Minarets: une victoire des extrêmes et des intégristes
En flattant l'islamophobie, l'extrême-droite fait le jeu des intégristes.
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La rapidité avec laquelle l'extrême-droite et une partie de la droite européennes se sont emparées de l'interdit des minarets en Suisse en dit long sur la montée des sentiments antimusulmans et sur l'instrumentalisation politique de ce rejet. En France, Marine Le Pen veut chasser «tous les signes ostentatoires des groupes politico-religieux musulmans à la limite de la provocation». L'interdiction des minarets est désormais réclamée par tous les partis nationalistes et groupes populistes qui, en Europe, ont intérêt à flatter l'islamophobie ambiante.
Celle-ci s'exprime d'autant plus librement que, comme le montrent toutes les enquêtes d'opinion sur les valeurs et les croyances en Europe, partout recule le sentiment religieux et avance la disgrâce de Dieu. La sécularisation peut s'exprimer à la fois dans une juste laïcité respectueuse de toutes les religions ou, comme c'est le cas aujourd'hui, dans une laïcité militante, intolérante à l'égard de toute forme d'expression publique de la religion.
On dira qu'il faut distinguer l'islam des autres religions et qu'il ne viendrait à l'idée de personne d'interdire les clochers comme on veut interdire les minarets. Certes, la montée des sentiments antimusulmans est le fruit de tensions intégristes et communautaristes dans lesquelles l'islam est souvent impliquée. L'invocation permanente du nom de Dieu dans les conflits du monde en Afghanistan, au Proche-Orient, en Irak, hier en Irlande, au Kosovo ou au Cachemire a fini par décourager même les agnostiques les plus ouverts à l'idée de transcendance.
C'est bien la place de la religion dans l'espace public qui est en débat. Dans une Europe sécularisée où le fait religieux est devenu étrange, sinon étranger, la construction d'un minaret, le port d'un voile, l'édification d'une «mosquée-cathédrale» sont devenus des archaïsmes insupportables. Cette montée du sentiment islamophobe est, en fait, le fruit d'une amnésie, d'un contresens, d'une injustice.
Une amnésie, d'abord. On oublie ce que l'Europe en particulier doit aux religions, y compris à l'islam. Elles ont structuré le lien social, édifié des civilisations. Si plus personne n'ignore ce que l'Europe doit au christianisme qui a labouré son sol, édifié ses chapelles et ses églises, inspiré ses artistes, jeté sur les routes des pèlerins, des prédicateurs, comment oublier que l'Europe est aussi redevable au «miracle musulman» du Moyen-Age, aux médecins, aux philosophes, aux savants, aux mathématiciens, aux astronomes et aux architectes de l'islam? Il faut rappeler que le canon de la médecine du Persan Avicenne (973-1050) fut enseigné dans les facultés européennes jusqu'au XVIIème siècle. Et qu'à vouloir concilier la foi et la raison, l'Andalou Averroes (1126-1198) a aussi fortement influencé les philosophes et théologiens chrétiens.
On dira que l'islam a rompu de lui-même avec cet âge d'or. C'est en partie vrai, mais comment ne pas voir aussi que lutter contre les minarets et toute visibilité de l'islam dans l'espace public est une façon de se couper de la mémoire et du patrimoine de l'Europe. C'est faire peu de cas de ceux qui, dans l'islam, milite contre ses dérives intégristes et pour sa rénovation intellectuelle et théologique.
Le contresens porte sur l'identification faite entre les jeunes immigrés et l'islam radical. Ils ont été «réislamisés», c'est-à-dire qu'ils ont redécouvert et réinterprété l'«islam du bled » transmis par leurs parents et qu'ils cherchent à l'adapter aux contraintes de la société moderne et sécularisée. Qu'elles sortent voilées ou non, qu'ils fassent du rap ou du théâtre, rien ne distingue plus aujourd'hui les jeunes musulmans des autres Français ou étrangers de leur âge qui peuplent les cités. Rien n'autorise donc à les confondre encore avec la caricature tracée d'eux par des revues ou des mouvements qui colportent la haine de l'étranger et font de tout pratiquant de l'islam un terroriste en puissance.
Enfin, il y a injustice. Injustice à l'égard d'un islam mis en cause alors que ses responsables modérés, trop mollement sans doute, répètent que le terrorisme islamiste n'a rien à voir avec la loi du Prophète. Injustice à l'égard d'une communauté musulmane dont on grossit arbitrairement les chiffres - 5 millions de Français et d'immigrés d'origine arabe, mais combien de pratiquants de l'islam? - comme pour exciter la peur d'une opinion déjà alarmée. Injustice d'une certaine laïcité de combat qui a fini par faire croire que la religion ne devait pas sortir de la sphère du privé.
Réclamer la construction de mosquées ou de minarets - dont les imams rappellent qu'ils ne sont pas une prescription religieuse et qu'ils peuvent s'en passer - ne signifie pas rejeter la République laïque. C'est au contraire fournir la garantie que l'islam peut se vivre tranquillement, comme minorité, dans une société occidentale. Et c'est donner naissance à la pluralité du fait islamique, traité le plus souvent en situation monopolistique dans les pays arabes. L'enjeu de cet espace public, qui manque à l'islam en Europe, n'est donc pas seulement la dignité du jeune musulman. Il est de favoriser à terme l'émergence d'un islam conjugué au pluriel. Exemplaire peut-être pour les pays musulmans.
Au delà des différences de législation, le choix est donc le même dans toutes les sociétés européennes: ou confiner la religion, au nom d'une stricte laïcité, à la seule sphère du privé. Le refus du port du voile à l'école ou celui des minarets relève de cette logique. L'interdiction de la burqa viserait une pratique plus minoritaire et particulirement discriminatoire pour la femme. Ou considérer les forces religieuses, dont l'islam, comme des partenaires adultes et majeurs de dialogue. En France, on entend trop souvent les responsables chrétiens, juifs ou musulmans se plaindre de devoir jouer les pompiers, dans les banlieues ou dans les affaires de sans-papier, alors qu'ils ne sont jamais, ou si peu, sollicités sur les grandes questions - éducation, immigration, exclusion, bioéthique - qui divisent la société.
En refusant la construction de mosquées et de minarets, on renvoie les musulmans à l'«islam des caves». On favorise l'ignorance et la stigmatisation et on fait le jeu des intégrismes. Ceux qui jouent ainsi avec le feu et s'emploient à vouloir chasser toute expression de l'islam dans l'espace public devraient y regarder à deux fois.
Henri Tincq
Lire également: Les minarets et les peurs suisses et La bataille des minarets
Image de Une: Une mosquée à Zürich avec un minaret Arnd Wiegmann / Reuters
Mis à jour le 01/12/2009 à 17h03









































A 16h 31, Soliste se demandait : "M Tincq met-il lui aussi de l'huile sur le feu ?
A la lecture de ce nouvel article, ce soir, la réponse est oui.
Pas une fois, alors que vous en êtes à votre troisième article sur le sujet, vous n'émettez l'idée que
1 - ce référendum suisse n'aurait pas pu avoir lieu en France
2 - s'il avait eu lieu il n'aurait dans doute pas eu le même résultat
3 - qu'il y a déjà au moins 1 600 mosquées en France.
Vous, vous préférez vous focaliser sur ce qu'en dit Marine Le Pen dont le parti aux dernières élections a culminé à 6,5%.
Je renvoie donc tous les lecteurs de slate.fr ainsi que vous-même, à l'analyse de Soliste sur votre article "Les minarets et les peurs suisses" qui me paraît beaucoup moins tendancieuse.
Peut-être, une fois n'est pas coutume, accepterez-vous de le lire ?
Il me semble que l'enjeu pour nos républiques occidentales est de parvenir à faire avec l'islam la même chose que ce qui a été fait avec la religion catholique, intégrer une vision séculière de la religion, par opposition à une vision régulière ou fixe, nécessairement quelque peu passéiste... La France a été dit-on fille aînée de l'église, pourquoi pas demain fille aînée de l'islam... Vaut-il mieux laisser à des pays rétrogrades et à des gens arriérés le droit exclusif de déchiffrer et expliquer le coran, ne vaut-il pas mieux laisser cette tâche aux meilleurs érudits musulmans de France et d'ailleurs ?
Ce qui m'exaspère systématiquement lorsque l'on évoque Averroës, c'est que l'on oublie tout aussi systématiquement de rappeler qu'il a été démis de ses fonctions pour ses écrits, exilé, et que, je crois, son œuvre n'a principalement dû sa survie qu'à ses traducteurs juifs.
L'Église n'était guère plus tendre à cette époque, certes, mais il ne me viendrait pas à l'idée de parler de "miracle catholique" lorsqu'on évoque Galilée quelques siècles plus tard...
Il ne me viendrait pas non plus à l'esprit de nier l'influence de grands penseurs issus du monde musulman dans la période que décrit l'auteur, mais en revanche, je ne les assimile pas à l'Islam. Oui, cet âge d'or de l'Islam a vu l'émergence de grands penseurs, non, même si ceux-ci étaient versés dans l'étude de la religion, il me parait étrange de les enfermer dans celle-ci.
Pour ma part, j'ai tendance à penser que les grandes découvertes sont le fait de savants qui ont souvent séparé leur foi de leur sujet d'étude. Dès lors, il me parait aberrant de parler de savants musulmans : en effet, pourquoi ne pas parler de savants catholiques ou juifs ? Et dans ces conditions, la conclusion qui s'impose ne serait-elle pas que, finalement, ces deux religions ont été plus favorables au développement scientifique, lorsque, naturellement, elles s'abstiennent de remettre en cause le darwinisme et d'affirmer que l'univers a été créé de la manière décrite par la Genèse ?
Je trouve le point de vue et le raisonnement de Monsieur Tincq sur cette question étrangement communautaristes, les appliquer à d'autres religions mène inévitablement à une comparaison et donc à des hiérarchisations.
La suisse est un modèle de structuration communautaire. Elle nous en montre un visage caricatural qui suscite en France des échos auxquels réagissent les commentateurs. Le problème c'est l'absence de pensée de la problématique communautaire que Roger Nifle tente de renouveler. Comme tous les opérateurs communautaires "symboliquement structurants", le minaret joue un rôle dans la constitution, la confortation, le développement de la communauté. Qu'elle soit à références religieuses ou pas ils font signe à interpréter. Les beffrois du Nord exprimaient une pensée de l'autonomie communautaire par exemple.
Cependant les communautés et leurs expressions portent le pire et le meilleur à discerner. Replis sur soi, provocations, déni des autres, volontés de puissance, totalitarisme systémiques ou passionnels font partie du possible. Ceux qui se prennent pour l'universel pour mieux dénoncer la différence ont trouvé là une astuce négatrice de toute communauté de bien (commun) au nom du communautarisme. Intégrisme contre intégrisme.
Au moment où est remis sur la table la question de la communauté nationale et la problématique identitaire de toute communauté (nationale ou non), tout cela fait fortement écho. Que la pensée et la science et les mythologies universalistes anticommunautaires qui les accompagnent à l'époque moderne viennent répondre au problème des minarets n'est pas étonnant.
Mais faut-il confondre foi, dogmes religieux, formes d'expression religieuses collectives, culturelles, visions du monde, sciences et pensées associées? Si il y a confusion on est dans un intégrisme, s'il y a exclusion dans un autre.
Contrairement à ce qui est souvent raconté nos savants de référence (Galilée, Descartes, Newton et bien d'autres) étaient croyants et leur croyance fondait leur recherche. Ils ne confondaient pas les registres pour autant ni ne les excluaient comme on a voulu le leur faire dire. Darwin y a-t-il réussi? Mais que nous disent les religions et les communautés religieuses de l'homme et du monde? Ca c'est important, au-delà des délires ou des "mauvaises" fois.
Qu'est ce que représente symboliquement le minaret pour une communauté? Quelqu'un pourrait-il nous le dire? La question essentielle reste encore à aborder après bien de vains débats ou décisions "démocratiques".