Monde

Minarets: une victoire des extrêmes et des intégristes

Henri Tincq, mis à jour le 01.12.2009 à 17 h 03

En flattant l'islamophobie, l'extrême-droite fait le jeu des intégristes.

La rapidité avec laquelle l'extrême-droite et une partie de la droite européennes se sont emparées de l'interdit des minarets en Suisse en dit long sur la montée des sentiments antimusulmans et sur l'instrumentalisation politique de ce rejet. En France, Marine Le Pen veut chasser «tous les signes ostentatoires des groupes politico-religieux musulmans à la limite de la provocation». L'interdiction des minarets est désormais réclamée par tous les partis nationalistes et groupes populistes qui, en Europe, ont intérêt à flatter l'islamophobie ambiante.

Celle-ci s'exprime d'autant plus librement que, comme le montrent toutes les enquêtes d'opinion sur les valeurs et les croyances en Europe, partout recule le sentiment religieux et avance la disgrâce de Dieu. La sécularisation peut s'exprimer à la fois dans une juste laïcité respectueuse de toutes les religions ou, comme c'est le cas aujourd'hui, dans une laïcité militante, intolérante à l'égard de toute forme d'expression publique de la religion.

On dira qu'il faut distinguer l'islam des autres religions et qu'il ne viendrait à l'idée de personne d'interdire les clochers comme on veut interdire les minarets. Certes, la montée des sentiments antimusulmans est le fruit de tensions intégristes et communautaristes dans lesquelles l'islam est souvent impliquée. L'invocation permanente du nom de Dieu dans les conflits du monde en Afghanistan, au Proche-Orient, en Irak, hier en Irlande, au Kosovo ou au Cachemire a fini par décourager même les agnostiques les plus ouverts à l'idée de transcendance.

C'est bien la place de la religion dans l'espace public qui est en débat. Dans une Europe sécularisée où le fait religieux est devenu étrange, sinon étranger, la construction d'un minaret, le port d'un voile, l'édification d'une «mosquée-cathédrale» sont devenus des archaïsmes insupportables. Cette montée du sentiment islamophobe est, en fait, le fruit d'une amnésie, d'un contresens, d'une injustice.

Une amnésie, d'abord. On oublie ce que l'Europe en particulier doit aux religions, y compris à l'islam. Elles ont structuré le lien social, édifié des civilisations. Si plus personne n'ignore ce que l'Europe doit au christianisme qui a labouré son sol, édifié ses chapelles et ses églises, inspiré ses artistes, jeté sur les routes des pèlerins, des prédicateurs, comment oublier que l'Europe est aussi redevable au «miracle musulman» du Moyen-Age, aux médecins, aux philosophes, aux savants, aux mathématiciens, aux astronomes et aux architectes de l'islam? Il faut rappeler que le canon de la médecine du Persan Avicenne (973-1050) fut enseigné dans les facultés européennes jusqu'au XVIIème siècle. Et qu'à vouloir concilier la foi et la raison, l'Andalou Averroes (1126-1198) a aussi fortement influencé les philosophes et théologiens chrétiens.

On dira que l'islam a rompu de lui-même avec cet âge d'or. C'est en partie vrai, mais comment ne pas voir aussi que lutter contre les minarets et toute visibilité de l'islam dans l'espace public est une façon de se couper de la mémoire et du patrimoine de l'Europe. C'est faire peu de cas de ceux qui, dans l'islam, milite contre ses dérives intégristes et pour sa rénovation intellectuelle et théologique.

Le contresens porte sur l'identification faite entre les jeunes immigrés et l'islam radical. Ils ont été «réislamisés», c'est-à-dire qu'ils ont redécouvert et réinterprété l'«islam du bled » transmis par leurs parents et qu'ils cherchent à l'adapter aux contraintes de la société moderne et sécularisée. Qu'elles sortent voilées ou non, qu'ils fassent du rap ou du théâtre, rien ne distingue plus aujourd'hui les jeunes musulmans des autres Français ou étrangers de leur âge qui peuplent les cités. Rien n'autorise donc à les confondre encore avec la caricature tracée d'eux par des revues ou des mouvements qui colportent la haine de l'étranger et font de tout pratiquant de l'islam un terroriste en puissance.

Enfin, il y a injustice. Injustice à l'égard d'un islam mis en cause alors que ses responsables modérés, trop mollement sans doute, répètent que le terrorisme islamiste n'a rien à voir avec la loi du Prophète. Injustice à l'égard d'une communauté musulmane dont on grossit arbitrairement les chiffres - 5 millions de Français et d'immigrés d'origine arabe, mais combien de pratiquants de l'islam? - comme pour exciter la peur d'une opinion déjà alarmée. Injustice d'une certaine laïcité de combat qui a fini par faire croire que la religion ne devait pas sortir de la sphère du privé.

Réclamer la construction de mosquées ou de minarets - dont les imams rappellent qu'ils ne sont pas une prescription religieuse et qu'ils peuvent s'en passer - ne signifie pas rejeter la République laïque. C'est au contraire fournir la garantie que l'islam peut se vivre tranquillement, comme minorité, dans une société occidentale. Et c'est donner naissance à la pluralité du fait islamique, traité le plus souvent en situation monopolistique dans les pays arabes. L'enjeu de cet espace public, qui manque à l'islam en Europe, n'est donc pas seulement la dignité du jeune musulman. Il est de favoriser à terme l'émergence d'un islam conjugué au pluriel. Exemplaire peut-être pour les pays musulmans.

Au delà des différences de législation, le choix est donc le même dans toutes les sociétés européennes: ou confiner la religion, au nom d'une stricte laïcité, à la seule sphère du privé. Le refus du port du voile à l'école ou celui des minarets relève de cette logique. L'interdiction de la burqa viserait une pratique plus minoritaire et particulirement discriminatoire pour la femme. Ou considérer les forces religieuses, dont l'islam, comme des partenaires adultes et majeurs de dialogue. En France, on entend trop souvent les responsables chrétiens, juifs ou musulmans se plaindre de devoir jouer les pompiers, dans les banlieues ou dans les affaires de sans-papier, alors qu'ils ne sont jamais, ou si peu, sollicités sur les grandes questions - éducation, immigration, exclusion, bioéthique - qui divisent la société.

En refusant la construction de mosquées et de minarets, on renvoie les musulmans à l'«islam des caves». On favorise l'ignorance et la stigmatisation et on fait le jeu des intégrismes. Ceux qui jouent ainsi avec le feu et s'emploient à vouloir chasser toute expression de l'islam dans l'espace public devraient y regarder à deux fois.

Henri Tincq

Lire également: Les minarets et les peurs suisses et La bataille des minarets

Image de Une: Une mosquée à Zürich avec un minaret Arnd Wiegmann / Reuters

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