Monde

En Grande-Bretagne, le Brexit joue avec les mots

Tim Oliver, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 25.02.2017 à 12 h 36

La décision de Londres de sortir de l'Union européenne a donné lieu à une impressionnante floraison lexicale, bon reflet de la complexité du processus.

Un manifestant avec une pancarte «No Brex Please, We're British» (jeu de mots sur la pièce de théâtre No Sex Please, We're British), le 2 juin 2016 à Londres. mazz_5 via Flickr CC License by.

Un manifestant avec une pancarte «No Brex Please, We're British» (jeu de mots sur la pièce de théâtre No Sex Please, We're British), le 2 juin 2016 à Londres. mazz_5 via Flickr CC License by.

Qu'on l'apprécie ou pas –et beaucoup ne l'aiment pas du tout–, «Brexit» est devenu un mot bien établi de la langue anglaise. Il n'est néanmoins qu'un de ceux façonnés pour décrire la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne.

«Brexit» est un exemple de mot-valise, né de la fusion de deux mots. «Brunch» en constitue un exemple utile, l'affreux «Brangelina» un autre qui l'est beaucoup moins. Pour certains puristes de la langue anglaise, «Brexit» ne vaut pas beaucoup mieux, et laisse un goût tellement amer en bouche que l'un d'entre eux l'a décrit comme «un mot-valise si affreux qu'il est surprenant que ce ne soient pas les Allemands qui l'aient inventé».

L'Académie italienne de langue date le terme de 2012, et on n'a pas manqué de remarquer qu'il est techniquement inadéquat puisque c'est le Royaume-Uni (dont la Grande-Bretagne ne forme qu'une partie) qui va quitter l'Union européenne. Malheureusement pour ceux situés de l'autre côté de la mer d'Irlande, l'«UKxit» (ou «UKsodoff») ne s'est pas imposé.

La «Brexplosion» de mots liés au Brexit ne montre pas de signes d'essoufflement: la simple recherche effectuée pour écrire cet article m'a fait tomber sur les mots «Brexicon» (lexique du Brexit), «Brentry», qui désigne l'entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne en 1973, et «Brexatom», qui désigne la sortie de la Grande-Bretagne d'Euratom, la Communauté européenne de l'énergie atomique. J'ai été tellement étonné et ébloui par tous ces nouveaux mots qu'en novembre dernier, j'ai commencé à dresser un dictionnaire du Brexit, dont voici les meilleures et les pires entrées.

«Arc-en-ciel de Brexit» et «cinquante nuances de Brexit»

Nous nous sommes tous accoutumés au débat entre le «Brexit dur» et le «Brexit doux». Entre les deux –pardon, in-bretween– se déploie un véritable arc-en-ciel de Brexit. Oui, le terme «Rainbow Brexit» a bien été utilisé, tout comme l'ont inévitablement été (et j'admets y avoir pris part) les «cinquante nuances de Brexit».

Theresa May a elle-même essayé de définir le Brexit comme un «Brexit rouge, blanc et bleu». À la place, elle risque de découvrir, lors d'un petit-déjeuner de travail du Conseil européen, que c'est finalement un «Brexit continental» qui lui sera servi, sans une miette des si désirés œufs et bacon du «Full English Brexit». Peut-être que le mieux qu'elle puisse obtenir ait que la City ait droit à des œufs baveux et frits des deux côtés: un «Brexit Over Easy».

Si elle, ou plus probablement les députés de base conservateurs eurosceptiques, ne peut parvenir un tel accord, nous pourrions avoir droit à un «Brexit sale». En cas d'échec d'un accord, on pourrait même aller jusqu'à un «Brexit à tombeau ouvert» («Cliff Edge Brexit») là où certains espéraient un «Smexit», un Brexit intelligent.

La suggestion du ministre du Brexit, David Davis, selon qui la Grande-Bretagne pourrait payer pour accéder au Marché commun, équivaudrait à un «Brexit through the gift shop» –pour sortir du musée, il faut passer par la boutique de souvenirs. Et il faudra s'alarmer pour Larry, le chat de Downing Street si, comme l'évoque The Economist, on en arrive à parler d'un «Brexit de Schrödinger».

Si David et May échouent, ils pourraient devoir faire face à des «Brécriminations» provoquées par un «Brexit sanglant». Un sang qui pourrait être le leur, dégoulinant des couteaux que les députés eurosceptiques leur planteront très vite dans le dos s'ils capitulent face à l'UE – c'est ce que l'on appellerait une «Brexit wound».

La chute de Theresa May pourrait résulter en un demi-tour vers un «Breturn», ou peut-être donner à Jeremy Corbyn l'impulsion dont il a besoin pour impulser un «Lexit». Pendant ce temps-là, l'Union européenne pourrait être tentée d'infliger une «Brexpulsion» à la Grande-Bretagne dans l'espoir que l'enfant gâtée de l'intégration européenne aille se faire voir, bruck off. On peut seulement espérer que cela ne la pousse pas à sauter dans les bras de l'Amérique de Donald Trump, ou de n'importe quel pays que son désespoir la pousserait à câliner, pour un «Brexit non protégé». Ce qui pourrait se finir en «Brarmageddon» avec beaucoup de «Bregrets» et de «Bremords».

Le satirique News Thump nous a rendu un fier service en nous résumant les souhaits de la population d'une expression: «Amazing technicolour Dreambrexit», c'est à dire «un étonnant Brexit de rêve en technicolor».

«Czech out» et «Nicoseeya»

Le débat sur le Brexit a aussi fait naître des termes pour la possible sortie de tous les autres pays membres. Certains sont relativement évidents –et du coup assez ennuyeux– comme «Grexit», «Spexit» ou celui dont nous parlerons tous en 2017, «Frexit». Grâce au site Quartz, nous avons droit à des créations plus imaginatives. Les Tchèques vont passer à la caisse («Czech out»), les Chypriotes lancer un «Nicoseeya», les Lettons crier «Lat-me-out», mais pas avant que Malte n'ait hurlé «Maltavista» et que les Luxembourgeois aient eu le temps de se dire «Luxgetoutahere». Et en ce qui concerne l'Allemagne –l'État membre dont le leadership constitue une question de vie ou de mort pour l'Union européenne–, quelle expression plus appropriée pourrions nous trouver que «Angeleave Merkel»?

Et ne pensez pas que ce petit jeu s'arrête avec l'Europe. 2016 nous a aussi donné le «Brexit américain», c'est à dire Donald Trump (dont l'élection a été, selon ses propres mots, un «Brexit plus plus plus»). Ce qui a poussé certains Américains à songer à une fuite vers le nord, également connue sous le nom de «Canadexit».

«Brexodus» et «crise brexistentielle»

Le combat pour le Brexit est mené par une armée de «Bremainers», «Bremoaners», «Remoaners» et «Remainiacs», qui pointent que le «Brexodus» est en train de causer une «Brévastation» de l'économie britannique. Ils sont accusés de souffrir d'une «crise brexistentielle» qui, comme l'a pointé Slate.com, les voit passer par les cinq habituelles étapes du deuil: «Brenial», «Branger», «Brargaining», «Brepression» or «Debression», «Bracceptance» ou –pire– «Euukceptance».

En face d'eux, on trouve les «Brexiteers», que les résultats du référendum ont laissé «brextatiques» et qui sont guidés par des rêves «brexcitants» de «Liberté, égalité, brexité». S'il est possible que certains éprouvent maintenant du «regrexit», d'autres s'accrochent à des croyances impossibles (sans doute en tant que «Brexperts») et croient probablement qu'ils peuvent invoquer l'article 50 en chantonnant «Brexitjuice, Brexitjuice, Brexitjuice». On les accuse d'être en plein «Brenial» face à l'impossibilité de remplir les promesses de la campagne du «Leave». Nick Clegg les a surnommés les «Breniers», terme si violent qu'il a assez vite conduit à des appels à sa démission («Breleave») et à des «Brelete your account».

Nous n'avons pas encore vu le Brexit embourbé dans une affaire de corruption, mais un «Brexitgate» n'est qu'une question de temps. Une autre chose que les Brexiteers veulent éviter, c'est de connaître le destin de l'ancien député conservateur Zac Goldsmith, issu de leurs rangs, qui a subi une humiliante défaite électorale des mains des pro-Union européenne libéraux-démocrates, ce que l'on a appelé le «Zaxit».

Le Brexit, c'est comme une boîte de chocolats

Je ne peux pas écrire un article comme celui-ci sans aborder toutes les adaptations de films, de musiques et de livres à propos du Brexit. La liste est sans fin car «le Brexit est comme une boîte de chocolats: on ne sait jamais sur quoi on va tomber».

L'année écoulée a certainement été 2016, une odyssée du Brexit où nous avons effectué un Brexit through the looking glass en approuvant cette Crazy Little Thing Called Brexit qui nous a emmenés dans un Magical Mystery Brexit Tour. Pour une explication, il vous faudra vous tourner vers Monty Python’s The Meaning Of Brexit ou The
Hitchhikers Guide to Brexit
.
Pour les Bremoaners, cela a été un Brexit Without a Cause, A Minority Brexit, A Brexit Too Far et un Inglorious Brexit. Tout cela devrait justifier un No Brexit Please, We’re British et, s'ils pouvaient décider, ils opteraient pour un Never Gonna Give You Brexit.

Les difficultés à déterminer la suite montrent que le Brexit Show a tourné à la farce, pas très éloignée de My Big Fat Greek Brexit. The Man From Brexit, David Davis, est accusé de vouloir ramener la Grande-Bretagne aux années 1950: il n'est pas surprenant qu'il veuille Carry on Brexit. Il sera conscient de la frustration grandissante des Brexiteers Waiting for Brexit, de leur peur d'un Brexit Recall et du scénario où ils devraient se consoler d'un No Brexit No Cry.

Pour peu que le Brexit se termine sur un compromis, nous aurons alors A Tale of Two Brexits («It was the best of Brexit, it was the worst of Brexit»)... Mais pour beaucoup, néanmoins, nous sommes en plein Dr Strangelove, or How I Learned to Stop Worrying and Love the Brexit: il leur faudra juste se faire à The Good, the Bad and the Brexit lors de leur vie sur Brexit Island, même s'ils connaîtront sûrement un Nightmare Before Brexit.

Pour finir, la Grande-Bretagne que je connais et que j'aime n'existerait plus si personne ne faisait le lien entre tout cela et James Bond (cela a été le cas). Theresa May (00Brexit) a une Licence to Brexit, même si cela signifie Leave and let die. Des retards dans les négociations, ou un accord sur une transition de plusieurs années, verraient certains clamer qu'elle a opté pour Brexit Another Day. Pour l'instant, elle a sa View to a Brexit, mais aura vite besoin de fournir davantage qu'un Spectre ou un Quantum of Brexit à ses députés. Si elle échoue à leur donner ce qu'ils réclament, ils lui diront que The Brexit is not enough. Et si le «Breturn» se produit, alors peut-être que la phrase You only Brexit twice deviendra envisageable. Ou finirons-nous face à des cas de Brexit is Forever, Brexit never dies et From Brexit with Love?

Cet article a été originellement publié en anglais sur le blog de la London School of Economics.

Tim Oliver
Tim Oliver (1 article)
Chercheur spécialisé dans les relations entre Europe et Amérique du nord à la London School of Economics
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte