France

Vue de l'extrême droite américaine et des tabloïds, la France est une no-go zone en expansion

Repéré par Grégor Brandy, mis à jour le 20.02.2017 à 16 h 58

Les médias très à droite, et les tabloïds choisissent leurs informations, quitte à exagérer et tromper leurs lecteurs.

Des pompiers à Bobigny, le 11 février 2017. Patrick KOVARIK / AFP

Des pompiers à Bobigny, le 11 février 2017. Patrick KOVARIK / AFP

Deux ans après, le mythe des «no-go zones» parisiennes fait son grand retour. Après Nolan Peterson sur Fox News, et le Daily Express, voici que Pamela Geller, une blogueuse américaine connue pour son engagement anti-islam, se fait à son tour remarquer en publiant sur Twitter une carte listant une dizaine de villes et quartiers d'Île-de-France, ainsi que quatre autres communes du nord et de l'ouest dans lesquels se seraient propagées des émeutes, illustrées par une camionnette de la radio RTL en feu.

Sur son blog, on découvre que ces informations et cette carte proviennent du tabloid anglais The Daily Express, qui titrait le 16 février que la violence se propageait à une vingtaine de zones dans toute la France. Une carte similaire existe, par ailleurs, sur le site du Daily Mail. Ce 20 février, il était toujours le quatrième contenu le plus lu du site dans le monde.

Trois jours plus tôt, le 13 février, The Daily Express indiquait que de nombreuses rues étaient des «no-go zones», et que cinq villes de banlieue, Aulnay-Sous-Bois, Aulnay, Argenteuil, Bobigny et Tremblay-en-France étaient en flammes. La veille, il publiait un article parce que dans une des vidéos, «des émeutiers crient Allah Akhbar» à trois reprises.

Les sites de l'alt-right très friands

L'article sur les cinq villes de banlieue en flammes avait été notamment repris par le site Infowars, connu pour propager de fausses informations et dont le fondateur, Alex Jones, est un conspirationniste notoire. Le site Lifezette tenu par Laura Ingraham, un temps pressenti pour devenir la porte-parole de la Maison-Blanche, –et qui n'a pas hésité pendant l'élection présidentielle américaine à relayer une théorie conspirationniste impliquant les époux Clinton dans des meurtres– évoque de son côté une France «en flammes».

«Paris et ses banlieues alentours ont été englouties par des émeutes raciales et religieuses, la semaine dernière, alors qu'une multitude de citoyens français d'origine nord-africaine et arabe sont descendus dans la rue, après un incident de brutalité policière contre un homme noir, le 2 février.»

Dans un article pourtant mesuré, même le Wall Street Journal s'est laissé aller à une étrange généralisation:

«Des émeutiers qui lancent des pierres, des vitrines détruites et des véhicules en feu: tout cela est devenu un rituel nocturne dans les banlieues parisiennes, la ceinture de banlieues opprimées qui encercle la capitale manucurée.»

Détournements

Le site Snopes.com, spécialisé dans la traque de rumeurs et de fausses informations, raconte également qu'une page Facebook intitulée «Our Eye on Islam» a mis en ligne une vidéo assurant que «La France venait de tomber», et qui montrait soi-disant des réfugiés musulmans prendre possession d'une zone du pays. La vidéo, vue près de sept millions de fois sur Facebook, devait servir d'avertissement au public américain sur la politique à adopter envers les réfugiés. En fait, les images proviennent –en partie– d'une manifestation du 11 février, lors de laquelle, des échauffourées avaient eu lieu entre manifestants, et police.


Pour en revenir à Pamela Geller, la blogueuse ne s'est pas arrêtée là. Dans la journée du dimanche 19 février, elle a rapporté à ses abonnés l'histoire d'un homme poignardant plusieurs personnes dans un restaurant de Montauban, et fait le rapprochement avec l'État islamique.

Le problème, c'est que si cette attaque a bien eu lieu, rien ne permet pour le moment de la lier à un acte commandité par ou lié à l'organisation terroriste. Selon le parquet, qui a ouvert une enquête pour «tentative de meurtre», il s'agirait d'un acte d'un «déséquilibré». Là encore sa source semble être le Daily Express dont elle a repris l'article. Le tabloïd britannique était cependant un peu plus mesuré dans le titre, et parlait de «crainte» d'un acte terroriste, s'appuyant sur les partages de l'information par des membres de l'État islamique sur Telegram.

Breitbart, de son côté, n'a pas tardé à reprendre la nouvelle. Le site, figure de proue de l'alt-right américaine, n'a cependant pas repris l'aspect lité à l'État islamique, mais a noté que «l'utilisation d'un véhicule rapide, suivi d'une attaque au couteau», est «au moins superficiellement similaire» à ce qui a pu se passer dans d'autres pays européens.

Pas de retour en arrière

Vu de ces sites internet, la France apparaît actuellement dans un quasi-état de siège, avec des émeutes un peu partout à Paris et ses alentours, ainsi que dans plusieurs autres villes françaises, et une espèce de psychose ambiante permanente. Si les informations de départ sont souvent justes –oui, il y a eu des manifestations qui ont parfois dégénéré, ces derniers jours– les exagérations sont grossières et les généralisations laissent l'impression d'un pays à bout, quand beaucoup n'ont même pas vu ces manifestations de leurs propres yeux. 

Et il semble impossible de défaire le mal qui a été fait. Un article de The Atlantic, publié en 2015, au moment de la vidéo de Fox News sur les «no-go zones parisiennes» indique que montrer aux lecteurs que ces sites n'ont pas été tout à fait honnêtes n'aurait probablement aucun impact, et qu'au contraire, de tels articles, rapportant leurs propos pour les corriger, «peuvent même aggraver le problème».

«Des croyances erronées comme celles-ci prennent d'autant mieux chez les plus politisés, et une fois que l'idée a pris racine, elle est difficile à arracher.»

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