréquence de dix à quinze jours», avec un maximum à seize jours sans shampoing classique:

«Une petite douche rapide peut prendre cinq minutes. Mais si je me lave les cheveux ça prend toujours une heure. C’est une grosse corvée. Ça donne froid à la tête, il faut passer du temps à les laver, les sécher… Du coup, j’attends qu’ils soient sales. J’ai l’impression de respecter plus le cheveu. J’attends qu’il me dise de le laver! Et ça permet aussi de s’émanciper du côté consumériste. Tant que ça ne démange pas et qu’ils ne sont pas d’aspect huileux, j’attends.»

«Au vu du temps que cela requiert de se mettre au diapason de toutes ces injonctions, il n’est pas étonnant qu’émerge un mouvement de libération»

Christian Bromberger, anthropologue

Quitte à forcer les prolongations deux à trois jours supplémentaires à l’aide d’un shampoing sec dès que les premières racines grasses apparaissent. «C’est trop pratique pour moi qui suis une grosse flemmarde, confirme Soline. Quand t’as les cheveux sales, tu mets du shampoing sec, tu as des résultats de suite.» Ce qui ne surprend pas Christian Bromberger: «Nous sommes tellement obsédés par l’hygiène et la propreté, c’est tellement contraignant, surtout au vu du temps que cela requiert de se mettre au diapason de toutes ces injonctions, qu’il n’est pas étonnant qu’émerge un mouvement de libération de ces contraintes.»

Et c’est bien pour cela que Christophe, qui n’est plus avec sa copine vegan et est revenu à un shampouinage quotidien, a quand même conservé une petite technique qu’il utilise quand il manque de temps le matin: «Sur le principe du shampoing sec qui absorbe le sébum, j’utilisais de la Maïzena. Si jamais je suis en galère et si je dois partir précipitamment, un coup de Maïzena et ça repart.»

Injonctions décapantes

Sauf qu’en fait, derrière cette envie de protéger la planète, son corps et de lutter contre la consommation à outrance de produits de beauté loin d’être nécessaires, s’intercalent de nouvelles injonctions, pas toujours scientifiquement fondées ni même conscientes. Soline considérait ainsi qu’elle se shampouinait à outrance: «Je faisais trop de shampoings, tous les deux jours. Donc j’ai décidé d’espacer.» Même constat du côté de Tania, à qui «une coiffeuse a dit que les shampoings du commerce voire ceux de pharmacie étaient trop agressifs»: «Je les ai donc espacés en espérant que mes cheveux regraisseraient moins vite au fil du temps.»

L’idée sous-jacente étant que le sébum est une réaction à l’agression du cuir chevelu par les shampoings et qu’en espaçant les lavages ce dernier retrouvera son rythme naturel et que les glandes sébacées réduiront la dose. Ce que confirme, en partie, le docteur Philippe Assouly, dermatologue au Centre Sabouraud, spécialisé dans les cheveux, de l’hôpital Saint-Louis (Paris): «C’est vrai que si on agresse beaucoup la peau elle produit plus de sébum. Et c’est pareil pour le cuir chevelu.»

Mais ce n’est pas pour autant que d’espacer les shampoings diminuera considérablement la production de sébum. D’une part, parce que les produits aujourd’hui fabriqués par l’industrie sont plus «doux», souligne le dermatologue: «Ils ne décapent pas trop et ont l’avantage de bien mousser pour éviter que les gens en mettent trop. Les labos font des efforts colossaux pour trouver des produits moins agressifs.» (Ne mentez pas, on sait bien que, si vous trouvez que ça ne mousse pas assez, vous allez ajouter du shampoing pour mieux laver…) Sans oublier le greenwashing.

D’autre part, si on utilise un shampoing sec mais qu’on brosse fortement ses cheveux pour éliminer les rebuts, ça va «stimuler les glandes sébacées encore plus qu’un shampoing»«le shampoing sec absorbe le sébum et les squames, donc si on brosse comme un dingue pour éliminer ce qui a été pompé, on crée une irritation et on n’est pas gagnant». Et puis il n’y a pas de règle en ce qui concerne le rythme des shampoings, ponctue-t-il. Cela dépend de l’âge (les femmes ménopausées par exemple ne produisent plus autant de sébum) et du lieu où l’on vit (en ville, les cheveux sont davantage en contact avec les polluants).

Propreté marketée

Justine, elle, a quand même réussi, au bout d’un an et malgré une vie urbaine, à bannir totalement le shampoing. Elle se rince désormais les cheveux uniquement à l’eau claire. Et dit avoir dû faire preuve «d’effort et de patience, le temps que le cheveu sorte du cercle vicieux provoqué par les shampoings industriels» et surtout «assumer au début des racines souvent grasses ou des cheveux constamment attachés». Car, oui, «sortir du discours “se laver, c’est être propre”, c’est très dur dans notre société, poursuit-elle. Quand j’ai annoncé à une amie, qui venait de me complimenter sur mes cheveux au réveil, que c’est parce que je ne les lavais plus, elle est restée bouche bée. Parce que, pour elle, c’est juste crade, point –le fruit d’années de matraquage publicitaire».

«Dans l’imaginaire des gens, c’est sale. Les gens te prennent pour un crado»

Marion, 29 ans, se lave les cheveux deux à trois fois par mois

Un cap que tout le monde n’est pas prêt à franchir. La preuve, Marion a honte de dire qu’elle se lave aussi peu fréquemment les cheveux. «Dans l’imaginaire des gens, c’est sale. Les gens te prennent pour un crado. C’est comme si j’avouais que je ne me lavais que tous les trois jours au motif que je ne sens pas mauvais…»

Alors que, insiste le docteur Assouly, «il n’y a pas d’obligations de laver souvent ses cheveux. Le cuir chevelu est certes une zone de forte sudation et le shampoing est là pour supprimer le sébum, les squames, parce que notre peau se renouvelle par cycle de vingt-et-un jours, le cuir chevelu y compris, mais on peut faire un shampoing par semaine si l’on sue peu et que l’on n’a pas de pellicules».

C’est que le standard du No-Poo ou du shampoing naturel, sec ou non, recoupe celui plus classique et esthétique des cheveux souples et soyeux. Tania utilise le dernier jour un shampoing sec, «pour “tenir”, sinon je ne suis pas sortable», précise-t-elle. Le témoignage de Justine va dans le même sens: «Je ne peux pas dire que la démarche relève d’une quelconque résistance face aux standards esthétiques. Au contraire: mon objectif est d’avoir de beaux cheveux.» Sauf que, pour elle, «c’est justement sans shampoing qu’on peut y parvenir».

En atteste aussi le titre de cet article paru sur le site du féminin Marie Claire: «Comment espacer les shampoings sans avoir les cheveux gras?» «On ne sort pas de cette injonction esthétique à avoir le cheveu souple, propre, pas huileux et en même temps sans aucun frisottis, relève Christian Bromberger. Ce n’est pas un mouvement totalement alternatif ni contestataire mais intervallaire. C’est une revendication qui ne s’assume pas totalement. Il y a une volonté de naturel médical pour ainsi dire mais pas culturel.» Signe que la révolution capillaire n’est pas encore au poil.

* — Son prénom ainsi que tous ceux suivis d’un astérisque ont été modifiés à la demande des personnes ayant témoigné. Retourner à l'article

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (25 articles)
Journaliste
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